Quand le capitalisme ne produit plus seulement des objets, mais nos manières de désirer
Quand le capitalisme
ne produit plus seulement des objets,
mais nos manières de désirer
De la « maladie des besoins » de Romaric Godin aux récits qui rendent d’autres formes de vie imaginables
Et si la crise se trouvait aussi
dans ce que nous désirons ?
Nous parlons beaucoup de crise écologique.
Changement climatique, effondrement de la biodiversité, épuisement de certaines ressources, artificialisation des sols, pollutions : les limites matérielles de nos modes de développement deviennent chaque année plus difficiles à ignorer.
Nous parlons également de crise économique.
Et depuis quelques années, une troisième inquiétude semble apparaître avec davantage de netteté.
Travail parfois vécu comme vide ou absurde.
Sentiment de manquer de temps alors même que nos outils prétendent continuellement nous en faire gagner.
Difficulté, enfin, à distinguer ce que nous désirons véritablement de ce que notre environnement nous apprend à désirer.
Nous avons pris l’habitude de considérer ces phénomènes séparément.
Et s’ils appartenaient pourtant
à une même histoire ?
C’est l’hypothèse proposée par le journaliste économique Romaric Godin dans Le problème à trois corps du capitalisme, paru en 2026 aux éditions La Découverte.
Il distingue trois crises qui interagissent :
Trois corps pris dans un même champ de forces.
Mais cette analyse conduit peut-être vers une question plus troublante encore.
Car nos sociétés ne produisent pas seulement les objets que nous utilisons.
Elles produisent aussi des normes, des images de réussite, des représentations du bonheur et des manières de donner de la valeur aux choses.
Que produisons-nous ?
ELLE DEVIENT
Comment apprenons-nous
à désirer ce que nous désirons ?
Trois crises
qui se répondent
La métaphore choisie par Romaric Godin vient du célèbre problème physique des trois corps.
Lorsque trois corps s’attirent mutuellement, leurs trajectoires deviennent extrêmement difficiles à prévoir : le mouvement de chacun transforme continuellement celui des deux autres.
production
débouchés
énergie
limites
besoins
désirs
Chaque crise transforme les conditions dans lesquelles évoluent les deux autres.
Godin propose de regarder notre époque de cette manière.
La crise économique ne peut être complètement comprise indépendamment de la crise écologique.
La crise écologique ne peut être complètement comprise indépendamment de nos systèmes de production et de consommation.
Et toutes deux transforment profondément notre manière de travailler, de vivre et de nous représenter une existence réussie.
Peut-être le moins
immédiatement visible.
Godin l’appelle la crise anthropologique.
Elle concerne notre rapport au temps, au travail, aux autres, à nos besoins, à nos désirs et à nous-mêmes.
Cette hypothèse invite à regarder autrement l’économie.
Une économie n’organise jamais seulement la circulation des choses. Elle participe aussi à l’organisation de manières de vivre.
Une puissance historique qu’il faut reconnaître
Critiquer le capitalisme n’oblige pas à nier ce qu’il a rendu possible.
Cette reconnaissance est même nécessaire si nous voulons comprendre la difficulté du problème.
Les économies capitalistes ont contribué à une augmentation extraordinaire des capacités productives.
Elles ont participé, avec les sciences, les institutions publiques, les luttes sociales, les systèmes éducatifs et de nombreux autres facteurs, à des transformations considérables des conditions matérielles d’existence.
Des biens autrefois rares sont devenus accessibles à des populations immenses.
Sciences, médecine et techniques ont transformé profondément les conditions d’existence.
Mobilité, connaissances et biens sont devenus accessibles à une échelle inédite.
Des innovations médicales, industrielles, agricoles, informationnelles et techniques ont bouleversé la vie quotidienne.
La mobilité s’est accrue.
L’espérance de vie a augmenté dans de nombreuses régions du monde.
Des formes de pauvreté extrême ont reculé sur certaines périodes et dans certains espaces.
Reconnaître ces transformations ne signifie pas les attribuer au seul capitalisme.
