La caverne et le dehors - Récits dominants, récits vivants — relire Platon aujourd’hui
La caverne et le dehors
Récits dominants, récits vivants — relire Platon aujourd’hui
Il existe des récits qui tiennent le monde en place.
Et d’autres qui permettent d’y respirer.
Depuis quelque temps, une intuition s’impose à moi :
la distinction entre récits dominants et récits vivants entre en résonance profonde avec un mythe ancien — celui de la caverne, formulé par Platon.
Non comme une simple métaphore illustrative,
mais comme une cartographie des milieux narratifs que nous habitons.
La caverne n’est pas un mensonge
Dans le mythe, les prisonniers de la caverne ne sont ni naïfs ni trompés volontairement.
Ils vivent dans un monde cohérent, structuré, partagé.
Les ombres qu’ils perçoivent :
- ont une logique,
- offrent une stabilité,
- permettent une compréhension commune.
La caverne n’est pas l’erreur.
C’est un milieu de sens fermé, mais fonctionnel.
C’est précisément ainsi que fonctionnent les récits dominants.
Les récits dominants : des habitats symboliques clos
Les récits dominants :
- expliquent le monde à la place de ceux qui le vivent,
- distribuent des rôles lisibles,
- apaisent l’incertitude en la remplaçant par des grilles d’interprétation.
Ils ne sont pas faux.
Ils sont suffisants pour tenir,
mais insuffisants pour respirer.
Comme la caverne :
- ils protègent,
- ils rassurent,
- mais rendent l’extérieur presque impensable.
Sortir de la caverne n’est pas changer d’opinion
Dans le mythe, sortir de la caverne est une épreuve.
La lumière :
- brûle les yeux,
- désoriente,
- ne propose aucun nouveau récit immédiatement stable.
Il n’y a pas, dehors, une doctrine meilleure.
Il y a un autre rapport au réel.
Sortir de la caverne n’est pas adopter une opinion plus juste.
C’est changer de milieu narratif.
Les récits vivants : habiter le dehors
Les récits vivants ne remplacent pas une croyance par une autre.
Ils ne proposent pas une vérité opposée.
Ils ouvrent un espace où :
- le sens circule,
- le réel résiste,
- l’interprétation reste provisoire.
Comme à l’extérieur de la caverne :
- la lumière varie,
- les formes ne sont pas figées,
- le monde ne se laisse plus entièrement raconter.
Le récit vivant ne protège pas.
Il rend possible la marche.
Pourquoi le retour est presque impossible
Platon l’indique clairement :
celui qui revient dans la caverne est incompris.
Non parce qu’il manque d’arguments,
mais parce qu’il ne parle plus depuis le même milieu.
Un récit vivant :
- introduit de l’air dans un espace clos,
- fragilise les certitudes,
- ne peut pas être réduit à une ombre stable.
Ce n’est pas un problème de pédagogie.
C’est un choc de mondes narratifs.
Ne pas combattre la caverne, rendre le dehors habitable
Il ne s’agit pas d’appeler tout le monde à sortir.
Ce serait une nouvelle violence.
Le travail des récits vivants n’est pas de détruire la caverne,
mais de créer des seuils.
Des espaces où :
- l’on peut regarder autrement,
- sans être sommé d’adhérer,
- sans être assigné à une vérité.
Une ligne de crête
Les récits dominants ne sont pas à abolir.
Ils sont parfois des cavernes nécessaires.
Mais les récits vivants rappellent autre chose :
Il existe un dehors.
Une lumière qui n’explique pas tout.
Un monde qui ne se laisse pas entièrement raconter.
Et pourtant —
on peut y marcher.
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