Quand le capitalisme ne produit plus seulement des objets, mais nos manières de désirer

LES RÉCITS VIVANTS · RÉFLEXION

Quand le capitalisme
ne produit plus seulement des objets, mais nos manières de désirer

De la « maladie des besoins » de Romaric Godin aux récits qui rendent d’autres formes de vie imaginables

ZÉPHYR AVENEL LES RÉCITS VIVANTS
OUVERTURE

Et si la crise se trouvait aussi
dans ce que nous désirons ?

Nous parlons beaucoup de crise écologique.

Changement climatique, effondrement de la biodiversité, épuisement de certaines ressources, artificialisation des sols, pollutions : les limites matérielles de nos modes de développement deviennent chaque année plus difficiles à ignorer.

Nous parlons également de crise économique.

Croissance Dette Productivité Inflation Emploi Compétitivité Pouvoir d’achat

Et depuis quelques années, une troisième inquiétude semble apparaître avec davantage de netteté.

Fatigue. Perte de sens. Accélération permanente. Attention fragmentée.

Travail parfois vécu comme vide ou absurde.

Sentiment de manquer de temps alors même que nos outils prétendent continuellement nous en faire gagner.

Difficulté, enfin, à distinguer ce que nous désirons véritablement de ce que notre environnement nous apprend à désirer.

Nous avons pris l’habitude de considérer ces phénomènes séparément.

Et s’ils appartenaient pourtant
à une même histoire ?

C’est l’hypothèse proposée par le journaliste économique Romaric Godin dans Le problème à trois corps du capitalisme, paru en 2026 aux éditions La Découverte.

Il distingue trois crises qui interagissent :

01 ÉCONOMIQUE
02 ÉCOLOGIQUE
03 ANTHROPOLOGIQUE

Trois corps pris dans un même champ de forces.

Mais cette analyse conduit peut-être vers une question plus troublante encore.

Car nos sociétés ne produisent pas seulement les objets que nous utilisons.

Elles produisent aussi des normes, des images de réussite, des représentations du bonheur et des manières de donner de la valeur aux choses.

LA QUESTION N’EST DONC PLUS SEULEMENT

Que produisons-nous ?

ELLE DEVIENT

Comment apprenons-nous
à désirer ce que nous désirons ?

01
LE PROBLÈME À TROIS CORPS

Trois crises
qui se répondent

La métaphore choisie par Romaric Godin vient du célèbre problème physique des trois corps.

Lorsque trois corps s’attirent mutuellement, leurs trajectoires deviennent extrêmement difficiles à prévoir : le mouvement de chacun transforme continuellement celui des deux autres.

TROIS CRISES · UN SYSTÈME D’INTERACTIONS
01
ÉCONOMIQUE accumulation
production
débouchés
02
ÉCOLOGIQUE ressources
énergie
limites
03
ANTHROPOLOGIQUE travail
besoins
désirs
INTERACTIONS

Chaque crise transforme les conditions dans lesquelles évoluent les deux autres.

Godin propose de regarder notre époque de cette manière.

La crise économique ne peut être complètement comprise indépendamment de la crise écologique.

La crise écologique ne peut être complètement comprise indépendamment de nos systèmes de production et de consommation.

Et toutes deux transforment profondément notre manière de travailler, de vivre et de nous représenter une existence réussie.

03
LE TROISIÈME CORPS

Peut-être le moins
immédiatement visible.

Godin l’appelle la crise anthropologique.

Elle concerne notre rapport au temps, au travail, aux autres, à nos besoins, à nos désirs et à nous-mêmes.

Cette hypothèse invite à regarder autrement l’économie.

Une économie n’organise jamais seulement la circulation des choses. Elle participe aussi à l’organisation de manières de vivre.
02
REGARDER LA CONTRADICTION

Une puissance historique qu’il faut reconnaître

Critiquer le capitalisme n’oblige pas à nier ce qu’il a rendu possible.

Cette reconnaissance est même nécessaire si nous voulons comprendre la difficulté du problème.

UNE TRANSFORMATION CONSIDÉRABLE

Les économies capitalistes ont contribué à une augmentation extraordinaire des capacités productives.

Elles ont participé, avec les sciences, les institutions publiques, les luttes sociales, les systèmes éducatifs et de nombreux autres facteurs, à des transformations considérables des conditions matérielles d’existence.

01 PRODUIRE

Des biens autrefois rares sont devenus accessibles à des populations immenses.

02 INNOVER

Sciences, médecine et techniques ont transformé profondément les conditions d’existence.

03 ACCÉDER

Mobilité, connaissances et biens sont devenus accessibles à une échelle inédite.

Des innovations médicales, industrielles, agricoles, informationnelles et techniques ont bouleversé la vie quotidienne.

La mobilité s’est accrue.

L’espérance de vie a augmenté dans de nombreuses régions du monde.

Des formes de pauvreté extrême ont reculé sur certaines périodes et dans certains espaces.

UNE DISTINCTION ESSENTIELLE

Reconnaître ces transformations ne signifie pas les attribuer au seul capitalisme.