Elles résultent aussi de découvertes scientifiques, de politiques publiques, de luttes sociales, de systèmes de solidarité et de décisions collectives qui ont parfois précisément cherché à limiter les effets du marché.
Cette histoire ne peut être simplement effacée.
MAIS
reconnaître cette puissance productive ne signifie pas considérer qu’elle puisse se prolonger indéfiniment sous les mêmes formes.
HISTOIRE ↔
Que se passe-t-il lorsque notre capacité à transformer le monde devient suffisamment grande pour transformer les conditions mêmes de son habitabilité ?
Ce qui fut pendant longtemps interprété comme puissance d’émancipation peut également devenir puissance de destruction.
Et parfois les deux simultanément.
Que se passe-t-il lorsque l’expansion ne transforme plus seulement ce que nous produisons, mais également ce que nous apprenons à vouloir ?
La « maladie des besoins »
Que se passe-t-il lorsque l’expansion ne transforme plus seulement ce que nous produisons, mais aussi les formes sous lesquelles nous apprenons à vouloir ?
L’un des chapitres du livre de Romaric Godin porte un titre saisissant :
« La maladie des besoins »
Pour comprendre ce qu’il désigne, il faut revenir à une caractéristique fondamentale du capitalisme : sa dynamique d’accumulation.
Du capital est engagé dans une activité économique.
Biens et services sont créés.
Il faut trouver des débouchés.
Le capital investi cherche à produire davantage de valeur.
Pour que cette dynamique se poursuive, les entreprises doivent trouver des débouchés.
Lorsque certains marchés arrivent à maturité, la concurrence pousse à en ouvrir d’autres : nouvelles technologies, nouveaux services, nouveaux territoires, nouveaux usages.
Il n’y a pas un « système » qui déciderait secrètement de ce que nous devons vouloir.
Il s’agit plutôt d’une pression structurelle vers l’ouverture de nouveaux marchés et l’élargissement du domaine marchand.
Des pratiques autrefois extérieures au marché peuvent devenir des services.
Des usages existants peuvent être continuellement renouvelés.
Des objets peuvent être sans cesse différenciés.
De nouvelles attentes peuvent progressivement apparaître.
Des dimensions de notre existence peuvent ainsi devenir de nouveaux espaces de valorisation économique.
Ce qui nous est nécessaire
DE SATISFACTION
culture
images
normes
récits
marché
Les formes que nous apprenons à trouver désirables
Le marché n’invente pas nécessairement nos besoins fondamentaux. Il peut en revanche participer puissamment aux formes sous lesquelles nous imaginons leur satisfaction.
Nous avons besoin d’être reconnus. Mais par qui ?
Nous avons besoin d’habiter. Mais dans quel type de lieu ?
Nous avons besoin de nous déplacer. Mais avec quel signe social ?
Nous avons besoin d’appartenir. Mais à quelle communauté ?
Nous avons besoin de nous accomplir. Mais qu’avons-nous appris à appeler une réussite ?
Si nos désirs se forment dans un monde de relations, d’images, de normes et de récits…
Qui désire
lorsque je désire ?
Qui désire lorsque je désire ?
Il serait trop simple de prétendre que nos désirs seraient entièrement fabriqués par le marché.
« Mes désirs viennent entièrement de moi. »
« Mes désirs sont entièrement fabriqués. »
Nous ne sommes pas des surfaces vierges sur lesquelles la publicité viendrait simplement inscrire ses commandes.
Nos désirs viennent de multiples histoires.
Aucun désir ne possède nécessairement une origine unique.
Nous apprenons à désirer à l’intérieur d’un paysage.
Nos désirs se forment également dans un environnement symbolique.
Tout cela compose un paysage. Et nous apprenons à désirer à l’intérieur de ce paysage.
« Mes désirs sont-ils entièrement libres ? »
« Mes désirs sont-ils entièrement fabriqués ? »
ELLE POURRAIT ÊTREQuelle part de mon désir ai-je appris à considérer comme allant de soi ?
Cette question n’appelle pas la culpabilité.
Elle appelle l’attention.
Il existe une différence immense entre satisfaire un désir et comprendre l’histoire qui l’a rendu désirable.
