CE QUE LES HISTOIRES FONT À NOS VIES
Ce que les histoires
font à nos vies
Nous vivons dans des histoires
Nous pensons souvent que les histoires commencent lorsque nous ouvrons un roman, entrons dans une salle de cinéma ou écoutons quelqu’un nous raconter un souvenir.
Mais les histoires ont commencé bien avant.
Elles traversent les familles, les entreprises, les institutions et les nations.
Elles organisent silencieusement ce qui nous paraît possible, souhaitable, inquiétant ou impossible.
Nous ne sommes donc pas seulement des êtres
capables de raconter des histoires.
Nous sommes aussi des êtres
qui habitent des histoires.
Et certaines nous permettent de grandir, de rencontrer l’autre, d’imaginer et d’agir.
D’autres rétrécissent progressivement le monde.
C’est pourquoi une très ancienne question philosophique mérite aujourd’hui d’être reprise.
Que font les histoires
à ceux qui les écoutent ?
Platon contre les poètes ?
L’histoire de la philosophie occidentale semble avoir depuis longtemps donné sa réponse.
Platon serait le philosophe de la raison et de la vérité. Face à lui se trouveraient les poètes, les conteurs, les fabricants de mythes et d’illusions.
Et l’épisode est célèbre : dans La République, Platon envisage d’écarter certains poètes de la cité.
L’image est devenue presque emblématique : la philosophie aurait choisi la vérité contre les séductions de la fiction.
Car si Platon était réellement l’ennemi des histoires, une étrange difficulté apparaît.
Platon lui-même ne cesse de raconter.
Ses dialogues sont traversés de récits, d’images, d’allégories et de mythes.
Dans Le philosophe qui aimait les histoires, Létitia Mouze propose précisément de reprendre cette question à nouveaux frais.
Et le déplacement est considérable.
La philosophie platonicienne ne se construit
peut-être pas malgré les histoires.
Elle pense aussi avec elles.
Ce que les histoires font aux âmes
La question change alors complètement.
Il ne s’agit plus seulement de savoir pourquoi Platon se méfie de certains poètes.
Il faut comprendre pourquoi il leur accorde suffisamment d’importance pour s’en préoccuper autant.
Et si le problème n’était pas que les histoires s’opposent à la vérité, mais qu’elles possèdent un véritable pouvoir de transformation ?
Une réponse commence alors à apparaître.
Les histoires agissent.
Elles ne sont pas de simples ornements déposés à la surface de la pensée.
Elles forment des sensibilités. Elles transmettent des valeurs. Elles donnent des figures à ce que nous apprenons à admirer, à craindre, à désirer ou à rejeter.
Une histoire entendue dans l’enfance, un récit national, une légende familiale, une fiction populaire ou une représentation répétée du succès peuvent ainsi continuer d’agir longtemps après que nous avons oublié le moment précis où nous les avons rencontrés.
Raconter le monde, c’est déjà proposer une manière de le regarder.
Et regarder le monde d’une certaine manière influence aussi la façon dont nous nous y comportons.
Le récit relie ainsi progressivement représentation, valeur et action.
La question platonicienne devient alors beaucoup plus profonde qu’une querelle ancienne entre philosophie et littérature.
Si les histoires participent à la formation de nos représentations, de nos désirs et de nos manières d’agir, elles participent aussi à la formation des êtres humains que nous devenons.
Quels êtres humains
nos histoires contribuent-elles à former ?
Une histoire n’est jamais seulement une histoire
Nous avons pourtant pris l’habitude de considérer les récits comme quelque chose de secondaire.
Il y aurait d’abord le monde tel qu’il est. Les événements. Les faits. Puis, dans un second temps seulement, les histoires que nous racontons à leur sujet.
D’abord le réel.
Ensuite le récit qui viendrait
simplement le raconter.
Mais notre expérience réelle est beaucoup moins simple.
Un événement n’arrive jamais dans un vide de significations.
Presque immédiatement, nous cherchons à comprendre.
