Cartographier l’IA : pour une écologie des techniques au-delà du pour/contre
Cartographier l’IA : pour une écologie des techniques au-delà du pour/contre
Si l’on pose l’intelligence artificielle comme un horizon de transformation radicale de nos sociétés, on risque deux écueils classiques :
✧ en faire un totem aux pouvoirs libérateurs — utopie technique ;
✧ ou en faire un démon totalisant — technophobie radicale.
Les débats actuels — à gauche, mais aussi dans la société entière — tournent en rond parce qu’on parle trop souvent d’“IA” comme d’un bloc unique, d’une essence ou d’un destin.
Or, l’IA n’est pas une substance : c’est une constellation d’infrastructures, de régimes de décision, de pratiques sociales, et de rapports de pouvoirs.
Ce que nous appelons IA est un ensemble de milieux techniques — chacun à effets, intensités, temporalités et desiderata politiques différents.
Ce que propose ce blog, inspiré de cartographies comme celle développée dans l’Atlas des Récits Vivants, c’est une cartographie opératoire des technologies IA selon quatre catégories — non pas pour trier le “bon” du “mauvais”, mais pour discerner les gestes politiques appropriables.
1) Technologies qui enferment : le régime du contrôle
Ce sont les systèmes qui standardisent nos conduites au nom de l’efficacité, de la prévision, de l’optimisation, ou de la sécurité.
Ce qu’elles font réellement
- Elles surveillent en continu — comportements, regards, déplacements, clics, interactions — pour produire des profils capables d’anticiper ou de contraindre.
- Elles instaurent des systèmes de notation et de classement (crédit social, scoring algorithmique, performance mesurée en KPI) qui pèsent sur la capacité d’agir.
- Elles organisent un management algorithmique qui déconstruit les collectifs de travail : fragmentation des tâches, évaluation automatisée, pression de l’optimisation en temps réel.
Pourquoi ce milieu enferme
La modernité technique a souvent prétendu libérer : plus de rendement, plus de liberté, plus de choix.
Mais ces technologies redéfinissent le milieu même de l’action :
elles transforment la liberté en calculabilité, la décision en métrique, la coopération en compétition.
Elles ne sont pas seulement des outils : elles formatent des régimes perceptifs et normatifs.
Et dans ces milieux, l’écologie politique — celle qui se soucie des milieux vivants — voit qu’il ne s’agit plus d’“utiliser une technique”, mais de vivre dans une architecture de pouvoir.
Gestes politiques possibles
- Interdictions ciblées sur les systèmes de surveillance généralisée.
- Audits publics indépendants des algorithmes de notation et de gestion.
- Droit d’opposition ou de refus à l’évaluation algorithmique en contexte de travail.
But politique : briser les régimes de soumission invisible, restituer à l’agir collectif une marge d’autodétermination.
2) Technologies à réduire : infrastructures surdimensionnées et extraction
Ce second milieu n’est pas dans la ligne de mire immédiate des débats dominants, mais il est le cœur matériel de l’IA telle qu’elle fonctionne aujourd’hui.
De quoi s’agit-il ?
- Des data centers colossaux, gourmands en énergie.
- Des réseaux mondiaux de câbles, serveurs et refroidissement, extrayant des ressources physiques et énergétiques.
- Du minage de données, reliant extraction numérique et extraction de matières premières (métaux rares, terres rares, etc.).
- Des déchets électroniques et des externalités écologiques invisibilisées.
Pourquoi ce milieu doit être réduit
Ces infrastructures ne servent pas une vie commune soutenable : elles perpétuent une logique extractive, linéaire, énergivore — exactement ce que l’écologie politique critique dans l’économie fossile.
L’IA moderne ne fonctionne pas sans :
- Une agriculture planétaire de chips et de serveurs.
- Un prélèvement massif d’eau, d’électricité, de métaux rares.
- Un rejet continu de chaleur et de déchets polluants.
Nous ne pouvons discuter d’IA sans écologie des milieux matériels.
Gestes politiques possibles
- Audits énergétiques et fermeture graduelle des infrastructures non nécessaires.