NOUS NE CONSOMMONS JAMAIS SEULEMENT DES OBJETS
Lorsque nous achetons une voiture, un téléphone, un vêtement ou un voyage, nous n’achetons presque jamais uniquement une fonction.
ce que nous acquérons
ce qu’il nous permet de faire
ce qu’il peut signifier
une image
une appartenance
une distinction
une promesse
Une manière de nous raconter qui nous sommes.
Je réussis.
Je suis libre.
Je suis moderne.
Je suis différent.
Je prends soin de moi.
J’appartiens à ce monde.
Un objet peut réellement améliorer une existence.
Une innovation peut réellement accroître notre autonomie.
Un voyage peut réellement nous transformer.
Mais les marchandises possèdent également une dimension symbolique.
Et cette dimension peut elle aussi devenir économiquement précieuse.
Nous ne consommons pas seulement des objets.
Nous consommons parfois les histoires auxquelles ils nous permettent momentanément d’appartenir.
Mais que se passe-t-il lorsque cette logique ne concerne plus seulement les marchandises ?
Et si des dimensions toujours plus nombreuses du monde devenaient elles-mêmes calculables ?
Lorsque le monde devient calculable
La logique marchande ne transforme pas seulement les objets que nous produisons ou les formes sous lesquelles nous désirons.
Elle peut également transformer notre manière de percevoir la valeur.
Mesurer n’est pas le problème.
Nous avons besoin de mesures pour comprendre, comparer, organiser, décider et agir collectivement.
Une société complexe ne pourrait tout simplement pas fonctionner sans statistiques, indicateurs, prix ou données.
Lorsque ce qui peut être mesuré tend progressivement à devenir
ce qui mérite notre attention.
une situation
complexe
une dimension
est isolée
elle devient
comparable
l’indicateur
oriente l’action
Ce processus est indispensable. Mais toute mesure sélectionne une partie de la réalité.
Que se passe-t-il lorsque nous commençons à confondre
La qualité d’un travail peut devenir
un indicateur de performance.Une relation avec un public peut devenir
un taux d’engagement.Une attention humaine peut devenir
une ressource économique.Une activité quotidienne peut devenir
une donnée exploitable.La réification
Une longue tradition critique a utilisé ce terme pour désigner un phénomène particulier :
lorsque des relations humaines, des activités ou des dimensions de l’existence tendent à être appréhendées comme des choses.
C’est-à-dire comme quelque chose que l’on peut isoler, mesurer, comparer, échanger ou optimiser.
Un indicateur n’abolit pas automatiquement la réalité qu’il mesure.
Un prix ne détruit pas nécessairement toute autre forme de valeur.
Une donnée n’est pas, par elle-même, une dépossession.
Le problème commence lorsque la représentation finit par prendre la place de ce qu’elle représentait.la confiance
la beauté
la dignité
l’amitié
le soin
le sens
l’émerveillement
le monde commun
Nous pouvons disposer de toujours plus de données sur le monde…
…tout en devenant moins capables de percevoir certaines dimensions de ce qui lui donne sens.
Car si le monde devient un espace de performance, de comparaison et d’optimisation, une question finit par se retourner vers l’être humain lui-même.
Que devenons-nous lorsque nous apprenons à nous regarder nous-mêmes comme quelque chose qu’il faudrait sans cesse optimiser ?
PRODUIRE
→MESURER
→COMPARER
→S’OPTIMISER
Et si la logique de la performance finissait par entrer à l’intérieur de nous ?
Lorsque nous devenons notre propre entreprise
La logique de la performance ne demeure pas nécessairement à l’extérieur de nous.
Elle peut devenir une manière de nous regarder nous-mêmes.
Que devient l’être humain dans un monde organisé autour de la valorisation ?
C’est peut-être ici que la troisième crise décrite par Romaric Godin prend toute sa profondeur.
Personne ne nous ordonne nécessairement de transformer notre existence en entreprise.
Il n’existe pas un centre unique qui programmerait nos comportements.
