Texte de fond • Culture • Récits empêchés - Culture, barbarie et récits empêchés

Texte de fond • Culture • Récits empêchés

Culture, barbarie et récits empêchés

Ce qu’une société attaque lorsqu’elle attaque la culture, et ce qui se défait lorsque les récits vivants ne peuvent plus respirer.
Une société ne bascule pas seulement quand ses institutions vacillent.
Elle bascule aussi lorsque les récits vivants qui permettaient encore de respirer, de transmettre, de nuancer et de résister deviennent empêchés.

Il arrive que l’on parle de la culture comme d’un domaine parmi d’autres. Un secteur. Une politique publique. Un supplément d’âme. Une parure utile, mais non essentielle, dans l’architecture des sociétés modernes.

C’est une erreur.

La culture n’est pas seulement ce qu’une société produit lorsqu’elle a déjà assuré le reste. Elle fait partie de ce qui lui permet de ne pas sombrer. Elle est l’un des milieux où une époque apprend encore à se raconter sans se réduire, à transmettre sans répéter mécaniquement, à contester sans se détruire, à habiter la complexité sans la fuir. Elle n’est pas extérieure à la vie politique, sociale, historique. Elle en constitue l’une des respirations profondes.

C’est pourquoi les régimes qui veulent verrouiller le réel s’en prennent si souvent, tôt ou tard, à elle.

Ce qui est visé derrière la culture

Ils ne s’attaquent pas seulement aux œuvres. Ils s’attaquent aux conditions dans lesquelles plusieurs voix peuvent coexister. Ils se méfient des bibliothèques, des universités, des médias indépendants, des enseignants, des écrivains, des artistes, des chercheurs, des éditeurs, des lieux intermédiaires où la parole n’est pas encore entièrement soumise à la fonction, à l’ordre, à la rentabilité ou à la propagande.

Ils comprennent parfois mieux que les démocraties elles-mêmes que la culture n’est pas décorative. Elle est une réserve de pluralité. Une mémoire active. Une puissance d’écart. Un espace où le récit dominant cesse d’être le seul possible.

Lorsqu’une société cesse de protéger ces lieux, elle n’affaiblit pas seulement son patrimoine. Elle fragilise la possibilité même d’un monde commun respirable.

La barbarie n’est pas seulement la violence brute

Dans cette perspective, la barbarie n’apparaît plus seulement comme une explosion de violence visible. Elle peut aussi être comprise comme ce qui mutile les conditions du récit vivant.

La barbarie commence chaque fois qu’un monde devient de moins en moins capable d’accueillir la nuance, l’altérité, la mémoire, l’ambivalence, l’humour, la transmission, la reprise. Elle commence lorsque le langage se simplifie jusqu’à devenir pure consigne, pure mobilisation, pure réaction. Elle commence lorsque les êtres ne sont plus approchés comme des existences, mais comme des fonctions, des masses, des menaces, des variables ou des instruments.

Un régime peut demeurer formellement moderne, équipé, performant, administrativement sophistiqué, et pourtant avancer déjà dans cette direction. La barbarie ne porte pas toujours un uniforme visible. Elle peut prendre la forme d’un appauvrissement organisé de la vie symbolique.

La barbarie commence quand une société devient moins capable de transmettre, de nuancer et de laisser vivre plusieurs formes du réel dans le langage.

Ce que sont les récits empêchés

C’est ici que la distinction entre récits vivants et récits empêchés prend une portée plus large.

Un récit empêché n’est pas seulement un récit censuré. Ce n’est pas seulement une parole interdite par la force. C’est aussi une parole encerclée, fragilisée, marginalisée, asphyxiée, rendue socialement inaudible ou culturellement invivable. Un récit est empêché lorsqu’il ne trouve plus les médiations, les lieux, les temporalités, les langues, les relais ou la confiance nécessaires pour se former, se transmettre, se transformer.

À l’inverse, un récit vivant n’est pas simplement un récit libre au sens abstrait. C’est un récit qui peut encore circuler sans être immédiatement écrasé. Un récit qui laisse place à l’expérience. Qui n’efface pas la contradiction pour se maintenir. Qui n’exige pas la mutilation du réel pour demeurer cohérent. Qui aide à habiter le monde sans réduire le vivant à une formule.

Sous cet angle, la culture apparaît comme l’un des grands milieux de possibilité des récits vivants.

Pourquoi les démocraties ont besoin de cultures vivantes

Les démocraties ont un intérêt vital à soutenir la culture et les cultures.

Non pour embellir leur image. Non pour ajouter un vernis humaniste à des structures qui se suffiraient à elles-mêmes. Mais parce qu’aucune démocratie ne tient longtemps si elle abandonne l’écologie symbolique qui rend ses libertés habitables.