- Réduction des vitesses d’entraînement des centres de données.
- Priorisation de rénovations et de sobriété plutôt que de croissance des capacités.
- Relocalisation et réversibilité des infrastructures numériques.
But politique : passer d’une économie d’extraction et de croissance infinie, à une sobriété matérielle choisie.
3) Technologies à re-gouverner : réseaux et services publics numériques sobres
Entre les systèmes qui enferment et ceux qu’il faut réduire, il y a un milieu politique à conquérir : les réseaux et services numériques qui servent la vie collective.
Quels milieux sont en cause ?
- Les systèmes de santé numériques ouverts et contrôlés démocratiquement.
- Les plateformes de services publics avec transparence algorithmique.
- Les infrastructures de communication (internet, messageries) qui ne surveillent pas mais facilitent l’échange.
- Les systèmes d’éducation, de bibliothèques, de documentation qui circulent sans captation des données privées.
Pourquoi re-gouverner plutôt que “banaliser”
Ce n’est pas une question d’“usage neutre”.
Il s’agit d’une décision politique :
qui décide des finalités ? qui possède les données ? qui en assure la sécurité ? qui en redéfinit les priorités ?
Un système de santé numérique maîtrisé collectivement n’est pas neutre — il est conçu pour la santé des populations, pas pour un modèle d’affaires privatisé.
Gestes politiques possibles
- Nationalisation ou collectivisation des services numériques essentiels.
- Logiciels libres et audits citoyens obligatoires.
- Protection forte des données personnelles par conception (privacy by design).
- Priorisation de la maintenance et de la robustesse plutôt que de l’“innovation” incessante.
But politique : des milieux numériques qui appuient la vie collective plutôt que l’extraction de valeur.
4) Technologies à interdire : usages coercitifs ciblés
Toutes les technologies ne méritent pas simplement une critique ou une réduction — certaines n’ont pas de place dans une société démocratique et soutenable.
Exemples d’usages coercitifs
- Systèmes de prédiction policière qui ciblent des quartiers entiers.
- IA de décision judiciaire sans possibilité de recours humain.
- Technologies de contrôle des migrations (frontières algorithmiques).
- Notation sociale automatisée imposée par l’État ou par des plateformes privées.
Pourquoi interdire plutôt que réguler
Certains usages ne peuvent être “encadrés” parce qu’ils reproduisent des architectures de domination : racialisation, exclusion, privation de liberté.
Il ne suffit pas de “corriger” un biais : le rôle même de la technologie est incompatible avec la liberté fondamentale.
Gestes politiques possibles
- Lois claires et irréversibles contre les technologies de pénalisation automatisée.
- Dispositifs de surveillance publique strictement interdits dans les espaces civils.
- Interdiction des systèmes de notation sociale utilisés à des fins de distribution de droits.
But politique : protéger l’espace public et la dignité humaine contre toute forme de technicisation coercitive.
Une écologie politique des milieux techniques
Ce qui relie ces quatre catégories, ce n’est pas seulement l’IA, mais une manière de penser les technologies comme milieux — comme espaces d’existence, d’intensité, et de sujet-être.
Ce n’est plus :
- la technologie, bonne ou mauvaise
mais - quelle vie collective elle rend possible ou impossible.
Il ne s’agit pas d’un manifeste anti-technique.
Mais d’une écologie politique radicale : penser et gouverner les milieux techniques avec les mêmes critères que les milieux vivants — respiration, limites, assise, réversibilité, saisons, soutenabilité.
Pour une transition politique des milieux numériques
Changer de question : ne plus demander si l’IA est “bien ou mal”, mais comment chaque milieu technique aménage l’écosystème social.
Ce n’est plus une opposition entre accélération et décroissance, mais :
- démanteler l’enfermement,
- réduire l’empreinte matérielle,
- re-gouverner les communs numériques,
- interdire les usages qui détruisent la dignité.
C’est une manière de dire que la question politique n’est pas dans la technique, mais dans la vie qu’elle façonne.
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