Mais certaines normes peuvent devenir suffisamment ordinaires pour que nous commencions à les appliquer à nous-mêmes.Des mots initialement associés à l’organisation économique peuvent progressivement devenir des catégories à travers lesquelles nous évaluons une existence.
Nous pouvons alors commencer à considérer notre propre existence comme un portefeuille qu’il faudrait continuellement développer.
Prendre soin de soi n’est pas s’exploiter soi-même.
Développer une compétence, prendre soin de son corps, mener un projet, apprendre à mieux organiser son temps ou chercher davantage d’autonomie peuvent être profondément émancipateurs.
Le problème n’est donc pas le développement de soi.
Il apparaît lorsque notre valeur semble dépendre de notre capacité à nous améliorer sans fin.Elle ne connaît pas facilement le mot « assez ».
plus productif
plus visible
plus performant
plus compétent
plus désirable
plus adaptable
L’horizon recule à mesure que nous avançons.
Je ne demande plus seulement :
« Que puis-je faire ? »Je commence à demander :
« Que dois-je devenir pour rester désirable ? »La contrainte peut prendre le langage de la liberté.
« Réalise-toi. »
« Deviens la meilleure version de toi-même. »
« Transforme ta passion en projet. »
« Fais de toi ta propre marque. »
Ce qui ressemble à une invitation à devenir soi peut parfois se transformer en obligation de ne jamais cesser de se produire soi-même.
L’échec change de visage.
Une difficulté structurelle peut être vécue comme une insuffisance personnelle.
La question sociale risque alors de devenir silencieusement une question de valeur personnelle.
Il serait abusif d’expliquer toute fatigue, toute anxiété, toute souffrance psychique par le seul fonctionnement économique.
Les trajectoires individuelles, les relations, les conditions de travail, les institutions, les vulnérabilités et les événements de vie comptent également.
Mais cela n’interdit pas de demander quelles formes de subjectivité nos institutions et nos normes rendent plus probables.Que devient ce qui ne « sert » à rien ?
flâner
contempler
jouer
prendre soin
écouter
faire silence
créer sans rendement
être simplement là
Une existence humaine ne se réduit pourtant pas à ce qu’elle peut produire.
Peut-être ne consiste-t-elle pas seulement à demander quel système économique nous voulons.
Elle consiste aussi à demander quel type d’être humain ce système nous invite à devenir.
produire toujours davantage de valeur
prélever toujours davantage de matière
demander toujours davantage à soi-même
Trois crises différentes, mais peut-être traversées par une même difficulté :
celle d’une civilisation qui ne sait plus très bien reconnaître ce qui suffit.
Gouverner l’ingouvernable ?
Que se passe-t-il lorsqu’un système doit continuer à fonctionner alors même que ses contradictions deviennent de plus en plus difficiles à résoudre ?
maintenir l’accumulation et l’activité
réduire les pressions sur le vivant
préserver une société politiquement habitable
Le problème n’est plus seulement de choisir entre plusieurs politiques.
Il devient celui de leur compatibilité.Continuer l’expansion
Respecter des limites
Maintenir la compétitivité
Réduire les vulnérabilités
Accélérer les transformations
Conserver le consentement
La « gestion autoritaire du désastre »
L’hypothèse n’est pas simplement qu’un régime autoritaire surgirait soudainement à la place de la démocratie.
Elle invite plutôt à observer comment, face à des crises durables, la priorité peut progressivement se déplacer.
Il reste toujours possible de gérer.
gérer les pénuries
gérer les catastrophes
gérer les mécontentements
gérer les frontières
gérer les contestations
gérer l’urgence
Plus l’urgence devient permanente, plus la délibération peut apparaître comme un luxe que l’on ne pourrait plus se permettre.
AUTORITÉ
Une démocratie doit pouvoir décider, réglementer, arbitrer et faire respecter des règles communes.
AUTORITARISME
Le problème apparaît lorsque la contrainte échappe durablement à la délibération, au contrôle et à la contestation.
Capitalisme et autoritarisme ne sont pas synonymes.
Les économies capitalistes ont coexisté avec des régimes politiques très différents, notamment avec des démocraties pluralistes et des États sociaux.