Nous relions ainsi l’événement à ce qui existait auparavant.
Nous lui attribuons des causes. Nous identifions des intentions. Nous imaginons des conséquences. Nous cherchons la place qu’il pourrait désormais occuper dans notre histoire.
Le récit ne remplace pas nécessairement le réel.
Il constitue l’une des manières humaines
de rendre le réel intelligible.
Cela explique pourquoi deux personnes peuvent traverser une situation comparable et pourtant en conserver des expériences profondément différentes.
Les faits n’ont pas disparu.
Mais la manière dont ils sont reliés, interprétés et projetés dans l’avenir transforme l’espace de possibilités qui s’ouvre devant nous.
Entre ce qui arrive et la manière dont nous allons vivre avec, il existe souvent une histoire.
Dès lors, une question nouvelle apparaît.
Si les récits nous permettent de donner une forme à l’expérience, ils peuvent aussi devenir les lieux dans lesquels nous demeurons longtemps.
Toutes les histoires sont-elles également habitables ?
Lorsque le récit devient une demeure
Si raconter permet de donner une forme à ce que nous vivons, le récit ne sert pas seulement à conserver la trace du passé.
Il relie également ce qui a été, ce que nous pensons être aujourd’hui et ce que nous croyons encore possible demain.
L’œuvre de Paul Ricœur a profondément éclairé cette relation entre récit, temps et identité.
Nous ne rencontrons pas notre existence comme une suite parfaitement ordonnée d’événements. Nous racontons, relions, reconfigurons.
Le récit donne une forme temporelle à ce qui, sans lui, resterait dispersé.
Nous réinterprétons ainsi notre passé depuis notre présent.
Et depuis ce présent, nous projetons devant nous des futurs possibles.
Si nous pouvons habiter des récits, alors tous les récits ne sont peut-être pas également habitables.
Certains récits nous permettent de reconnaître ce qui a eu lieu sans condamner ce qui peut encore advenir.
Ils offrent une continuité, mais laissent suffisamment d’espace pour que quelque chose puisse changer.
Un récit habitable laisse encore de la place…
L’habitabilité d’un récit ne dépend donc pas de sa capacité à rendre l’existence confortable.
Un récit peut être difficile, traversé de conflits, de pertes, d’incertitudes ou de contradictions, tout en demeurant habitable.
Un récit devient habitable lorsqu’il offre suffisamment de cohérence pour nous orienter, mais suffisamment d’ouverture pour nous permettre encore de changer.
Cette distinction devient essentielle.
Car certains récits finissent, au contraire, par se refermer sur ceux qui les habitent.
Le personnage peut-il encore évoluer ?
Une autre interprétation peut-elle être entendue ?
L’autre peut-il demeurer autre sans devenir automatiquement un ennemi ?
L’avenir contient-il encore quelque chose qui n’est pas déjà écrit ?
Lorsque la réponse devient systématiquement négative, quelque chose s’est produit.
Le récit qui nous permettait de comprendre le monde commence peut-être à nous empêcher de le rencontrer autrement.
Que se passe-t-il lorsqu’un récit ne laisse plus aucune porte ouverte ?
Les récits qui ferment le monde
Un récit peut nous aider à comprendre.
Il peut donner une continuité à l’expérience, relier des événements dispersés et nous permettre de retrouver une direction.
Mais cette puissance possède aussi son envers.
Un récit commence à devenir une emprise lorsqu’il ne nous aide plus seulement à interpréter le monde, mais prétend déterminer à l’avance tout ce que nous pouvons encore y voir.
Cela peut arriver progressivement.
Une interprétation devient la seule interprétation possible. Une personne est réduite à ce que l’on raconte d’elle. Un désaccord devient une preuve. Une contradiction devient une menace.
Le récit continue alors à produire de la cohérence.
Mais cette cohérence s’obtient au prix d’un rétrécissement progressif de ce qui peut encore être pensé, entendu ou imaginé.