Elles résultent aussi de découvertes scientifiques, de politiques publiques, de luttes sociales, de systèmes de solidarité et de décisions collectives qui ont parfois précisément cherché à limiter les effets du marché.

Cette histoire ne peut être simplement effacée.

MAIS

reconnaître cette puissance productive ne signifie pas considérer qu’elle puisse se prolonger indéfiniment sous les mêmes formes.

+
PUISSANCE DE TRANSFORMATION
production innovation mobilité abondance matérielle capacités nouvelles
UNE MÊME
HISTOIRE
∞?
APPARITION DES LIMITES
ressources écosystèmes climat pressions matérielles habitabilité
LA CONTRADICTION DEVIENT ALORS HISTORIQUE

Que se passe-t-il lorsque notre capacité à transformer le monde devient suffisamment grande pour transformer les conditions mêmes de son habitabilité ?

Ce qui fut pendant longtemps interprété comme puissance d’émancipation peut également devenir puissance de destruction.

ÉMANCIPATION
ET
DESTRUCTION

Et parfois les deux simultanément.

MAIS UNE AUTRE TRANSFORMATION EST PEUT-ÊTRE MOINS VISIBLE

Que se passe-t-il lorsque l’expansion ne transforme plus seulement ce que nous produisons, mais également ce que nous apprenons à vouloir ?

03—04
DU BESOIN AU DÉSIR

La « maladie des besoins »

Que se passe-t-il lorsque l’expansion ne transforme plus seulement ce que nous produisons, mais aussi les formes sous lesquelles nous apprenons à vouloir ?

ROMARIC GODIN

L’un des chapitres du livre de Romaric Godin porte un titre saisissant :

« La maladie des besoins »

Pour comprendre ce qu’il désigne, il faut revenir à une caractéristique fondamentale du capitalisme : sa dynamique d’accumulation.

UNE DYNAMIQUE D’EXPANSION
01 INVESTIR

Du capital est engagé dans une activité économique.

02 PRODUIRE

Biens et services sont créés.

03 VENDRE

Il faut trouver des débouchés.

NOUVEAUX MARCHÉS · NOUVEAUX SERVICES · NOUVEAUX USAGES

Le capital investi cherche à produire davantage de valeur.

Pour que cette dynamique se poursuive, les entreprises doivent trouver des débouchés.

Lorsque certains marchés arrivent à maturité, la concurrence pousse à en ouvrir d’autres : nouvelles technologies, nouveaux services, nouveaux territoires, nouveaux usages.

UNE PRÉCAUTION IMPORTANTE

Il n’y a pas un « système » qui déciderait secrètement de ce que nous devons vouloir.

Il s’agit plutôt d’une pression structurelle vers l’ouverture de nouveaux marchés et l’élargissement du domaine marchand.

L’ÉLARGISSEMENT DU DOMAINE MARCHAND
01

Des pratiques autrefois extérieures au marché peuvent devenir des services.

02

Des usages existants peuvent être continuellement renouvelés.

03

Des objets peuvent être sans cesse différenciés.

04

De nouvelles attentes peuvent progressivement apparaître.

Des dimensions de notre existence peuvent ainsi devenir de nouveaux espaces de valorisation économique.

MAIS UNE DISTINCTION EST INDISPENSABLE
BESOIN DÉSIR
ENTRE LE BESOIN ET SA FORME
BESOIN

Ce qui nous est nécessaire

se nourrir habiter se déplacer être reconnu appartenir
FORMES
DE SATISFACTION

culture
images
normes
récits
marché

DÉSIR

Les formes que nous apprenons à trouver désirables

quel aliment ? quelle maison ? quel véhicule ? quelle reconnaissance ? quelle réussite ?

Le marché n’invente pas nécessairement nos besoins fondamentaux. Il peut en revanche participer puissamment aux formes sous lesquelles nous imaginons leur satisfaction.

NOUS AVONS BESOIN DE nous déplacer
Mais aucun besoin biologique ne détermine le véhicule qui symbolisera notre réussite.
NOUS AVONS BESOIN DE relations
Mais rien n’impose que la reconnaissance soit mesurée par un nombre d’abonnés ou de réactions.
NOUS AVONS BESOIN DE nous accomplir
Mais qu’avons-nous appris à appeler une réussite ?
ALORS LES QUESTIONS CHANGENT

Nous avons besoin d’être reconnus. Mais par qui ?

Nous avons besoin d’habiter. Mais dans quel type de lieu ?

Nous avons besoin de nous déplacer. Mais avec quel signe social ?

Nous avons besoin d’appartenir. Mais à quelle communauté ?

Nous avons besoin de nous accomplir. Mais qu’avons-nous appris à appeler une réussite ?

LA QUESTION ÉCONOMIQUE DEVIENT ALORS
ÉCONOMIQUE ANTHROPOLOGIQUE

Si nos désirs se forment dans un monde de relations, d’images, de normes et de récits…

Qui désire
lorsque je désire ?