Des procédures peuvent subsister. Des élections peuvent continuer. Des institutions peuvent encore fonctionner. Mais si le langage s’appauvrit, si la mémoire se défait, si le débat devient réflexe, si l’imaginaire commun est abandonné à la seule logique marchande ou à la seule polarisation, alors la démocratie se vide de l’intérieur.

Elle garde ses formes. Elle perd sa respiration.

Marché, désymbolisation et fermeture

La lutte entre barbarie et culture ne recoupe pas parfaitement celle entre violence et paix, entre autorité et liberté, entre tradition et modernité. Elle traverse plus profondément les régimes de sens.

Une société s’approche de la barbarie lorsqu’elle laisse se défaire les conditions qui permettent aux récits vivants d’exister. Une société se maintient dans une forme de civilisation lorsqu’elle protège ce qui permet encore la pluralité, la mémoire, la nuance, la transmission et la conflictualité symbolisée.

Dans cette lumière, certaines formes de capitalisme sans culture apparaissent elles aussi comme des puissances d’empêchement. Non parce que le marché serait en soi incompatible avec toute vie symbolique, mais parce qu’il tend parfois à se prendre pour le langage total du monde.

Lorsqu’il mesure tout à l’aune de l’utilité, de l’audience, de la vitesse, de la rentabilité ou de l’exploitabilité, il contribue à désymboliser les existences. Il ne produit pas toujours un régime illibéral au sens strict. Mais il peut produire une barbarie plus diffuse, plus douce, plus fonctionnelle. Une barbarie de l’érosion. Une barbarie sans autodafé, mais non sans dégâts.

Tout ne brûle pas.
Mais beaucoup cesse peu à peu de pouvoir vivre.

Quand le vide symbolique prépare des récits plus durs

Alors les récits se raréfient, ou se durcissent. Les récits complexes deviennent invisibles. Les récits lents deviennent intenables. Les récits minoritaires deviennent économiquement fragiles. Les récits exigeants deviennent illisibles dans un milieu saturé de captation. Et ce qui ne trouve plus de forme transmissible finit souvent soit par se taire, soit par se caricaturer.

Un monde ainsi fragilisé devient plus exposé aux récits de fermeture.

Ce n’est pas un hasard si les pouvoirs illibéraux prospèrent souvent là où l’espace symbolique a déjà été appauvri. Ils arrivent dans des milieux où la pluralité a été affaiblie, où la culture a perdu une part de sa force de médiation, où l’inculture n’est plus seulement absence de savoir mais incapacité à discerner, à relier, à transmettre, à résister aux simplifications.

Ils promettent alors de rendre de la cohérence par la dureté, de rendre de l’unité par l’exclusion, de rendre du sens par le récit unique. Ils ne réparent pas le vide. Ils l’occupent.

Protéger la culture, c’est protéger les conditions du vivant symbolique

Protéger la culture ne signifie pas seulement soutenir des œuvres ou des institutions. Cela signifie défendre les conditions d’une société où tout ne soit pas immédiatement réduit à la force, au réflexe, au prix, à la pure administration ou à l’alignement narratif.

Protéger la culture, c’est protéger un peuple contre la réduction de lui-même. Protéger les cultures, c’est maintenir ouvertes plusieurs voies de signification dans le monde commun. Protéger les récits vivants, c’est empêcher qu’un monde ne devienne entièrement inhabitable par la parole.

Peut-être faut-il alors renverser une idée trop répandue. Ce ne sont pas seulement les crises économiques, militaires ou institutionnelles qui font basculer les sociétés. Elles basculent aussi quand les récits vivants qui permettaient encore de respirer deviennent empêchés. Quand l’épaisseur symbolique s’effondre. Quand la mémoire ne transmet plus. Quand le langage ne relie plus. Quand la culture ne protège plus rien d’autre qu’elle-même.

Alors la barbarie n’est plus seulement dehors.
Elle commence à l’intérieur du monde commun.

Une question centrale pour l’Atlas des Récits Vivants

C’est peut-être là l’une des tâches majeures d’un Atlas des Récits Vivants : non seulement repérer les textes, les voix, les formes, les seuils et les traversées, mais cartographier les conditions sous lesquelles un monde reste habitable par la nuance, la mémoire, la parole et la pluralité.

Car un monde ne tient pas seulement par ses infrastructures, ses règles ou ses équilibres de puissance. Il tient aussi par ce qu’il laisse vivre dans le langage. Par ce qu’il rend encore transmissible. Par ce qu’il n’écrase pas lorsqu’une autre voix cherche une forme.

Les récits vivants ne sont pas seulement une affaire d’inspiration intérieure.
Ils sont une question de civilisation.

Dans le sillage de l’Atlas
Ce texte prolonge l’Atlas des Récits Vivants en proposant une lecture historique, politique et symbolique de ce qui rend une société habitable, ou au contraire de ce qui empêche ses récits de respirer.

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