Les institutions, les contre-pouvoirs, les mobilisations collectives, les cultures politiques et les choix publics comptent réellement.
La question porte donc sur un risque, une dynamique possible — non sur une fatalité mécanique.Le conflit politique devient un problème technique.
Quel monde voulons-nous construire ensemble ?
Comment maintenir le système fonctionnel ?
Ce qui relevait du choix collectif peut alors être présenté comme une simple nécessité.
« Nous n’avons pas le choix. »
« Il faut s’adapter. »
« Les circonstances l’exigent. »
« Il n’existe pas d’alternative réaliste. »
Certaines contraintes sont évidemment réelles. Mais une démocratie commence précisément lorsque nous pouvons encore discuter de la manière d’y répondre.
Ce n’est pas seulement notre niveau de vie.
C’est notre capacité collective à décider de ce qui compte, de ce qui doit être protégé, de ce qui peut être transformé et de ce à quoi nous sommes prêts à renoncer.
Une démocratie n’est pas seulement un régime dans lequel on choisit périodiquement des gouvernants.C’est un monde dans lequel l’avenir demeure discutable.
Lorsque les crises s’aggravent, voulons-nous surtout devenir
Identifier les contradictions d’un système ne nous dit pas encore comment en sortir.
Refuser l’autoritarisme ne suffit pas davantage à produire une alternative habitable.
Il reste la question la plus difficile.
Que faudrait-il transformer pour que nous puissions réellement faire autrement ?
Sortir ne signifie pas revenir en arrière
Une critique devient insuffisante lorsqu’elle sait parfaitement décrire ce qui ne va plus, mais ne laisse derrière elle qu’un paysage sans issue.
La question décisive n’est donc plus seulement : « de quoi faut-il sortir ? »
Nous ne sommes pas condamnés à choisir entre l’accélération et la nostalgie.
Le mot peut être trompeur.
Une société ne quitte pas un système économique comme on franchit une porte.
Nos institutions, nos infrastructures, nos emplois, nos protections sociales, nos habitudes et nos dépendances matérielles sont profondément imbriqués.
La transformation ressemble probablement moins à un grand saut qu’à une modification progressive des règles selon lesquelles nous organisons la vie collective.Aucune théorie ne peut dessiner à l’avance la totalité d’une société future.
Les alternatives comportent elles aussi des tensions, des incertitudes, des conflits et des risques.
Mais ne pas connaître exactement la destination ne signifie pas que toutes les directions se valent.
Reconnaître les limites sans en faire une politique de la privation.
La crise écologique nous oblige à reconnaître une évidence : aucune économie matérielle ne peut croître indépendamment des conditions biophysiques qui la rendent possible.
Une limite peut être vécue comme une interdiction. Elle peut aussi devenir une condition de l’habitabilité.
Tout n’a peut-être pas vocation à devenir une marchandise.
Une société peut choisir de soustraire certaines dimensions essentielles de l’existence à une dépendance trop forte au pouvoir d’achat individuel.
Démarchandiser ne signifie pas nécessairement supprimer tout marché.
Cela signifie décider collectivement de ce qui ne devrait pas dépendre uniquement du marché.Rendre la transformation matériellement habitable.
Il est difficile de demander à une personne de consentir à de profondes transformations lorsque son logement, son emploi, ses revenus ou son avenir sont déjà fragilisés.
La sécurité matérielle n’est peut-être pas l’ennemie de la transformation.Elle peut en être l’une des conditions.
Retrouver la puissance des communs.
Entre le marché et l’administration centralisée, il existe une pluralité de formes d’organisation collective.
Elles ne constituent pas une solution magique.
Mais elles rappellent que propriété privée et propriété étatique n’épuisent pas toutes les manières d’organiser un monde commun.
Reprendre possession du temps.
Si la crise anthropologique touche aussi notre rapport à la performance, alors la transformation économique ne peut ignorer la question du temps.
Une société se révèle aussi par ce qu’elle nous autorise à faire de notre temps.
Changer ce que nous comptons.
Une économie a besoin d’indicateurs. Mais aucun indicateur ne peut, à lui seul, définir une société désirable.