05—06
L’ESPACE DU DÉSIR

Qui désire lorsque je désire ?

Il serait trop simple de prétendre que nos désirs seraient entièrement fabriqués par le marché.

PREMIÈRE ILLUSION

« Mes désirs viennent entièrement de moi. »

NI NI
SECONDE ILLUSION

« Mes désirs sont entièrement fabriqués. »

Nous ne sommes pas des surfaces vierges sur lesquelles la publicité viendrait simplement inscrire ses commandes.

Nos désirs viennent de multiples histoires.

CE QUI PARTICIPE À NOS DÉSIRS
notre corps notre enfance nos relations nos blessures nos rencontres
JE désire
nos cultures nos expériences nos imaginaires nos choix

Aucun désir ne possède nécessairement une origine unique.

MAIS NOUS NE DÉSIRONS PAS DANS LE VIDE

Nous apprenons à désirer à l’intérieur d’un paysage.

Nos désirs se forment également dans un environnement symbolique.

PUBLICITÉ RÉSEAUX SOCIAUX INDUSTRIES CULTURELLES NORMES PROFESSIONNELLES ALGORITHMES MODÈLES DE RÉUSSITE IMAGES DU BONHEUR PERFORMANCE

Tout cela compose un paysage. Et nous apprenons à désirer à l’intérieur de ce paysage.

LA QUESTION N’EST DONC NI

« Mes désirs sont-ils entièrement libres ? »

NI

« Mes désirs sont-ils entièrement fabriqués ? »

ELLE POURRAIT ÊTRE

Quelle part de mon désir ai-je appris à considérer comme allant de soi ?

Cette question n’appelle pas la culpabilité.

Elle appelle l’attention.

Il existe une différence immense entre satisfaire un désir et comprendre l’histoire qui l’a rendu désirable.
06

NOUS NE CONSOMMONS JAMAIS SEULEMENT DES OBJETS

Lorsque nous achetons une voiture, un téléphone, un vêtement ou un voyage, nous n’achetons presque jamais uniquement une fonction.

01 L’OBJET

ce que nous acquérons

02 LA FONCTION

ce qu’il nous permet de faire

03 LE RÉCIT

ce qu’il peut signifier

NOUS POUVONS AUSSI ACHETER QUELQUE CHOSE D’INVISIBLE

une image

une appartenance

une distinction

une promesse

Une manière de nous raconter qui nous sommes.

L’OBJET PEUT DEVENIR LE SUPPORT MATÉRIEL D’UN RÉCIT

Je réussis.

Je suis libre.

Je suis moderne.

Je suis différent.

Je prends soin de moi.

J’appartiens à ce monde.

MAIS CELA NE SIGNIFIE PAS QUE CES EXPÉRIENCES SOIENT FAUSSES

Un objet peut réellement améliorer une existence.

Une innovation peut réellement accroître notre autonomie.

Un voyage peut réellement nous transformer.

Mais les marchandises possèdent également une dimension symbolique.

Et cette dimension peut elle aussi devenir économiquement précieuse.

ALORS, QUE CONSOMMONS-NOUS ?

Nous ne consommons pas seulement des objets.

Nous consommons parfois les histoires auxquelles ils nous permettent momentanément d’appartenir.

Mais que se passe-t-il lorsque cette logique ne concerne plus seulement les marchandises ?

Et si des dimensions toujours plus nombreuses du monde devenaient elles-mêmes calculables ?

07
MESURER LE MONDE

Lorsque le monde devient calculable

La logique marchande ne transforme pas seulement les objets que nous produisons ou les formes sous lesquelles nous désirons.

Elle peut également transformer notre manière de percevoir la valeur.

UNE DISTINCTION ESSENTIELLE

Mesurer n’est pas le problème.

Nous avons besoin de mesures pour comprendre, comparer, organiser, décider et agir collectivement.

Une société complexe ne pourrait tout simplement pas fonctionner sans statistiques, indicateurs, prix ou données.

LA BASCULE APPARAÎT AILLEURS

Lorsque ce qui peut être mesuré tend progressivement à devenir

ce qui mérite notre attention.
DU MONDE À L’INDICATEUR
01 RÉALITÉ

une situation
complexe

02 DONNÉE

une dimension
est isolée

03 INDICATEUR

elle devient
comparable

04 DÉCISION

l’indicateur
oriente l’action

Ce processus est indispensable. Mais toute mesure sélectionne une partie de la réalité.

UNE PART CROISSANTE DE NOS EXISTENCES PEUT ÊTRE TRADUITE EN INDICATEURS
TRAVAIL productivité
ENTREPRISE performance
WEB audience
RELATIONS engagement
CORPS données
TEMPS optimisation

Que se passe-t-il lorsque nous commençons à confondre

CE QUI EST MESURABLE avec CE QUI EST IMPORTANT
?
01

La qualité d’un travail peut devenir

un indicateur de performance.
02

Une relation avec un public peut devenir

un taux d’engagement.
03

Une attention humaine peut devenir

une ressource économique.
04

Une activité quotidienne peut devenir

une donnée exploitable.
UN MOT POUR PENSER CE RISQUE

La réification

Une longue tradition critique a utilisé ce terme pour désigner un phénomène particulier :

lorsque des relations humaines, des activités ou des dimensions de l’existence tendent à être appréhendées comme des choses.

