Peut-on évaluer une œuvre qui ne cherche pas à convaincre ?
Peut-on évaluer une œuvre qui ne cherche pas à convaincre ?
Il existe des œuvres qui demandent à être expliquées.
D’autres demandent simplement à être regardées sans précipitation.
Depuis plusieurs années, je développe un travail d’auteur situé au seuil :
entre fiction et essai, entre écriture et dispositifs, entre lucidité et sensibilité.
Ce travail est souvent qualifié de symbolique, poétique, ou de transformation.
Une question revient pourtant, de manière récurrente — parfois de l’extérieur, parfois de l’intérieur :
Comment évaluer une œuvre qui ne cherche pas à convaincre ?
Comment la soumettre à un regard rigoureux, sans la réduire à une grille qui l’assèche — ni la soustraire à toute exigence au nom du sensible ?
Le malentendu autour de l’évaluation
Dans l’imaginaire courant, évaluer signifie : mesurer, comparer, classer, noter.
Cette conception fonctionne relativement bien pour des objets standardisés, reproductibles, ou explicitement orientés vers un résultat.
Mais une œuvre qui ne cherche ni à démontrer, ni à prescrire, ni à produire une adhésion rapide pose un problème différent.
La question n’est alors plus :
Est-ce que cela fonctionne ?
Mais :
Est-ce que cela tient ?
Évaluer un ensemble, pas une œuvre isolée
Mon travail ne se présente pas comme une succession de livres indépendants.
Il forme progressivement un ensemble vivant, un écosystème narratif composé de :
– fictions symboliques,
– essais cartographiques,
– manifestes de posture,
– carnets d’écriture d’usage,
– dispositifs de dialogue,
– et zones volontairement silencieuses.
Évaluer une seule pièce hors de cet ensemble produirait un contresens.
Ce qui doit être regardé, ce n’est pas seulement la qualité d’un texte, mais la cohérence entre les régimes : ce qu’ils autorisent, ce qu’ils refusent, la manière dont ils se répondent sans se refermer.
Axe littéraire — Ce que tient un texte
Du point de vue littéraire, l’enjeu n’est pas de vérifier une intrigue efficace ou une résolution satisfaisante.
Il s’agit plutôt d’observer :
– le rythme,
– la précision du langage,
– la capacité à maintenir une tension sans la forcer,
– la cohérence des motifs (seuil, bascule, respiration, lucidité).
Ici, le refus de la clôture n’est pas une faiblesse.
C’est un choix poétique : laisser au lecteur un espace actif, non prémâché.
Axe éthique et psychique — Présence sans pouvoir
Toute œuvre exerce un pouvoir symbolique sur celui qui la lit.
La question n’est pas de le nier, mais de savoir comment ce pouvoir est manié.
Mon travail se situe volontairement en deçà de la prescription.
Il n’indique pas quoi faire, ni comment devenir autre.
Il ne promet ni guérison, ni solution, ni transformation dirigée.
Il propose des formes d’attention, des zones de présence, des déplacements possibles — sans jamais les imposer.
Ce refus de la promesse n’est pas une esquive.
C’est une position éthique.
Axe médiatique et technologique — L’outil à sa juste place
L’intelligence artificielle, lorsqu’elle est présente dans mon travail, n’est ni dissimulée ni mise en scène.
Elle n’est pas convoquée comme une autorité créative, ni comme un argument de modernité.
Elle agit comme un outil de dialogue et de clarification, parfois comme un miroir exigeant.
L’évaluation ne porte donc pas sur la nouveauté technologique, mais sur la justesse de l’usage : l’outil sert-il la pensée — ou la remplace-t-il ?
Axe artistique et éditorial — Tenir un geste
Enfin, l’ensemble doit être regardé comme un geste de création au sens large : architecture des pages, respiration des textes, seuils, retraits, lenteur assumée.
Le refus de l’optimisation, de la captation et de la performance continue n’est pas un manque d’ambition.
C’est un choix esthétique clair :
privilégier une réception lente, accordée, non contrainte.
Ce que cette approche permet — et ce qu’elle refuse
Elle permet :
– une exigence réelle,
– une critique argumentée,
– une reconnaissance sans complaisance.
Elle refuse :
– la réduction à des indicateurs,
– la confusion entre impact et visibilité,
– l’idée qu’une œuvre doive prouver son utilité.
Pourquoi cette question est décisive aujourd’hui
Nous vivons une époque saturée de récits explicatifs : récits de solution, d’optimisation, de transformation rapide.
Dans ce contexte, tenir une œuvre qui n’ajoute pas une réponse,
mais ouvre un espace où l’on peut cesser de s’expliquer trop vite,
n’est pas une posture confortable.
C’est un geste fragile, parfois incompris — mais nécessaire.
En guise de conclusion
Je n’écris pas pour guider.
J’écris pour que quelque chose puisse se tenir debout, même sans réponse.
Évaluer une œuvre qui ne cherche pas à convaincre n’est pas chercher à la valider.
C’est vérifier qu’elle ne se dérobe pas.
Et peut-être poser, au-delà de mon propre travail, une question plus large :
Sommes-nous encore capables de reconnaître la valeur d’une œuvre qui ne cherche pas à convaincre — mais à tenir ?
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