Ne pas prétendre que la transition sera sans conflits.
Transformer une économie signifie modifier des intérêts, des revenus, des pouvoirs, des métiers, des infrastructures et des habitudes.
Les désaccords ne disparaîtront pas.
La question démocratique n’est donc pas de supprimer le conflit.Elle est de construire des institutions capables de le rendre discutable plutôt que violent.
Limites écologiques, démarchandisation, sécurité matérielle, communs, temps, nouveaux indicateurs :
ces pistes peuvent être discutées, combinées, contestées ou formulées autrement.
Leur intérêt est ailleurs.
Elles montrent que le réel contient davantage de possibilités que le récit du « sans alternative » ne nous laisse parfois l’imaginer.Pourquoi certaines alternatives nous semblent-elles presque impossibles à imaginer ?
Une société ne tient pas seulement par ses institutions, ses lois et ses infrastructures.
Elle tient aussi par les récits qui rendent certaines manières de vivre naturelles, désirables, raisonnables ou inévitables.
Non pas lorsque nous possédons enfin le modèle parfait.
Non pas lorsque tous les désaccords ont disparu.
Non pas lorsque l’histoire nous garantit que nous réussirons.
Mais lorsque ce qui paraissait inévitable redevient
Car rouvrir le possible est déjà une manière de reprendre prise sur l’avenir.
La bataille porte aussi sur les récits du possible
Nous pouvons transformer des lois, des institutions, des infrastructures et des rapports économiques.
Mais toute transformation rencontre une frontière plus discrète.
Une possibilité doit pouvoir apparaître comme une possibilité.
Cela paraît presque tautologique. Pourtant, une grande partie de la puissance d’un ordre social réside précisément dans sa capacité à faire oublier qu’il pourrait être organisé autrement.
Un récit collectif n’est pas simplement une histoire que l’on raconte.
Il peut prendre la forme d’une évidence économique, d’une norme sociale, d’une représentation de la réussite, d’une manière de concevoir le travail, la liberté ou la valeur.
Les récits n’annulent donc pas les réalités matérielles.
Ils participent à la manière dont nous les interprétons, les justifions et les transformons.« Il faut être compétitif. »
« Il faut s’adapter. »
« La croissance finira par résoudre le problème. »
« Chacun est responsable de sa réussite. »
« Il faut travailler davantage pour produire davantage. »
« Il n’existe pas d’alternative réaliste. »
Chacune de ces propositions peut être discutée.
Leur pouvoir commence précisément lorsqu’elles cessent de l’être.
Car tout système économique suppose aussi une certaine représentation de l’être humain.
Mais aucune de ces figures n’épuise ce que peut être une existence humaine.
Il participe à l’espace du politiquement pensable.
Une société peut difficilement choisir collectivement ce qu’elle ne parvient même plus à se représenter.
Les récits ne changent pas le monde à eux seuls.
Une histoire ne remplace ni une institution, ni un budget, ni une infrastructure, ni un rapport de forces, ni une décision politique.
Il serait donc insuffisant de répondre à une crise matérielle par un simple changement de vocabulaire ou d’imaginaire.
Non pas nécessairement parce qu’ils seraient interdits,
mais parce qu’ils ne disposent plus des conditions nécessaires pour apparaître comme crédibles, désirables ou même pensables.
nier le réel.
Il ne s’agit pas d’imaginer que toute société souhaitable pourrait surgir simplement parce que nous la désirons.
Toute alternative rencontre des contraintes énergétiques, matérielles, institutionnelles, techniques et humaines.
Mais reconnaître les contraintes n’oblige pas à confondre ce qui est difficile avec ce qui est impossible.
Non lorsqu’ils nous disent quoi penser,
mais lorsqu’ils rendent à nouveau perceptible ce qui pouvait être pensé autrement.
Un récit vivant ne fournit pas nécessairement une réponse.
Il peut créer une situation dans laquelle une évidence cesse momentanément d’être évidente.
Une autre relation, une autre organisation, une autre manière d’habiter le monde devient alors perceptible.