C’est-à-dire comme quelque chose que l’on peut isoler, mesurer, comparer, échanger ou optimiser.

MAIS ATTENTION À LA CARICATURE

Un indicateur n’abolit pas automatiquement la réalité qu’il mesure.

Un prix ne détruit pas nécessairement toute autre forme de valeur.

Une donnée n’est pas, par elle-même, une dépossession.

Le problème commence lorsque la représentation finit par prendre la place de ce qu’elle représentait.
CAR TOUT NE SE LAISSE PAS RAMENER À UN INDICATEUR

la confiance

la beauté

la dignité

l’amitié

le soin

le sens

l’émerveillement

le monde commun

LE PARADOXE

Nous pouvons disposer de toujours plus de données sur le monde…

· · ·

…tout en devenant moins capables de percevoir certaines dimensions de ce qui lui donne sens.

ET C’EST ICI QUE LE TROISIÈME CORPS RÉAPPARAÎT
03
CRISE ANTHROPOLOGIQUE

Car si le monde devient un espace de performance, de comparaison et d’optimisation, une question finit par se retourner vers l’être humain lui-même.

Que devenons-nous lorsque nous apprenons à nous regarder nous-mêmes comme quelque chose qu’il faudrait sans cesse optimiser ?
DU MONDE MESURABLE AU SUJET MESURÉ

PRODUIRE

MESURER

COMPARER

S’OPTIMISER

Et si la logique de la performance finissait par entrer à l’intérieur de nous ?

08
LE TROISIÈME CORPS

Lorsque nous devenons notre propre entreprise

La logique de la performance ne demeure pas nécessairement à l’extérieur de nous.

Elle peut devenir une manière de nous regarder nous-mêmes.

03
CRISE ANTHROPOLOGIQUE

Que devient l’être humain dans un monde organisé autour de la valorisation ?

C’est peut-être ici que la troisième crise décrite par Romaric Godin prend toute sa profondeur.

IL FAUT À NOUVEAU ÉVITER UNE EXPLICATION TROP SIMPLE

Personne ne nous ordonne nécessairement de transformer notre existence en entreprise.

Il n’existe pas un centre unique qui programmerait nos comportements.

Mais certaines normes peuvent devenir suffisamment ordinaires pour que nous commencions à les appliquer à nous-mêmes.
UN VOCABULAIRE DE PLUS EN PLUS FAMILIER
PERFORMANCE OBJECTIFS COMPÉTENCES VISIBILITÉ EMPLOYABILITÉ PRODUCTIVITÉ RÉSEAU OPTIMISATION PERSONAL BRANDING CAPITAL HUMAIN

Des mots initialement associés à l’organisation économique peuvent progressivement devenir des catégories à travers lesquelles nous évaluons une existence.

UN GLISSEMENT POSSIBLE
ENTREPRISE investir
INDIVIDU s’investir
ENTREPRISE valoriser
INDIVIDU se valoriser
ENTREPRISE être compétitive
INDIVIDU rester compétitif
ENTREPRISE optimiser
INDIVIDU s’optimiser
LE SUJET ENTREPRENEUR DE LUI-MÊME

Nous pouvons alors commencer à considérer notre propre existence comme un portefeuille qu’il faudrait continuellement développer.

MON CORPS à optimiser
MES COMPÉTENCES à valoriser
MON TEMPS à rentabiliser
MON IMAGE à construire
MES RELATIONS à réseauter
MON PARCOURS à raconter
MAIS IL FAUT ENCORE NUANCER

Prendre soin de soi n’est pas s’exploiter soi-même.

Développer une compétence, prendre soin de son corps, mener un projet, apprendre à mieux organiser son temps ou chercher davantage d’autonomie peuvent être profondément émancipateurs.

Le problème n’est donc pas le développement de soi.

Il apparaît lorsque notre valeur semble dépendre de notre capacité à nous améliorer sans fin.
CAR UNE LOGIQUE D’OPTIMISATION POSSÈDE UNE PARTICULARITÉ

Elle ne connaît pas facilement le mot « assez ».

plus productif

plus visible

plus performant

plus compétent

plus désirable

plus adaptable

L’horizon recule à mesure que nous avançons.

LE RENVERSEMENT PEUT ALORS DEVENIR PRESQUE INVISIBLE

Je ne demande plus seulement :

« Que puis-je faire ? »

Je commence à demander :

« Que dois-je devenir pour rester désirable ? »
UN PARADOXE CONTEMPORAIN

La contrainte peut prendre le langage de la liberté.

