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Récit et rapports de force

Récit et rapports de force Ce que les récits habillent, légitiment ou rendent supportable dans les asymétries du réel Les récits ne remplacent pas les rapports de force. Mais aucun rapport de force durable ne se maintient longtemps sans récit pour l’habiller, le justifier ou le rendre supportable. Lorsqu’on parle de récit, on pourrait donner l’impression que tout se joue dans les mots, les représentations, les interprétations, les cadres symboliques. Lorsqu’on parle de rapports de force, on semble au contraire entrer dans un autre monde : celui de l’intérêt, de la domination, des asymétries, de la contrainte, des appareils, des positions acquises, des possibilités concrètes d’agir ou d’empêcher d’agir. Et pourtant, ces deux dimensions ne cessent de s’entrelacer. Car un rapport de force n’est jamais seulement matériel. Il implique bien sûr des moyens, des ressources, des hiérarchies, des protections diff...

Récit et fatigue

Récit et fatigue Quand l’usure révèle ce que les récits de devoir, de loyauté ou d’adaptation rendent encore normal La fatigue n’est pas seulement un état du corps. Mais elle n’est pas non plus un simple récit que l’on pourrait dissoudre en changeant de regard. Il existe des fatigues que l’on identifie facilement. Le manque de sommeil. L’effort prolongé. La surcharge. L’épuisement après une tension longue. Mais il existe aussi des fatigues plus difficiles à nommer, parce qu’elles ne relèvent pas seulement d’une quantité de travail ou d’un déficit de repos. Elles naissent d’un rapport au monde, à soi, aux autres, au temps, à l’exigence, à la loyauté, à la tenue. Elles s’inscrivent dans des rythmes, des attentes, des fidélités, des manières de devoir être. Et c’est là que le récit intervient. Car la fatigue n’est jamais vécue dans un vide narratif. Nous ne sommes pas simplement fatigués. Nous interprétons...

Récit et institution

Récit et institution Ce que les institutions racontent, ce qu’elles organisent, et ce qu’elles rendent normal Les institutions ne vivent pas hors récit. Mais elles ne se réduisent pas davantage aux récits qu’elles produisent sur elles-mêmes. Lorsqu’on parle d’institution, on pense souvent à des structures, des règles, des hiérarchies, des procédures, des cadres organisés. On pense à l’école, à l’hôpital, à l’entreprise, à la famille, à l’État, à l’administration, à la justice, aux médias, aux plateformes, à toutes ces formes collectives qui stabilisent des fonctions, distribuent des rôles et organisent des conduites. Et il est vrai qu’une institution possède toujours une matérialité propre. Elle a des règlements, des circuits de décision, des horaires, des seuils d’accès, des sanctions, des moyens, des contraintes, des ressources, des habitudes de fonctionnement. Mais cette matérialité n’épuise pas ce qu’est une i...

Récit et corps

Récit et corps Ce que les récits inscrivent, et ce que le corps finit par ne plus pouvoir porter Le corps n’est pas un simple support du récit. Mais aucun corps humain ne traverse le monde hors de toute narration. Lorsqu’on parle de récits, on pense souvent d’abord aux idées, aux mots, aux interprétations, aux représentations. On imagine le récit comme une forme de langage qui viendrait donner sens à l’expérience après coup. Comme si le corps, lui, se tenait d’un côté, brut, immédiat, matériel, et que le récit ne faisait que l’envelopper secondairement. Cette séparation est trompeuse. Le corps humain n’est jamais totalement hors récit. Dès l’enfance, il apprend des manières d’être lu et de se lire. Il reçoit des mots sur ce qu’il doit supporter, montrer, retenir, offrir, contenir, réussir, cacher, mériter. Il apprend ce qu’un corps “fort” est censé faire, ce qu’un corps “fragile” ne devrait pas demander...

Le récit n’explique pas tout

Le récit n’explique pas tout Pour une écologie narrative qui n’oublie ni les corps, ni les structures, ni les contraintes du réel Les récits façonnent nos vies. Mais ils n’épuisent ni les corps, ni les structures, ni les contraintes, ni les rapports de force. Depuis longtemps, je travaille à partir d’une intuition qui m’accompagne de texte en texte : nous n’habitons pas seulement des faits, nous habitons aussi des récits. Des formes de langage, des visions du monde, des cadres d’interprétation, des fidélités de sens, des manières de nommer ce qui nous arrive et d’y répondre. Les récits ne sont pas seulement des histoires racontées. Ils organisent la perception. Ils orientent les possibles. Ils traversent les liens, les institutions, les mémoires, les imaginaires, les seuils d’une époque. C’est à partir de là que s’est développée, peu à peu, une écologie narrative. Mais plus cette pensée se précise, plus...