Pas encore comme solution. Comme possibilité.C’est peut-être à cet endroit que l’analyse politique, la littérature, l’art et l’expérience sensible peuvent à nouveau se rencontrer.
Peut-être faut-il préserver un quatrième espace.
Celui dans lequel une société peut encore se demander ce qu’elle souhaite devenir.
Comment sauver le système ?
Quelles formes de vie voulons-nous rendre possibles ?
Ne pas substituer une certitude à une autre.
Ne pas inventer une utopie fermée.
Ne pas nier les contraintes du réel.
Mais préserver quelque chose de beaucoup plus fragile.
Notre capacité collective à imaginer que le monde pourrait être autrement.Car lorsqu’une société ne peut plus imaginer d’alternative, elle risque bientôt de ne plus pouvoir la choisir.
Que pouvons-nous réellement faire ?
Devant l’ampleur des crises, deux tentations opposées apparaissent facilement.
Il existe peut-être quelque chose de plus fécond : retrouver nos prises.
Ne pas transformer une crise systémique en examen moral individuel.
Face à la crise écologique, économique ou sociale, l’attention se déplace facilement vers les comportements personnels.
Ces choix peuvent avoir un sens. Ils peuvent exprimer des valeurs, transformer des habitudes et soutenir certaines alternatives.
Mais ils ne remplacent pas les transformations collectives des infrastructures, des règles et des institutions.Faire porter à chacun la responsabilité d’un système qu’aucun individu ne contrôle seul.
La responsabilité personnelle existe. Mais elle n’est pas la totalité de la responsabilité.
Nous n’agissons jamais à une seule échelle.
Une transformation profonde suppose au contraire que plusieurs niveaux puissent se rencontrer.
Retrouver une marge de discernement.
Nous ne choisissons pas les structures dans lesquelles nous naissons.
Mais nous pouvons parfois interroger la manière dont elles traversent nos propres vies.
Qu’est-ce que j’appelle réussir ?
De quoi ai-je réellement besoin ?
À quoi est-ce que je donne mon temps ?
Quelles formes de dépendance suis-je prêt à interroger ?
Le discernement individuel ne renverse pas un système.Mais il peut empêcher que celui-ci devienne entièrement notre manière de nous raconter.
Reconstruire des capacités collectives.
Entre l’individu isolé et l’État existe un immense espace social.
Ces formes ne sont ni parfaites ni nécessairement émancipatrices.
Elles peuvent elles aussi reproduire des hiérarchies, des exclusions ou des conflits.
Mais elles rappellent une chose essentielle :nous ne sommes pas condamnés à n’exister politiquement qu’en tant qu’individus séparés.
Transformer les règles qui organisent nos choix.
Nos comportements ne sont jamais indépendants des infrastructures qui les rendent possibles.
Peut-on choisir autrement si aucune alternative abordable n’existe ?
Peut-on abandonner la voiture lorsqu’aucun transport collectif n’est accessible ?
Peut-on refuser certaines contraintes lorsque perdre son emploi signifie perdre sa sécurité ?
Une liberté réelle suppose parfois que plusieurs options existent réellement.
Nommer la question du pouvoir.
Toute transformation produit des gagnants, des perdants, des résistances et des conflits d’intérêts.
Parler de transition sans parler de pouvoir risque donc de masquer une partie essentielle du problème.
Une transition qui ne pose pas la question de la justice risque de devenir une nouvelle manière d’administrer les inégalités.
Pas seulement comme procédure électorale.
Mais comme capacité collective à rendre les choix discutables, les pouvoirs contestables et les décisions révisables.
Elle peut permettre qu’aucune décision ne devienne définitivement indiscutable.
Nous pouvons expérimenter.
Une société différente ne naîtra probablement pas d’un plan unique appliqué partout de la même manière.
Elle peut émerger aussi d’une multitude d’expériences, confrontées au réel, évaluées et corrigées.
L’alternative n’est peut-être pas un monde déjà dessiné.Elle peut être une capacité à apprendre collectivement.
Le local n’est pas automatiquement vertueux.
Une expérimentation locale peut ouvrir une possibilité, montrer qu’une autre organisation fonctionne ou créer de nouvelles solidarités.