« Réalise-toi. »
« Deviens la meilleure version de toi-même. »
« Transforme ta passion en projet. »
« Fais de toi ta propre marque. »

Ce qui ressemble à une invitation à devenir soi peut parfois se transformer en obligation de ne jamais cesser de se produire soi-même.
ET LORSQUE LA PERFORMANCE DEVIENT INTÉRIEURE

L’échec change de visage.

Une difficulté structurelle peut être vécue comme une insuffisance personnelle.

LE MONDE DEMANDE davantage
JE N’Y ARRIVE PLUS assez
JE CONCLUS que je ne suis pas assez
La question sociale risque alors de devenir silencieusement une question de valeur personnelle.
UNE PRÉCAUTION EST INDISPENSABLE

Il serait abusif d’expliquer toute fatigue, toute anxiété, toute souffrance psychique par le seul fonctionnement économique.

Les trajectoires individuelles, les relations, les conditions de travail, les institutions, les vulnérabilités et les événements de vie comptent également.

Mais cela n’interdit pas de demander quelles formes de subjectivité nos institutions et nos normes rendent plus probables.
ALORS UNE AUTRE QUESTION APPARAÎT

Que devient ce qui ne « sert » à rien ?

flâner

contempler

jouer

prendre soin

écouter

faire silence

créer sans rendement

être simplement là

Une existence humaine ne se réduit pourtant pas à ce qu’elle peut produire.

LA QUESTION ANTHROPOLOGIQUE

Peut-être ne consiste-t-elle pas seulement à demander quel système économique nous voulons.

Elle consiste aussi à demander quel type d’être humain ce système nous invite à devenir.

ET C’EST ICI QUE LES TROIS CORPS SE REJOIGNENT
01 ÉCONOMIQUE

produire toujours davantage de valeur

02 ÉCOLOGIQUE

prélever toujours davantage de matière

03 ANTHROPOLOGIQUE

demander toujours davantage à soi-même

Trois crises différentes, mais peut-être traversées par une même difficulté :

celle d’une civilisation qui ne sait plus très bien reconnaître ce qui suffit.

```
09
LE TOURNANT POLITIQUE

Gouverner l’ingouvernable ?

Que se passe-t-il lorsqu’un système doit continuer à fonctionner alors même que ses contradictions deviennent de plus en plus difficiles à résoudre ?

LES TROIS CONTRAINTES NE DISPARAISSENT PAS
01 ÉCONOMIQUE

maintenir l’accumulation et l’activité

02 ÉCOLOGIQUE

réduire les pressions sur le vivant

03 SOCIAL

préserver une société politiquement habitable

Le problème n’est plus seulement de choisir entre plusieurs politiques.

Il devient celui de leur compatibilité.
UNE TENSION STRUCTURELLE

Continuer l’expansion

Respecter des limites

Maintenir la compétitivité

Réduire les vulnérabilités

Accélérer les transformations

Conserver le consentement

C’EST ICI QU’INTERVIENT LA THÈSE POLITIQUE DU LIVRE

La « gestion autoritaire du désastre »

L’hypothèse n’est pas simplement qu’un régime autoritaire surgirait soudainement à la place de la démocratie.

Elle invite plutôt à observer comment, face à des crises durables, la priorité peut progressivement se déplacer.

DE transformer les causes
VERS administrer les conséquences
LORSQUE RÉSOUDRE DEVIENT TROP DIFFICILE

Il reste toujours possible de gérer.

01

gérer les pénuries

02

gérer les catastrophes

03

gérer les mécontentements

04

gérer les frontières

05

gérer les contestations

06

gérer l’urgence

LE RÉGIME DE L’URGENCE
CRISE
URGENCE
DÉCISION RAPIDE
DÉBAT RÉDUIT
Plus l’urgence devient permanente, plus la délibération peut apparaître comme un luxe que l’on ne pourrait plus se permettre.
MAIS UNE DISTINCTION EST INDISPENSABLE

AUTORITÉ

Une démocratie doit pouvoir décider, réglementer, arbitrer et faire respecter des règles communes.

AUTORITARISME

Le problème apparaît lorsque la contrainte échappe durablement à la délibération, au contrôle et à la contestation.

IL NE S’AGIT PAS D’UNE LOI DE L’HISTOIRE

Capitalisme et autoritarisme ne sont pas synonymes.

Les économies capitalistes ont coexisté avec des régimes politiques très différents, notamment avec des démocraties pluralistes et des États sociaux.

Les institutions, les contre-pouvoirs, les mobilisations collectives, les cultures politiques et les choix publics comptent réellement.

La question porte donc sur un risque, une dynamique possible — non sur une fatalité mécanique.
LE RISQUE POURRAIT ÊTRE CELUI-CI
01 Les crises s’accumulent
02 Les marges de compromis diminuent
03 Le conflit social augmente
04 L’urgence devient permanente
05 La contrainte devient une méthode ordinaire de gouvernement
UNE AUTRE TRANSFORMATION PEUT ALORS SE PRODUIRE

Le conflit politique devient un problème technique.

QUESTION POLITIQUE

Quel monde voulons-nous construire ensemble ?

QUESTION DE GESTION

Comment maintenir le système fonctionnel ?

Ce qui relevait du choix collectif peut alors être présenté comme une simple nécessité.
LE LANGAGE DE LA NÉCESSITÉ

« Nous n’avons pas le choix. »

« Il faut s’adapter. »

« Les circonstances l’exigent. »

« Il n’existe pas d’alternative réaliste. »

Certaines contraintes sont évidemment réelles. Mais une démocratie commence précisément lorsque nous pouvons encore discuter de la manière d’y répondre.

CE QUI EST ALORS EN JEU

Ce n’est pas seulement notre niveau de vie.

C’est notre capacité collective à décider de ce qui compte, de ce qui doit être protégé, de ce qui peut être transformé et de ce à quoi nous sommes prêts à renoncer.

DÉLIBÉRER
Une démocratie n’est pas seulement un régime dans lequel on choisit périodiquement des gouvernants.
C’est un monde dans lequel l’avenir demeure discutable.
LA QUESTION DEVIENT ALORS

Lorsque les crises s’aggravent, voulons-nous surtout devenir

DES SOCIÉTÉS capables de mieux administrer les désastres
OU
DES SOCIÉTÉS capables d’en transformer les conditions de production
?
MAIS CRITIQUER NE SUFFIT PAS

Identifier les contradictions d’un système ne nous dit pas encore comment en sortir.

Refuser l’autoritarisme ne suffit pas davantage à produire une alternative habitable.

Il reste la question la plus difficile.

Que faudrait-il transformer pour que nous puissions réellement faire autrement ?
DES LIMITES AUX POSSIBLES
```
10
RÉOUVRIR LES POSSIBLES

