Récits qui apaisent, récits qui tiennent
Récits qui apaisent, récits qui tiennent
Il existe des récits qui font du bien.
Et il existe des récits qui permettent de rester.
Les deux ne s’opposent pas.
Mais ils ne jouent pas le même rôle, surtout dans le monde qui se durcit sous nos yeux.
Quand les récits apaisent
Les récits qui apaisent répondent à un besoin fondamental :
ne pas être submergé.
Ils apparaissent lorsque :
- la violence devient trop présente,
- le chaos envahit l’espace psychique,
- le monde semble perdre toute cohérence.
Ils cherchent alors à réduire l’angoisse, à redonner du sens, à réparer intérieurement ce que l’extérieur abîme.
Souvent, ces récits expliquent la violence :
- par l’ignorance,
- par la blessure,
- par l’oubli,
- par une perte de conscience.
Ils affirment qu’au fond, quelque chose de bon demeure intact,
qu’il suffirait de s’en souvenir,
et qu’en attendant, il faut se protéger.
Ces récits ont une fonction réelle.
Ils consolent.
Ils calment.
Ils permettent de continuer à vivre quand tout semble trop lourd.
Ils ne sont ni naïfs, ni inutiles.
Ils sont souvent nécessaires — notamment pour les enfants, pour les personnes fragilisées, pour les moments de choc.
Mais ils ont une limite.
La limite des récits qui apaisent
Lorsque la violence devient structurelle,
lorsqu’elle ne relève plus seulement de comportements individuels mais de systèmes entiers,
lorsqu’elle s’inscrit dans les institutions, les rapports de pouvoir, les logiques économiques ou politiques,
alors l’apaisement ne suffit plus.
Les récits explicatifs peuvent alors :
- déplacer la violence hors du monde réel,
- la transformer en problème intérieur,
- dissoudre la responsabilité dans une abstraction rassurante.
Ils apaisent — mais ils désarment.
Ils donnent du sens,
mais parfois au prix d’un effacement du réel.
Quand les récits tiennent
Il existe un autre type de récit.
Plus discret.
Plus lent.
Moins immédiatement gratifiant.
Ce sont les récits qui tiennent.
Ils ne cherchent pas d’abord à calmer.
Ils cherchent à ne pas ajouter de violence.
Ils n’expliquent pas tout.
Ils ne promettent pas de résolution.
Ils ne réparent pas symboliquement ce qui est brisé.
Ils reconnaissent :
- que le sol n’est pas vierge,
- que les fissures sont anciennes,
- que certains seuils ne se referment pas.
Mais ils refusent de transformer cela en désespoir ou en idéologie.
Ce que font les récits qui tiennent
Un récit qui tient ne propose pas une posture morale.
Il ne dit pas comment il faudrait penser, résister, agir.
Il ouvre un milieu.
Un espace où :
- l’on peut rester sans se raidir,
- penser sans réagir immédiatement,
- être différent sans se séparer.
Il n’oppose pas les bons aux méchants.
Il ne sanctuarise pas une pureté originelle.
Il ne cherche pas à convaincre.
Il permet simplement ceci :
ne pas être emporté par l’urgence,
ne pas transformer chaque pensée en arme,
ne pas réduire le monde à un camp.
Apaiser ou tenir : deux besoins, deux temps
Les récits qui apaisent agissent dans l’instant.
Les récits qui tiennent agissent dans la durée.
Les premiers soulagent la douleur.
Les seconds empêchent le monde de se défaire davantage.
Les premiers rassurent.
Les seconds stabilisent.
Dans un monde qui teste sans cesse —
les limites, les résistances, les seuils —
les récits qui tiennent deviennent rares, mais essentiels.
Pourquoi cette distinction est devenue cruciale
Nous entrons dans une époque où la puissance ne cherche plus à convaincre,
mais à éprouver.
À tester :
- jusqu’où cela passe,
- qui cède,
- qui fatigue,
- qui réagit trop vite.
Dans ce contexte, ce qui ne dispose pas d’un milieu narratif propre devient négociable, déplaçable, absorbable.
Les récits qui tiennent ne s’opposent pas frontalement à cette logique.
Ils la rendent inopérante.
Ils créent des zones de non-testabilité.
Des clairières.
Des seuils où le vivant n’est pas sommé de se justifier.
Une responsabilité d’auteur, aujourd’hui
Écrire, aujourd’hui, ce n’est peut-être plus expliquer le monde.
Ni le réparer symboliquement.
C’est ne pas le durcir davantage.
C’est offrir des formes qui :
- ne capturent pas,
- ne polarisent pas,
- ne réclament pas d’adhésion immédiate.
Des récits qui ne sauvent pas.
Mais qui permettent de rester debout sans se fermer.
En guise de seuil
Il y aura toujours besoin de récits qui apaisent.
Mais il y a urgence à préserver des récits qui tiennent.
Des récits qui ne promettent rien,
n’exigent rien,
ne demandent rien.
Des récits qui laissent simplement un espace
où la pensée peut encore respirer
sans être sommée de devenir un drapeau ou une arme.
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