Grandir sans s’ennoblir : Maturité humaine, récits lucides et refus de l’angélisme



Grandir sans s’ennoblir

Maturité humaine, récits lucides et refus de l’angélisme

Nos récits collectifs oscillent depuis longtemps entre deux pôles rassurants :
d’un côté, l’héroïsme qui ennoblit l’humanité ;
de l’autre, le cynisme qui la réduit à ses pulsions et à ses échecs.

Entre les deux, un espace reste difficile à habiter :
celui d’une maturité sans glorification,
d’une lucidité qui ne tourne ni à l’angélisme ni au désespoir.

C’est pourtant dans cet interstice que se joue aujourd’hui une question essentielle :
comment raconter l’humain sans le blanchir, sans l’idéaliser, sans le condamner non plus ?


Quand les récits deviennent plus acceptables que vrais

Le travail de Emily Wilson, première femme à traduire en anglais l'Odyssée, a mis en lumière un phénomène aussi discret que massif :
pendant des siècles, les traductions n’ont pas seulement transmis Homère —
elles l’ont corrigé moralement.

Les héros ont été rendus plus nobles qu’ils ne le sont.
Les violences transformées en justice.
Les femmes rendues passives, coupables ou décoratives.
L’esclavage adouci par des euphémismes.

Ce n’était pas un complot.
C’était un réflexe culturel : rendre les récits acceptables pour leur époque.

Emily Wilson n’a pas modernisé Homère.
Elle a retiré les filtres.
Et soudain, le poème est apparu plus ambigu, plus dur, plus adulte.


Une humanité sobre : pourquoi cela dérange

C’est dans ce paysage que s’inscrit Au Seuil des Étoiles.

Le livre peut troubler :
pas de conquête triomphale,
pas de salut technologique,
pas de héros victorieux.

Il laisse entrevoir une humanité capable de retenue, de silence, de non-domination.
Et presque aussitôt surgit le soupçon :
est-ce réaliste ? n’est-ce pas angélique ?

Cette réaction révèle surtout un biais profond de nos imaginaires :
nous avons appris à croire que la brutalité était réaliste,
et que la retenue ne l’était pas.


Ce que l’on confond trop souvent : naïveté et maturité

Un récit angélique nie les tensions.
Il promet l’harmonie.
Il efface les conflits.

Au Seuil des Étoiles ne fait rien de cela.

Il ne promet rien.
Il n’absout personne.
Il n’assure aucun avenir radieux.

Il avance seulement une hypothèse fragile :

Et si l’évolution humaine ne passait pas seulement par plus de puissance,
mais par une autre relation à la puissance ?

Ce n’est pas une utopie de perfection.
C’est une utopie conditionnelle, réversible, exigeante.


Le contre-champ salutaire : la lucidité de la « connerie »

À l’opposé apparent, Psychologie de la connerie, dirigé par Jean-François Marmion, rappelle une vérité peu flatteuse :
l’être humain adulte reste profondément vulnérable à ses biais, à ses certitudes, à ses aveuglements collectifs.

Ce livre ne détruit pas l’idée de maturité humaine.
Il interdit simplement de la fantasmer.

Il montre que :

  • l’intelligence n’immunise pas contre la bêtise,
  • la certitude est souvent plus dangereuse que l’ignorance,
  • la connerie est sociale, systémique, parfois même récompensée.

Autrement dit : la maturité n’est pas un état acquis, mais une vigilance.


Antagonisme ou complémentarité ?

Mis en regard, ces deux livres ne s’opposent pas.
Ils se répondent.

L’un pose un diagnostic lucide :
voilà pourquoi nous échouons si souvent.

L’autre explore une hypothèse fragile :
comment pourrions-nous ne pas échouer toujours de la même façon ?

La maturité humaine, dans cette perspective, ne consiste pas à devenir « meilleur ».
Elle consiste à se connaître suffisamment pour ne pas céder systématiquement à ses réflexes les plus destructeurs.


Vers des récits adultes

Ce qui se dessine ici n’est ni optimiste ni désespéré.
C’est une troisième voie narrative :

  • des récits qui ne protègent pas le lecteur par l’héroïsme,
  • des récits qui ne le paralysent pas par le cynisme,
  • des récits capables de tenir la complexité sans la résoudre.

Des récits qui cessent d’ennoblir l’humain
sans le réduire à sa part la plus médiocre.

Peut-être est-ce cela, aujourd’hui, un récit adulte :
un récit qui ne promet pas que l’humanité grandira,
mais qui cesse de lui raconter des histoires pour éviter de grandir.


— Zéphyr Avenel
Récits Vivants — là où le sens respire encore


Références

– Homère, L’Odyssée, trad. Emily Wilson, W. W. Norton, 2017.

– Marmion, J.-F. (dir.), Psychologie de la connerie, Sciences Humaines, 2018.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Découvrez mon Univers Littéraire

Atlas des Récits Vivants

Écrire aux confins du visible – Une traversée entre mémoire, étoile et intelligence poétique