Sortir ne signifie pas revenir en arrière

Une critique devient insuffisante lorsqu’elle sait parfaitement décrire ce qui ne va plus, mais ne laisse derrière elle qu’un paysage sans issue.

La question décisive n’est donc plus seulement : « de quoi faut-il sortir ? »

MAIS vers quelles formes de vie voulons-nous aller ?
UNE FAUSSE ALTERNATIVE
OPTION A continuer comme avant
OU
OPTION B revenir au passé
×

Nous ne sommes pas condamnés à choisir entre l’accélération et la nostalgie.

« SORTIR »

Le mot peut être trompeur.

Une société ne quitte pas un système économique comme on franchit une porte.

Nos institutions, nos infrastructures, nos emplois, nos protections sociales, nos habitudes et nos dépendances matérielles sont profondément imbriqués.

La transformation ressemble probablement moins à un grand saut qu’à une modification progressive des règles selon lesquelles nous organisons la vie collective.
?
IL N’EXISTE PAS DE CARTE PARFAITE

Aucune théorie ne peut dessiner à l’avance la totalité d’une société future.

Les alternatives comportent elles aussi des tensions, des incertitudes, des conflits et des risques.

Mais ne pas connaître exactement la destination ne signifie pas que toutes les directions se valent.
NOUS POUVONS AU MOINS CHANGER DE BOUSSOLE
DE l’accumulation vers la suffisance
DE la compétition vers la coopération
DE l’extraction vers la régénération
DE la performance vers la capacité d’habiter
PREMIER DÉPLACEMENT

Reconnaître les limites sans en faire une politique de la privation.

La crise écologique nous oblige à reconnaître une évidence : aucune économie matérielle ne peut croître indépendamment des conditions biophysiques qui la rendent possible.

LA QUESTION N’EST PAS SEULEMENT « combien produire ? »
ELLE DEVIENT AUSSI « quoi, pour qui, et pourquoi produire ? »
Une limite peut être vécue comme une interdiction. Elle peut aussi devenir une condition de l’habitabilité.
DEUXIÈME DÉPLACEMENT

Tout n’a peut-être pas vocation à devenir une marchandise.

Une société peut choisir de soustraire certaines dimensions essentielles de l’existence à une dépendance trop forte au pouvoir d’achat individuel.

se soigner
apprendre
se loger
se déplacer
accéder à l’eau
participer à la culture

Démarchandiser ne signifie pas nécessairement supprimer tout marché.

Cela signifie décider collectivement de ce qui ne devrait pas dépendre uniquement du marché.
TROISIÈME DÉPLACEMENT

Rendre la transformation matériellement habitable.

Il est difficile de demander à une personne de consentir à de profondes transformations lorsque son logement, son emploi, ses revenus ou son avenir sont déjà fragilisés.

INSÉCURITÉ peur
PEUR repli
REPLI résistance
La sécurité matérielle n’est peut-être pas l’ennemie de la transformation.
Elle peut en être l’une des conditions.
QUATRIÈME DÉPLACEMENT

Retrouver la puissance des communs.

Entre le marché et l’administration centralisée, il existe une pluralité de formes d’organisation collective.

COOPÉRATIVES
MUTUELLES
ASSOCIATIONS
COMMUNS NUMÉRIQUES
RESSOURCES PARTAGÉES
GOUVERNANCES LOCALES

Elles ne constituent pas une solution magique.