Ce phénomène ne concerne pas seulement les grands récits politiques ou idéologiques.
Il peut apparaître dans une famille, une institution, une entreprise, une communauté ou dans l’histoire qu’une personne raconte sur elle-même.
Lorsque l’histoire ne peut plus bouger
Nous pouvons appeler récit empêché une configuration narrative dans laquelle les possibilités de réinterprétation, de relation et de transformation se sont progressivement refermées.
Le récit empêché ne dit pas seulement :
« Voilà ce qui s’est passé. »
Il finit par dire :
« Voilà tout ce qui peut encore arriver. »
C’est peut-être là que se situe l’une des formes les plus discrètes de l’emprise narrative.
Non pas nécessairement dans le mensonge.
Un récit fermé peut contenir des faits parfaitement réels.
Ce qui le rend problématique est la manière dont ces faits sont organisés pour ne plus laisser apparaître aucune autre possibilité.
Ouvrir un récit ne signifie donc pas
nier les faits, relativiser toute vérité
ou effacer les responsabilités.
Cela signifie refuser que l’interprétation
d’un événement devienne automatiquement
la prison de tout ce qui peut encore advenir.
Dès lors, sortir d’un récit empêché ne consiste peut-être pas à lui opposer immédiatement une autre histoire définitive.
Car nous risquerions simplement de remplacer une clôture par une autre.
Et si le contraire d’un récit fermé n’était pas un autre récit imposé, mais un récit capable de rester vivant ?
Du récit empêché au récit vivant
Sortir d’un récit empêché ne signifie pas nécessairement trouver immédiatement une nouvelle histoire qui expliquerait mieux toutes les autres.
Car une histoire nouvelle peut, elle aussi, finir par se refermer.
Peut-être ne s’agit-il pas de remplacer une certitude par une autre, mais de rendre au récit sa capacité de mouvement.
C’est ici que peut apparaître l’idée d’un récit vivant.
Un récit vivant n’est pas nécessairement
un récit heureux, rassurant ou positif.
Il peut contenir des conflits,
des blessures, des contradictions,
des pertes et des incertitudes.
Ce qui le rend vivant est ailleurs :
il n’a pas cessé de pouvoir évoluer.
Une histoire capable de rencontrer ce qui n’était pas encore prévu
Un récit vivant possède suffisamment de continuité pour rester reconnaissable, mais suffisamment d’ouverture pour accueillir un événement, une voix ou une possibilité qui peuvent encore le transformer.
Il ne s’agit donc pas d’un récit sans forme.
Au contraire : pour évoluer, une histoire doit conserver quelque chose qui puisse être transformé.
Il tient
sans se fermer.
Cette formule contient une tension essentielle.
Trop peu de cohérence, et le récit ne nous permet plus de nous orienter.
Trop peu d’ouverture, et il devient une clôture.
Cette tension permet également de comprendre pourquoi le contraire d’un récit dominant n’est pas nécessairement un récit concurrent qui chercherait simplement à prendre sa place.
Remplacer une histoire fermée par une autre histoire fermée ne change pas la structure du problème.
Le contenu a changé. La clôture demeure.
Une autre possibilité consiste alors à créer des espaces narratifs où plusieurs perspectives peuvent être mises en relation.
Un lieu où les voix peuvent se rencontrer sans devoir immédiatement s’abolir.
À ce stade, la question dépasse donc le contenu d’une histoire particulière.
Elle concerne les conditions qui permettent à tout un environnement de récits de rester divers, transformable et habitable.
Peut-on prendre soin des récits comme nous apprenons à prendre soin des milieux vivants ?
Vers une écologie des récits
Jusqu’ici, nous avons regardé ce qu’une histoire pouvait faire à celui ou celle qui l’habite.
Mais aucune histoire n’existe seule.
Les récits se rencontrent, se répondent, se renforcent, se contredisent et parfois se disputent notre attention.
La question n’est donc plus seulement :
« Ce récit est-il habitable ? »
mais aussi :
« Dans quel environnement narratif
sommes-nous en train de vivre ? »
Nous savons aujourd’hui penser l’écologie des milieux naturels.