Mais certaines questions dépassent nécessairement l’échelle locale.
Il faut donc apprendre à relier les échelles plutôt qu’à les opposer.
Une transformation devient puissante lorsque plusieurs prises commencent à converger.
Ces questions ne peuvent probablement pas être résolues séparément.
C’est précisément ce qui rend le problème si difficile — et politiquement si décisif.
Agir ne signifie pas tout maîtriser.
Nous ne contrôlerons jamais l’ensemble des conséquences d’une transformation sociale.
Nous ne savons pas exactement quel monde émergera des crises actuelles.
Mais l’incertitude ne nous condamne pas à la passivité.Elle nous oblige plutôt à apprendre à agir sans garantie.
Car nous ne sommes ni tout-puissants ni entièrement impuissants.
Nous héritons d’un monde que nous n’avons pas choisi, mais auquel nous participons.
Entre ce que nous subissons et ce que nous maîtrisons, il existe un espace.Celui de l’action.
Qu’allons-nous choisir de préserver ?
Au terme de cette traversée, le « problème à trois corps » ne possède pas de solution simple.
Et c’est peut-être précisément ce qu’il nous oblige à reconnaître.
Nous sommes devant plusieurs crises qui se transforment mutuellement.
Trois crises qui ne peuvent plus être pensées séparément.
Toucher à l’un, c’est nécessairement déplacer les deux autres.
Ni formule magique. Ni architecture parfaite. Ni monde d’après déjà dessiné.
Certaines propositions fonctionneront.
D’autres échoueront.
Certaines produiront des effets inattendus.
Et certaines solutions à un problème pourront en aggraver un autre.
Sortir du dogmatisme, ce n’est donc pas renoncer à transformer le monde.C’est accepter que sa transformation reste une expérience ouverte.
Nous ne disposons pas d’un temps infini.
Certaines dégradations écologiques peuvent devenir irréversibles.
Certaines inégalités peuvent fragiliser durablement les sociétés.
Certaines concentrations de pouvoir peuvent réduire progressivement notre capacité collective à décider.
Comment agir dans l’urgence sans abandonner ce que nous prétendons sauver ?
Le moyen choisi pour traverser une crise participe déjà au monde qui en sortira.
Peut-être pas le monde tel qu’il est.
Certaines structures doivent précisément pouvoir disparaître, être transformées ou profondément réorganisées.
Préserver ne signifie donc pas conserver l’ordre existant.
Il s’agit plutôt de discerner ce que nous refusons de sacrifier au nom de sa perpétuation.
Préserver un monde commun.
Non pas un monde dans lequel nous serions tous d’accord.
Mais un monde dans lequel nos désaccords peuvent encore apparaître, être discutés et produire autre chose que l’élimination symbolique de l’autre.
Gérer suppose souvent un problème extérieur qu’il faudrait administrer.
Habiter rappelle que nous sommes nous-mêmes pris dans le monde que nous transformons.
Nous ne sommes pas les gestionnaires extérieurs d’une planète, d’une économie ou d’une société.Nous en sommes des habitants.
Aucun récit ne nous délivrera de la complexité.
La question n’est donc peut-être pas de trouver enfin le système parfait.
Mais de construire des sociétés capables de reconnaître leurs erreurs, de corriger leurs trajectoires et de préserver la possibilité de se transformer.
Une société se révèle peut-être moins par ce qu’elle produit que par ce qu’elle refuse de sacrifier.
Elle ne s’adresse plus seulement aux économistes, aux gouvernements, aux entreprises ou aux institutions.
Elle traverse aussi nos manières de vivre, de travailler, de produire, de prendre soin et de nous relier.
Elle devient une question adressée à chacun de nous, mais qui ne peut recevoir qu’une réponse collective.Nous ne savons pas exactement quel monde émergera des crises présentes.
Nous ne savons pas quelles bifurcations deviendront possibles.
Nous ne savons pas lesquelles échoueront.
Mais une question demeure.
Qu’allons-nous choisir de préserver ?
ZÉPHYR AVENEL LES RÉCITS VIVANTS
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