Les récits dominants et les récits vivants
Les récits dominants et les récits vivants
Une lecture fondatrice
Il existe une idée tenace : pour se libérer d’un pouvoir, il faudrait d’abord détruire ses récits.
Briser les mythes. Démystifier. Désenchanter.
Pourtant, l’un des textes les plus radicaux jamais écrits sur la domination politique ne dit pas cela.
Dès la Renaissance, Étienne de La Boétie pressent déjà que le pouvoir ne tient pas seulement par la contrainte, mais par les récits que les sociétés acceptent de faire vivre — parfois sans même s’en apercevoir.
Le pouvoir comme fiction stabilisée
La Boétie décrit une série d’objets et de symboles du pouvoir monarchique :
fleurs de lys, ampoule sacrée, oriflamme, récits d’origine, légendes fondatrices.
Il les appelle sans détour des balivernes.
Mais — et c’est là toute la finesse du texte — il refuse de les démonter frontalement.
Non par respect naïf pour la monarchie, mais parce qu’il comprend quelque chose d’essentiel :
le pouvoir ne se maintient pas parce que ses récits sont vrais,
mais parce qu’ils sont partagés, répétés, esthétisés.
Ces récits ne convainquent pas par la raison.
Ils agissent par l’habitude, par l’affect, par la transmission, par le sentiment de continuité.
Le dominant ne s’impose pas comme une violence permanente.
Il devient familier.
Quand un récit cesse d’être vivant
Ce que cette analyse met en lumière, ce n’est pas le mensonge en soi, mais un glissement :
- un récit devient indiscutable
- il se confond avec la nature des choses
- il ne se sait plus récit
À cet endroit précis, le récit cesse d’être vivant.
Il devient instrument de capture.
C’est cela que l’on peut appeler un récit dominant :
un récit figé, naturalisé, transmis sans respiration, qui organise l’imaginaire collectif sans jamais plus être interrogé.
Le récit n’est pas l’ennemi
Un point est décisif : il ne s’agit pas de condamner le récit lui-même.
Le mythe, la poésie, la fiction ne sont pas dangereux en eux-mêmes.
Ce qui devient problématique, c’est leur confiscation, leur transformation en preuve d’une légitimité supposée naturelle.
Il ne s’agit donc pas de remplacer un mythe par un autre.
Il s’agit de rendre visible le fait qu’il s’agit de mythes.
Rendre au récit sa nature de récit.
Le sortir de l’évidence.
Le rendre à nouveau habitable.
Des récits dominants aux récits vivants
Un récit vivant n’est pas un récit positif, inspirant ou rassurant par principe.
C’est un récit qui :
- sait qu’il est un récit
- reste ouvert à la réinterprétation
- ne prétend pas épuiser le réel
- laisse une place au doute, au silence, au seuil
À l’inverse, un récit dominant :
- se présente comme évident
- se transmet sans espace de respiration
- gouverne sans jamais se nommer
La servitude commence peut-être là :
quand nous cessons de voir les récits comme des constructions vivantes
et que nous les prenons pour des vérités naturelles.
Une boussole pour aujourd’hui
Relire ces analyses aujourd’hui n’est pas un exercice d’érudition.
C’est une manière de retrouver une boussole.
Dans un monde saturé de storytelling — politique, managérial, technocratique, thérapeutique — la question n’est pas de supprimer les récits, mais de discerner ceux qui enferment de ceux qui laissent respirer.
Les récits vivants ne libèrent pas par la promesse.
Ils libèrent parce qu’ils ne capturent pas.
Phrase de clôture
Le problème n’est pas le récit.
C’est le moment où un récit cesse d’être vivant
et commence à gouverner à notre place.
Ce texte s’appuie notamment sur une lecture du Discours de la Servitude volontaire, , sans prétendre à l’exégèse.
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