Nous comprenons qu’un milieu vivant ne dépend pas d’un seul organisme, mais d’un ensemble de relations, de circulations, de diversités, d’équilibres et de possibilités de régénération.
Pourquoi ne pas poser une question semblable à propos de nos environnements symboliques ?
Car nous sommes constamment exposés à des récits.
Nous vivons au milieu d’histoires qui circulent
Certaines de ces histoires ont été choisies.
D’autres nous précèdent. Nous les avons reçues avant même de savoir que nous pouvions les interroger.
D’autres encore sont répétées avec une telle fréquence qu’elles finissent par ressembler à la description naturelle du monde.
Nous racontons des histoires, mais nous sommes aussi traversés par elles.
Et comme dans tout milieu, ce qui compte n’est pas seulement la présence de chaque élément pris séparément.
Ce sont également les relations entre eux.
Prendre au sérieux nos milieux narratifs
Une écologie des récits consiste à observer les histoires non seulement pour ce qu’elles disent, mais pour les relations, les comportements et les possibles qu’elles contribuent à faire émerger, à maintenir ou à empêcher.
Il ne s’agit donc pas de fabriquer une police des histoires.
Ni de décider une fois pour toutes quels récits seraient autorisés, corrects ou souhaitables.
Il s’agit plutôt de développer une capacité de discernement.
Prendre soin des récits,
ce n’est pas les rendre inoffensifs.
C’est préserver les conditions
dans lesquelles ils peuvent encore
se rencontrer, se transformer
et rouvrir du possible.
Un milieu narratif vivant
n’est pas un espace sans conflit.
Il est un espace où le conflit
ne détruit pas automatiquement
la possibilité de relation,
où la diversité ne signifie pas
l’absence de vérité,
et où la cohérence n’exige pas
l’élimination de toute différence.
Mais cette écologie ne concerne pas seulement les individus.
Les récits organisent aussi notre manière de nous représenter les autres, les institutions, les communautés et l’avenir collectif.
Ils participent donc à quelque chose de plus fragile encore : la possibilité de continuer à partager un monde.
Que reste-t-il entre nous lorsque nous ne parvenons plus à habiter aucune histoire ensemble ?
Le monde commun dépend aussi des histoires que nous partageons
Une société ne tient pas seulement par ses infrastructures, ses institutions ou ses lois.
Elle tient aussi parce qu’il existe suffisamment de réalités, de significations et d’expériences communes pour que ses membres puissent encore se parler de quelque chose.
Un monde commun n’est pas un monde
dans lequel tout le monde pense la même chose.
C’est un monde dans lequel quelque chose
peut encore apparaître
entre des êtres différents.
Cette distinction est essentielle.
Car partager un monde ne signifie pas posséder un regard identique sur lui.
Être différents devant un même monde
Hannah Arendt a donné une importance particulière à cette idée d’un monde qui se tient entre les êtres humains.
La pluralité n’y constitue pas un défaut qu’il faudrait supprimer. Elle appartient à la condition même de la vie humaine en commun.
Nous pouvons regarder une même réalité depuis des places différentes, sans que ces différences exigent la disparition de ce qui nous relie.
entre nous
Les récits jouent ici un rôle considérable.
Ils donnent des formes à ce que nous avons vécu, aux groupes auxquels nous pensons appartenir, aux événements que nous retenons et aux futurs que nous imaginons.
Nous n’avons pas besoin
de raconter exactement la même histoire.
Nous avons besoin que nos histoires
puissent encore se rencontrer.
Voilà pourquoi un monde commun ne peut pas être confondu avec un récit unique.
Imposer à tous une seule manière
de raconter le réel ne crée pas
nécessairement davantage de commun.
Cela peut au contraire détruire
la pluralité même qui permet
au monde d’apparaître
depuis plusieurs perspectives.
