La justesse n’est pas la pureté

La justesse n’est pas la pureté

La justesse n’est pas la pureté.
Elle n’est pas non plus l’absence d’erreur.
Elle est une manière de ne pas forcer le réel pour qu’il confirme trop vite ce que l’on voudrait croire, sauver ou maintenir.

Dans beaucoup de discours contemporains, on confond facilement la justesse avec plusieurs choses qui la trahissent. On l’associe à la perfection morale, à la bonne position, à la cohérence sans faille, à l’alignement idéal, ou même à une forme d’élégance intérieure qui ne dévie jamais. Mais la justesse, dans cet univers, ne relève pas de cette logique.

Elle n’est pas une pureté.

La pureté cherche souvent à se préserver. Elle redoute la contamination, l’ambivalence, le mélange, la contradiction, les compromis du réel. La justesse, au contraire, ne vit pas hors du trouble. Elle se cherche à l’intérieur même des situations imparfaites, des liens complexes, des contextes abîmés, des paroles incomplètes. Elle ne demande pas un monde pur pour exister. Elle demande une attention plus fine à ce qui, dans une situation donnée, ne trahit pas ce qui est perçu.

Ni pureté, ni perfection

Elle n’est pas non plus la perfection.

La perfection suppose un modèle achevé auquel il faudrait se conformer. La justesse ne fonctionne pas ainsi. Elle ne copie pas un idéal fixe. Elle ajuste. Elle écoute. Elle corrige parfois. Elle accepte de demeurer provisoire. Elle n’a pas besoin d’être totale pour être vraie.

C’est pourquoi la justesse est souvent plus humble que brillante.

Elle peut se manifester dans une parole retenue plutôt que spectaculaire. Dans une décision incomplète mais non falsifiée. Dans un geste qui n’écrase pas. Dans un refus qui ne cherche pas à humilier. Dans un lien qui reconnaît sa limite sans pour autant se durcir en cynisme. Dans une formulation qui ne simplifie pas ce qu’elle sait pourtant nécessaire de dire.

La justesse ne cherche pas à avoir raison de tout.
Elle cherche à ne pas ajouter de falsification à ce qui est déjà difficile à voir, à dire ou à habiter.

Une qualité de rapport

La justesse, au fond, est une qualité de rapport.

Rapport à soi, d’abord. Être juste avec soi ne signifie pas se raconter une histoire flatteuse, ni se soumettre à une exigence impitoyable. Cela signifie pouvoir reconnaître ce qui est là sans se mutiler pour le rendre plus présentable. Cela signifie ne pas appeler fidélité ce qui n’est peut-être qu’habitude, ne pas appeler patience ce qui n’est peut-être qu’effacement, ne pas appeler lucidité ce qui n’est peut-être qu’épuisement.

Rapport aux autres, ensuite. Une relation juste n’est pas une relation parfaite. C’est une relation qui ne force pas l’autre à jouer un rôle pour maintenir notre propre cohérence. C’est une manière d’entrer en lien sans capturer, sans surinterpréter, sans exiger une forme de réponse qui viendrait réparer à elle seule un manque ou une attente plus ancienne.

Rapport au réel, enfin. La justesse consiste à laisser à ce qui arrive une chance d’apparaître autrement que sous les catégories déjà prêtes. Elle ne renonce pas à comprendre, mais elle refuse de refermer trop vite. Elle garde ouverte une attention qui ne se confond ni avec le flou, ni avec l’indécision permanente.

Ce que la justesse n’est pas

Il est important ici de distinguer la justesse d’autres notions proches.

La justesse n’est pas la sincérité brute. On peut être sincère et pourtant violent, simplificateur, aveugle à la situation, ou enfermé dans son propre point de vue. Dire ce que l’on ressent ne suffit pas à produire une parole juste.

Elle n’est pas non plus la gentillesse. Une parole juste peut être ferme, tranchante, voire déplaisante. Mais elle ne s’alimente pas du plaisir d’écraser. Elle ne cherche pas l’humiliation comme preuve de vérité.

Elle n’est pas davantage la modération molle. Être juste n’est pas couper toute intensité. Ce n’est pas édulcorer les conflits pour sauver une image de sagesse. La justesse peut demander de nommer clairement une emprise, une domination, une manipulation, une impasse. Mais elle le fait sans théâtralisation inutile, sans jouissance de surplomb.

Entre naïveté et cynisme

Dans cette œuvre, ce mot a une fonction très importante, parce qu’il empêche deux dérives opposées.

D’un côté, il protège contre la naïveté. Il rappelle qu’on ne reste pas vivant en se racontant des histoires réconfortantes au mépris du réel.

De l’autre, il protège contre le cynisme. Il montre qu’on ne devient pas lucide en durcissant tout, en cassant toute nuance, ou en appelant force ce qui n’est parfois qu’une fermeture blessée.

La justesse est ce qui permet de traverser entre les deux.

Elle ne promet pas l’innocence retrouvée. Elle ne sacralise pas non plus le désenchantement. Elle cherche une manière de rester en rapport avec le vrai sans perdre toute capacité de présence, de lien, d’écoute ou de création.

Dans une vie concrète

Dans une époque saturée de prises de position rapides, de récits polarisés, de paroles performatives, de réactions immédiates, la justesse devient presque une forme de résistance. Elle ralentit sans fuir. Elle distingue sans se retirer du monde. Elle introduit une éthique de l’ajustement là où tout pousse à l’excès, à la simplification, à la posture ou à l’écrasement.

Dans une vie concrète, cela change énormément de choses.

La justesse peut être ce moment où l’on renonce à envoyer une parole qui soulagerait sur l’instant mais reconduirait un vieux scénario.

Elle peut être le choix de ne pas appeler réconciliation ce qui exigerait encore de nier une asymétrie.

Elle peut être la capacité à reconnaître qu’un lien compte encore, tout en voyant qu’il ne peut plus être habité comme avant.

Elle peut être ce presque rien qui empêche une phrase de devenir manipulation, ou un silence de devenir démission.

Elle peut aussi être, dans l’écriture, l’effort de ne pas faire servir le langage à la seule beauté de la formule. Une image juste n’est pas seulement une image belle. C’est une image qui éclaire sans confisquer, qui ouvre sans travestir.

Une discipline de présence

Peut-être est-ce cela qui rend la justesse si centrale ici. Elle n’est pas seulement une valeur morale. Elle est une discipline de présence, une manière d’accorder la parole, la perception, le lien et la forme sans les forcer à entrer dans une cohérence plus flatteuse que vraie.

La justesse n’est donc pas un état stable. Elle se cherche. Elle se perd. Elle se reprend. Elle demande parfois de revenir sur ses mots, de déplacer une interprétation, de renoncer à une belle explication, de laisser à une expérience le droit de ne pas se livrer tout entière.

Elle a quelque chose d’exigeant, parce qu’elle ne peut pas être tenue une fois pour toutes.

La justesse n’est pas une perfection à atteindre.
C’est une manière d’habiter le trouble sans y ajouter de falsification.

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