Mais elles rappellent que propriété privée et propriété étatique n’épuisent pas toutes les manières d’organiser un monde commun.
CINQUIÈME DÉPLACEMENT

Reprendre possession du temps.

Si la crise anthropologique touche aussi notre rapport à la performance, alors la transformation économique ne peut ignorer la question du temps.

temps de travail
temps du soin
temps de l’apprentissage
temps démocratique
temps de la création
temps de ne rien produire
Une société se révèle aussi par ce qu’elle nous autorise à faire de notre temps.
SIXIÈME DÉPLACEMENT

Changer ce que nous comptons.

Une économie a besoin d’indicateurs. Mais aucun indicateur ne peut, à lui seul, définir une société désirable.

NE PLUS REGARDER SEULEMENT combien l’économie produit
MAIS AUSSI ce qu’elle rend possible
santé autonomie qualité écologique inégalités temps disponible sécurité participation qualité des relations
ET SURTOUT

Ne pas prétendre que la transition sera sans conflits.

Transformer une économie signifie modifier des intérêts, des revenus, des pouvoirs, des métiers, des infrastructures et des habitudes.

Les désaccords ne disparaîtront pas.

La question démocratique n’est donc pas de supprimer le conflit.
Elle est de construire des institutions capables de le rendre discutable plutôt que violent.
CE N’EST PAS ENCORE UN PROGRAMME

Limites écologiques, démarchandisation, sécurité matérielle, communs, temps, nouveaux indicateurs :

ces pistes peuvent être discutées, combinées, contestées ou formulées autrement.

Leur intérêt est ailleurs.

Elles montrent que le réel contient davantage de possibilités que le récit du « sans alternative » ne nous laisse parfois l’imaginer.
MAIS ALORS UNE QUESTION PLUS PROFONDE APPARAÎT

Pourquoi certaines alternatives nous semblent-elles presque impossibles à imaginer ?

Une société ne tient pas seulement par ses institutions, ses lois et ses infrastructures.

Elle tient aussi par les récits qui rendent certaines manières de vivre naturelles, désirables, raisonnables ou inévitables.

CE QUI EXISTE
CE QUI EST POSSIBLE
PEUT-ÊTRE EST-CE ICI QUE COMMENCE LA SORTIE

Non pas lorsque nous possédons enfin le modèle parfait.

Non pas lorsque tous les désaccords ont disparu.

Non pas lorsque l’histoire nous garantit que nous réussirons.

Mais lorsque ce qui paraissait inévitable redevient

DISCUTABLE
Car rouvrir le possible est déjà une manière de reprendre prise sur l’avenir.
MAIS QUI PEUT IMAGINER LE POSSIBLE ?
11
CE QUE NOUS CROYONS POSSIBLE

La bataille porte aussi sur les récits du possible

Nous pouvons transformer des lois, des institutions, des infrastructures et des rapports économiques.

Mais toute transformation rencontre une frontière plus discrète.

CETTE FRONTIÈRE EST AUSSI INTÉRIEURE ET COLLECTIVE Que sommes-nous encore capables d’imaginer ?
AVANT DE DEVENIR UNE INSTITUTION

Une possibilité doit pouvoir apparaître comme une possibilité.

Cela paraît presque tautologique. Pourtant, une grande partie de la puissance d’un ordre social réside précisément dans sa capacité à faire oublier qu’il pourrait être organisé autrement.

CE QUI EXISTE devient familier
CE QUI EST FAMILIER semble naturel
CE QUI SEMBLE NATUREL paraît inévitable
UNE DISTINCTION IMPORTANTE

Un récit collectif n’est pas simplement une histoire que l’on raconte.

Il peut prendre la forme d’une évidence économique, d’une norme sociale, d’une représentation de la réussite, d’une manière de concevoir le travail, la liberté ou la valeur.

RÉCIT manière de rendre le monde intelligible
ILLUSION simple invention sans réalité

Les récits n’annulent donc pas les réalités matérielles.

Ils participent à la manière dont nous les interprétons, les justifions et les transformons.
CERTAINS RÉCITS TIENNENT EN QUELQUES PHRASES

« Il faut être compétitif. »

« Il faut s’adapter. »

« La croissance finira par résoudre le problème. »

« Chacun est responsable de sa réussite. »

« Il faut travailler davantage pour produire davantage. »

« Il n’existe pas d’alternative réaliste. »

Chacune de ces propositions peut être discutée.

Leur pouvoir commence précisément lorsqu’elles cessent de l’être.
LA CRISE ANTHROPOLOGIQUE RÉAPPARAÎT ICI

Car tout système économique suppose aussi une certaine représentation de l’être humain.

L’INDIVIDU COMME producteur
L’INDIVIDU COMME consommateur
L’INDIVIDU COMME concurrent
L’INDIVIDU COMME capital à valoriser

Mais aucune de ces figures n’épuise ce que peut être une existence humaine.