Le problème apparaît ailleurs : lorsque les récits cessent de disposer d’un espace dans lequel ils peuvent encore entrer en relation.
C’est ici que la fragmentation narrative devient particulièrement préoccupante.
Nous ne nous disputons plus seulement
sur les réponses.
Nous pouvons finir par ne plus habiter
les mêmes questions,
les mêmes critères de réalité
ni même les mêmes possibilités
de conversation.
L’autre devient alors de plus en plus facilement une figure déjà écrite.
Un profil. Une catégorie. Un camp.
Nous n’avons plus besoin de l’entendre pour savoir ce qu’il est supposé penser.
L’écologie narrative prend alors une dimension collective.
Prendre soin du monde commun, ce n’est pas supprimer les désaccords.
C’est préserver suffisamment de relations entre nos récits pour que le désaccord lui-même reste encore possible.
Peut-être devons-nous moins chercher
une histoire dans laquelle
tout le monde serait enfin d’accord,
et davantage préserver
un monde dans lequel plusieurs histoires
peuvent encore se parler.
Mais un changement majeur est désormais en cours.
Car les histoires qui structurent notre monde commun ne sont plus seulement racontées par les familles, les écrivains, les institutions, les religions, les médias ou les communautés humaines.
Entre les récits et nous sont apparus de nouveaux intermédiaires.
Que devient notre écologie narrative lorsque les algorithmes commencent eux aussi à sélectionner, organiser et produire des histoires ?
Et maintenant, les machines racontent
Pendant des millénaires, les histoires ont circulé de voix humaine en voix humaine.
Elles ont traversé les mythes, les chants, les livres, les théâtres, les journaux, les photographies, le cinéma, la radio, la télévision et les réseaux numériques.
Les techniques ont constamment transformé leur manière de circuler.
Mais un nouveau déplacement est aujourd’hui en cours.
Les machines ne servent plus seulement
à conserver, transmettre
ou diffuser les histoires.
Elles participent désormais
à leur production.
Une intelligence artificielle générative peut poursuivre un texte, reformuler une idée, inventer une scène, proposer un personnage, construire une argumentation ou explorer plusieurs versions d’une même histoire.
Ce déplacement est considérable.
Car les systèmes qui organisent notre environnement narratif ne se contentent plus de choisir quelles histoires nous verrons.
Ils peuvent également contribuer à fabriquer celles que nous lirons, regarderons ou entendrons.
Que font les histoires à ceux qui les écoutent ?
La question qui traversait déjà les dialogues platoniciens n’a donc pas disparu.
Elle devient peut-être plus urgente encore.
Car si les récits participent à former nos représentations, nos désirs et nos manières d’imaginer le possible, que se passe-t-il lorsque leur production devient partiellement automatisable ?
Dire qu’une intelligence artificielle
peut produire du langage
ne signifie pas qu’elle raconte
comme un être humain raconte.
Elle n’a pas une enfance,
une mémoire vécue,
un corps traversant le monde
ou une existence dont elle chercherait
spontanément à faire le récit.
Mais les textes qu’elle produit
peuvent néanmoins entrer
dans nos vies, nos conversations
et nos imaginaires.
C’est précisément là que la question devient intéressante.
Une machine n’a pas besoin d’habiter elle-même une histoire pour participer à l’environnement narratif dans lequel nous vivons.
Cette boucle peut évidemment amplifier des récits déjà dominants.
Elle peut reproduire des simplifications, renforcer des stéréotypes ou produire une impression trompeuse de cohérence.
Mais elle peut aussi être utilisée d’une manière très différente.
Allons-nous demander aux machines
de confirmer les histoires
que nous possédons déjà,
ou pouvons-nous aussi les utiliser
pour explorer ce que
nous n’avions pas encore pensé ?
Utiliser l’intelligence artificielle comme une machine à confirmation : produire toujours plus vite des arguments, des images et des récits qui renforcent ce que nous pensions déjà.
Utiliser le dialogue avec la machine comme un espace d’exploration : faire apparaître des contradictions, déplacer une question, comparer des perspectives et rouvrir des possibles.
