Certaines joies ne sont pas des oublis
Certaines joies ne sont pas des oublis
Mais il existe des joies qui ne viennent ni du déni, ni de la distraction, ni de l’oubli du réel.
Elles apparaissent lorsque la vie n’a plus besoin de se défendre autant pour continuer à être vraie.
Nous nous méfions parfois de la joie. Et cette méfiance n’est pas sans raison. Il existe des joies qui servent à oublier, à recouvrir, à se détourner, à ne plus sentir ce qui coûte. Il existe des légèretés qui ne sont que des suspensions provisoires. Des exaltations qui masquent. Des soulagements qui ferment. Des bonheurs rapides qui achètent leur éclat au prix d’une réduction de la lucidité. Dans ces cas-là, la joie n’ouvre pas. Elle détourne.
Mais il serait dommage de conclure de cela que toute joie trahit le réel.
Car il existe des joies qui ne viennent pas de l’oubli. Elles ne nient ni la gravité, ni les limites, ni les coûts, ni les fractures. Elles ne rendent pas le monde plus simple qu’il n’est. Elles ne repeignent pas la difficulté en lumière. Et pourtant, elles existent. Elles apparaissent parfois très sobrement, presque sans emphase, lorsque quelque chose devient plus juste, moins contracté, moins défensif, moins intérieurement coûteux.
Une joie qu’il faut réapprendre à reconnaître
C’est cette joie-là qu’il faut apprendre à reconnaître.
Elle n’est pas forcément spectaculaire.
Elle n’est pas toujours euphorique.
Elle ne se confond pas avec l’excitation.
Elle ne réclame pas l’intensité pour se prouver.
Souvent, elle ressemble à autre chose :
à une respiration qui revient,
à une parole moins divisée,
à une présence plus simple,
à un lien qui cesse de mobiliser autant d’énergie pour rester possible,
à un corps qui n’a plus besoin de se tenir prêt de la même manière,
à un moment où la vie redevient légèrement plus habitable sans cesser d’être vraie.
Certaines joies ne viennent pas d’un supplément d’illusion.
Elles viennent d’une diminution du surcoût intérieur.
La joie qui recouvre et la joie qui révèle
Cette différence est décisive.
Car elle permet de distinguer la joie qui recouvre de la joie qui révèle. La première détourne de ce qui est. La seconde rend au contraire plus sensible à ce qui devient possible lorsque la défense baisse, lorsque l’ajustement excessif cesse, lorsque la réduction de soi n’est plus nécessaire au même degré pour traverser une scène, une relation ou un moment.
Il y a là quelque chose de très important pour une œuvre comme la vôtre.
Si l’on ne sait penser que le coût, l’inhabitabilité, l’usure, la fracture, on risque de laisser entendre que la vérité ne se donne que dans l’épreuve ou la réduction. Or ce serait faux. Il existe aussi des vérités qui apparaissent lorsque la vie recommence à circuler plus librement. Non pas librement au sens naïf, hors du réel, mais librement au sens où elle n’est plus entièrement absorbée par la défense, la gestion, la précaution ou la contraction.
Quand quelque chose redevient plus habitable
C’est souvent dans ces moments-là qu’une joie plus juste devient perceptible.
Elle peut naître après une parole dite enfin sans trop de compression.
Après une limite posée qui ne détruit pas le lien.
Après une décision qui retire du bruit intérieur.
Après une présence auprès de laquelle on n’a pas eu à se réduire.
Après un geste simple qui rend la scène moins coûteuse.
Après un déplacement subtil dans lequel on sent que l’on n’est plus obligé de maintenir, de traduire, de compenser autant qu’avant.
Cette joie-là n’a rien d’une euphorie décorative.
Elle ne nie pas ce qui a été difficile.
Elle n’efface pas la mémoire du coût.
Elle n’exige pas que l’on devienne aveugle pour pouvoir sourire.
Au contraire, elle peut être très liée à une lucidité plus fine. C’est parfois parce que quelque chose a été mieux vu qu’il devient moins lourd. C’est parfois parce qu’une vérité a été reconnue qu’une détente devient possible. C’est parfois parce qu’un lien est plus juste, ou une scène moins coûteuse, ou une présence moins captatrice, que la joie peut apparaître sans mensonge.
Quand la joie paraît presque suspecte
Il faut être très attentif à cela, parce que beaucoup de vies ont appris à se défier de ce qui devient plus léger.
Quand on a longtemps vécu dans des formes de tension, de vigilance ou de suradaptation, la joie peut paraître suspecte. Trop facile. Trop simple. Trop peu grave. Comme si l’intensité de l’effort était devenue la mesure implicite de la vérité. Dans ce cas, ce qui fait du bien semble immédiatement devoir se justifier. On se demande si ce n’est pas une fuite, une distraction, une illusion. Et parfois, cette question est juste. Mais elle ne doit pas empêcher d’en poser une autre :
et si, parfois, ce qui devient plus léger était simplement plus juste ?
Cette question ouvre beaucoup.
Elle permet de reconnaître que la joie n’est pas toujours l’envers de la lucidité. Elle peut en être l’un des effets les plus discrets. Non pas une joie triomphante, mais une joie sobre, presque grave parfois, qui vient du fait que quelque chose n’a plus besoin de se défendre autant contre ce qui l’entoure.
Une joie très concrète
Dans une vie humaine, cela peut être très simple.
Un rire qui ne sert pas à esquiver, mais à desserrer réellement.
Un moment de paix qui ne se paie pas par une réduction de soi.
Une sensation d’élan qui naît non d’un emballement, mais d’une plus grande cohérence intérieure.
Une relation où l’on se sent moins obligé de se contracter.
Un instant où l’on n’est pas “heureux” au sens fort, mais où l’on sent pourtant que la vie circule davantage.
Ces joies sont modestes parfois. Mais elles ont une grande valeur.
Car elles indiquent que le vivant ne se manifeste pas seulement quand il souffre, résiste ou se fracture. Il se manifeste aussi quand il retrouve un peu d’espace. Quand il n’est plus entièrement occupé à se défendre. Quand il peut recommencer à sentir, à jouer, à respirer, à parler, à aimer, à penser avec moins d’armure.
Une joie qui ne retire rien à la lucidité
Peut-être faut-il alors formuler les choses ainsi.
Certaines joies ne sont pas des oublis.
Elles apparaissent quand la vie n’a plus besoin de se défendre autant pour rester vraie.
Elles ne retirent rien à la lucidité.
Elles montrent seulement que la lucidité n’a pas pour seule destination la gravité.
Elle peut aussi ouvrir à une vitalité plus juste.
À une légèreté moins menteuse.
À une présence moins défensive.
À une manière d’habiter le réel sans s’y réduire ni s’y durcir.
Et cela aussi mérite d’être pensé.
Certaines joies ne sont pas des oublis.
Elles apparaissent lorsque la vie n’a plus besoin de se défendre autant pour continuer à être vraie.
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