Habitabilité : ce qui permet encore de demeurer vivant dans ce que l’on habite

Habitabilité : ce qui permet encore de demeurer vivant dans ce que l’on habite L’habitabilité n’est pas le confort. Ce n’est pas non plus la paix parfaite. C’est la possibilité de demeurer dans un lien, une parole, une forme de vie ou un monde sans devoir y retrancher continuellement une part essentielle de ce qui nous rend vivant. Nous cherchons souvent des mots trop pauvres pour dire ce qui rend une existence vivable. Nous parlons de stabilité, d’équilibre, de bien-être, de sécurité, parfois de sens. Mais ces mots ne suffisent pas toujours. Ils peuvent désigner des états réels, bien sûr, mais ils ne disent pas encore si ce que nous habitons nous permet réellement de respirer, de percevoir, de penser, de nous relier, de parler ou d’évoluer sans nous réduire de l’intérieur. C’est là que la notion d’ habitabilité devient précieuse. Ni confort, ni paix parfaite Elle ne désigne pas une vie parfaite....

Passage : traverser sans revenir intact

Passage : traverser sans revenir intact Le passage n’est pas un simple déplacement. Ce n’est pas non plus une sortie propre hors de la crise. C’est une traversée qui transforme la manière d’habiter ce qui demeure, ce qui se perd, et ce qui commence à prendre forme. On imagine souvent le passage comme un mouvement clair. Un avant, un après, un franchissement, une évolution. Quelque chose se ferme, autre chose s’ouvre, et l’on continue. Mais dans cet univers, le passage est plus exigeant que cette image. Il ne désigne pas un simple changement de décor. Il engage une modification plus profonde du rapport au réel, au temps, au lien, au langage et à soi. Le passage n’est pas d’abord le fait d’aller ailleurs. Il est le fait de ne plus pouvoir habiter de la même manière ce que l’on traverse. En ce sens, il ne faut pas le confondre avec la transition. Une transition peut être fonctionnelle, administrative, narrativ...

Fracture : quand une forme ne peut plus être habitée comme avant

Fracture : quand une forme ne peut plus être habitée comme avant La fracture n’est pas seulement une cassure. C’est le moment où une forme cesse de tenir comme évidence, protection ou continuité. On parle souvent de fracture comme d’un accident, d’une rupture nette, d’un effondrement ou d’un dommage. Tout cela est vrai, mais insuffisant. Dans cet univers, la fracture ne désigne pas seulement le fait qu’une chose se brise. Elle désigne plus profondément le moment où une forme du monde, une forme du lien, une forme de soi ou une forme de sens ne peut plus être habitée comme auparavant. La fracture n’est donc pas seulement un événement extérieur. Elle est une modification de la manière dont quelque chose tient, ou ne tient plus. Ce qui se fracture, ce n’est pas uniquement une relation, une croyance, une fidélité, un récit ou une époque. C’est aussi l’évidence qui leur donnait leur continuité silencieuse. La fracture f...

Discernement : distinguer sans tout soupçonner

Discernement : distinguer sans tout soupçonner Le discernement n’est pas la méfiance généralisée. Ce n’est pas non plus une clairvoyance totale. C’est une manière d’apprendre à distinguer, dans le trouble, ce qui ouvre, ce qui force, ce qui éclaire, ce qui capte, et ce qui demande encore du temps. Le discernement devient une nécessité chaque fois que les formes simples ne suffisent plus. Lorsque les récits se brouillent, lorsque les liens deviennent ambivalents, lorsque les mots sont utilisés pour dire une chose et en produire une autre, lorsque les apparences du soin recouvrent parfois de la contrainte, ou lorsque la lucidité elle-même menace de se durcir en soupçon permanent. Dans ce contexte, discerner ne signifie pas tout comprendre. Cela signifie apprendre à ne pas confondre. Ne pas confondre intensité et vérité. Ne pas confondre proximité et réciprocité. Ne pas confondre coopération et contra...

Parole vraie : parler sans servir le faux

Parole vraie : parler sans servir le faux Une parole vraie n’est pas une parole totale. Ce n’est pas une parole qui dit tout. C’est une parole qui ne trahit pas délibérément ce qu’elle perçoit, ce qu’elle éprouve ou ce qu’elle reconnaît comme réel. Nous vivons dans un monde saturé de paroles. Paroles de réaction, de justification, d’image, d’argument, de défense, d’exposition de soi, de communication permanente. Tout circule, tout se formule, tout semble devoir être nommé, commenté, rendu visible. Et pourtant, cette profusion de langage n’augmente pas nécessairement la vérité. Souvent, elle l’épuise. Elle la remplace par des effets de présence, des récits prêts à l’emploi, des positions à tenir, des signes de cohérence à produire. Dans un tel contexte, parler de parole vraie demande beaucoup de précaution. Ni transparence absolue, ni tout-dire Car la parole vraie n’est pas la transparence absolue...