La différence ne réside donc pas seulement dans la puissance de la technologie.
Elle dépend aussi de la relation que nous construisons avec elle.
Ne pas seulement demander des réponses
Une intelligence artificielle peut être utilisée comme un distributeur de réponses.
Mais elle peut également devenir un dispositif de déplacement : un interlocuteur avec lequel une pensée est reformulée, confrontée, prolongée ou mise en tension.
Dans cette perspective, l’enjeu n’est plus seulement de produire davantage de contenu. Il devient de créer de meilleures conditions pour penser avec les récits.
Plus les machines participeront à la fabrication de nos récits, plus nous aurons besoin d’apprendre non seulement à les utiliser, mais à discerner ce qu’elles font à nos histoires.
Nous retrouvons alors, sous une forme inattendue, la question posée au commencement de ce parcours.
Ce qui importe n’est peut-être jamais
seulement de savoir
si une histoire est belle,
convaincante ou vraisemblable.
Il faut encore demander :
quel être humain,
quelle relation
et quel monde cette histoire
contribue-t-elle à rendre possibles ?
Créer des récits qui laissent une place
Toutes ces questions ne conduisent pas nécessairement à une théorie supplémentaire sur ce que les histoires devraient être.
Elles peuvent aussi conduire à une pratique.
Non pas chercher le récit qui remplacerait tous les autres, mais expérimenter des formes capables de rendre au lecteur une part de mouvement.
Car si les récits peuvent enfermer, ils peuvent également ouvrir.
Ils peuvent déplacer un regard, faire apparaître une contradiction, rendre perceptible une expérience jusque-là invisible ou simplement introduire une question là où semblait régner une évidence.
Comment créer une histoire
qui donne suffisamment de forme
pour être habitée,
sans décider à la place
de celui qui la traverse
de ce qu’il doit finalement penser ?
Cette question change profondément la position de l’auteur.
Il ne disparaît pas. Il continue à choisir, composer, écrire, organiser des formes et proposer des directions.
Mais il peut renoncer à occuper toute la place.
Les Récits Vivants ne proposent pas
une nouvelle histoire générale
à laquelle il faudrait adhérer.
Ils cherchent plutôt
les conditions dans lesquelles
une histoire peut devenir
un espace d’exploration,
de relation et de transformation.
Ne plus seulement recevoir l’histoire
Dans un récit vivant, le lecteur n’est pas seulement celui à qui quelque chose est raconté.
Il devient celui à qui une place est laissée.
Une place pour interpréter, hésiter, relier, contredire, se souvenir, imaginer et parfois poursuivre l’histoire autrement.
Le récit ne dit plus seulement :
« Voici ce que le monde signifie. »
Il peut aussi demander :
« Et toi, qu’est-ce que tu vois d’ici ? »
Cette place laissée à celui qui rencontre l’œuvre devient particulièrement importante lorsque le récit quitte la forme linéaire du livre.
Une carte, un parcours, une œuvre numérique, une image, un objet, une bifurcation ou une conversation peuvent devenir autant de seuils.
Créer avec ce qui répond
Un récit vivant peut également naître de la conversation.
Une idée est formulée. Quelque chose lui répond. Une contradiction apparaît. La première formulation se déplace.
L’œuvre ne naît plus seulement d’un geste qui impose une forme, mais d’une succession de rencontres qui la transforment.
C’est aussi dans cet espace que l’intelligence artificielle peut trouver une place différente.
Elle n’a pas à devenir l’autorité qui sait ce que l’histoire signifie.
Elle peut plutôt contribuer à multiplier les angles, faire apparaître une tension, tester une hypothèse, proposer une bifurcation ou révéler une question qui n’avait pas encore été formulée.
L’auteur conserve alors sa responsabilité : choisir, discerner, transformer, refuser, relier et donner forme.
Peut-être est-ce précisément ce que demande aujourd’hui une création narrative à l’époque des intelligences génératives.
Non pas produire toujours davantage d’histoires.
Mais apprendre à reconnaître celles qui augmentent notre capacité à rencontrer le réel, l’autre et le possible.
Donner une forme sans enfermer.
Transmettre une mémoire sans écrire le destin.
Proposer une orientation sans supprimer les chemins.
Accueillir la contradiction sans abolir la cohérence.
Faire une place à l’autre sans parler à sa place.
Laisser suffisamment d’inachevé pour que quelque chose puisse encore advenir.
Il reste alors une dernière question.
Elle ne concerne plus seulement les philosophes, les écrivains, les médias, les institutions ou les concepteurs d’intelligences artificielles.
Elle nous concerne tous.
Parmi toutes les histoires
qui vous ont été données,
transmises ou imposées,
lesquelles souhaitez-vous encore habiter —
et lesquelles êtes-vous prêt
à recommencer à raconter autrement ?
L’histoire n’est pas terminée
Nous étions partis de Platon.
D’un philosophe que l’on présente souvent comme méfiant envers les poètes, et d’un livre qui nous invite à regarder cette relation autrement.
Peut-être Platon avait-il compris
quelque chose que notre époque
redécouvre sous une autre forme :
les histoires ne sont jamais
de simples ornements déposés
autour de nos vies.
Penser avec les récits
L’étude de Létitia Mouze invite à reconsidérer la place du fait poétique et du mythe dans les dialogues platoniciens.
Le philosophe ne se contente pas d’opposer abstraitement la raison à l’histoire.
Il interroge aussi la puissance des formes narratives : leur capacité à former, orienter et transformer ceux qui les reçoivent.
Plus de deux millénaires plus tard, nous continuons à rencontrer la même question.
Seulement, les récits ont changé d’échelle.
Nous sommes entourés de davantage d’histoires qu’aucune génération avant nous.
Certaines nous aident à comprendre ce qui arrive.
Certaines nous donnent la force d’agir.
Certaines nous relient.
D’autres nous enferment dans des rôles, des appartenances, des peurs ou des futurs déjà écrits.
Nous avons besoin d’histoires
pour habiter le monde.
Mais nous avons également besoin
de pouvoir transformer
les histoires que nous habitons.
Car une histoire peut être reçue sans avoir été choisie.
Elle peut venir d’une famille, d’une époque, d’une institution, d’une communauté, d’un événement ou simplement de la répétition.
Elle peut même devenir si familière que nous finissons par oublier qu’elle est une histoire.
Cette petite distance peut sembler presque insignifiante.
Elle est pourtant l’un des lieux possibles de notre liberté.
Pouvoir reprendre l’histoire
Être libre ne signifie probablement pas vivre sans aucun récit.
Nous avons besoin d’histoires pour relier le passé au présent, donner une forme à l’expérience et imaginer ce qui pourrait advenir.
Mais une liberté devient possible lorsque nous pouvons reconnaître les récits qui nous traversent, les interroger et parfois reprendre la parole à l’intérieur d’eux.
Il reste donc moins une conclusion à retenir qu’une attention à emporter.
Peut-être reconnaît-on un récit vivant précisément à cela.
Il possède suffisamment de forme
pour nous accueillir,
mais suffisamment d’ouverture
pour que notre présence
puisse encore y changer quelque chose.
Nous pouvons alors revenir une dernière fois au livre qui a ouvert cette réflexion.
En réinterrogeant la place de la poésie et des mythes chez Platon, cet ouvrage nous rappelle combien la philosophie et les histoires entretiennent une relation plus profonde que leur opposition apparente.
Peut-être n’avons-nous jamais cessé de faire ce que faisaient déjà les anciens conteurs : essayer de donner une forme au monde afin de pouvoir l’habiter.
Seulement, nous savons désormais un peu mieux que les formes que nous lui donnons finissent aussi par nous transformer.
Voilà pourquoi les histoires méritent notre attention.
L’histoire n’est pas terminée.
Heureusement.
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