NOUS SOMMES AUSSI
des êtres de relation des êtres de soin des êtres de création des êtres de vulnérabilité des êtres de coopération des êtres de transmission
L’IMAGINAIRE N’EST DONC PAS UN SUPPLÉMENT D’ÂME

Il participe à l’espace du politiquement pensable.

IMAGINABLE
DISCUTABLE
DÉSIRABLE
ORGANISABLE
Une société peut difficilement choisir collectivement ce qu’elle ne parvient même plus à se représenter.
MAIS IL FAUT ÉVITER UNE AUTRE ILLUSION

Les récits ne changent pas le monde à eux seuls.

Une histoire ne remplace ni une institution, ni un budget, ni une infrastructure, ni un rapport de forces, ni une décision politique.

Il serait donc insuffisant de répondre à une crise matérielle par un simple changement de vocabulaire ou d’imaginaire.

RÉCITS
+
INSTITUTIONS
+
PRATIQUES
+
RAPPORTS DE FORCE
La transformation devient réelle lorsque ces dimensions commencent à se rencontrer.
IL EXISTE ALORS DES RÉCITS EMPÊCHÉS

Non pas nécessairement parce qu’ils seraient interdits,

mais parce qu’ils ne disposent plus des conditions nécessaires pour apparaître comme crédibles, désirables ou même pensables.

travailler moins sans vivre moins
produire moins mais prendre davantage soin
coopérer sans chercher systématiquement à dominer
habiter un territoire sans l’épuiser
mesurer une réussite autrement que par l’accumulation
reconnaître la dépendance comme une condition humaine
ROUVRIR LE POSSIBLE NE SIGNIFIE PAS

nier le réel.

Il ne s’agit pas d’imaginer que toute société souhaitable pourrait surgir simplement parce que nous la désirons.

Toute alternative rencontre des contraintes énergétiques, matérielles, institutionnelles, techniques et humaines.

Mais reconnaître les contraintes n’oblige pas à confondre ce qui est difficile avec ce qui est impossible.
C’EST ICI QUE LES RÉCITS REDEVIENNENT VIVANTS

Non lorsqu’ils nous disent quoi penser,

mais lorsqu’ils rendent à nouveau perceptible ce qui pouvait être pensé autrement.

Un récit vivant ne fournit pas nécessairement une réponse.

Il peut créer une situation dans laquelle une évidence cesse momentanément d’être évidente.

Une autre relation, une autre organisation, une autre manière d’habiter le monde devient alors perceptible.

Pas encore comme solution. Comme possibilité.
DE L’INFORMATION À LA RÉSONANCE
INFORMER voici ce qui se passe
COMPRENDRE voici ce qui relie ces phénomènes
RÉSONNER qu’est-ce que cela change dans ma manière de voir ?

C’est peut-être à cet endroit que l’analyse politique, la littérature, l’art et l’expérience sensible peuvent à nouveau se rencontrer.

FACE AU PROBLÈME À TROIS CORPS
01 ÉCONOMIE
02 ÉCOLOGIE
03 ANTHROPOLOGIE

Peut-être faut-il préserver un quatrième espace.

L’ESPACE DU POSSIBLE
Celui dans lequel une société peut encore se demander ce qu’elle souhaite devenir.
LA QUESTION N’EST DONC PLUS SEULEMENT

Comment sauver le système ?

×
ELLE DEVIENT
Quelles formes de vie voulons-nous rendre possibles ?
PEUT-ÊTRE EST-CE LÀ L’UN DES ENJEUX DE NOTRE ÉPOQUE

Ne pas substituer une certitude à une autre.

Ne pas inventer une utopie fermée.

Ne pas nier les contraintes du réel.

Mais préserver quelque chose de beaucoup plus fragile.

Notre capacité collective à imaginer que le monde pourrait être autrement.
Car lorsqu’une société ne peut plus imaginer d’alternative, elle risque bientôt de ne plus pouvoir la choisir.
ALORS, QUE FAIRE ?
12
DE LA LUCIDITÉ À LA CAPACITÉ D’AGIR

Que pouvons-nous réellement faire ?

Devant l’ampleur des crises, deux tentations opposées apparaissent facilement.

PREMIÈRE TENTATION croire que chacun peut sauver le monde par ses seuls choix
OU
SECONDE TENTATION conclure que nous ne pouvons rien faire
ENTRE L’IMPUISSANCE ET LA TOUTE-PUISSANCE
Il existe peut-être quelque chose de plus fécond : retrouver nos prises.
PREMIÈRE PRÉCAUTION

Ne pas transformer une crise systémique en examen moral individuel.

Face à la crise écologique, économique ou sociale, l’attention se déplace facilement vers les comportements personnels.

Que consommez-vous ? Comment vous déplacez-vous ? Que mangez-vous ? Que faites-vous pour la planète ?

Ces choix peuvent avoir un sens. Ils peuvent exprimer des valeurs, transformer des habitudes et soutenir certaines alternatives.

Mais ils ne remplacent pas les transformations collectives des infrastructures, des règles et des institutions.
×
LE RISQUE

Faire porter à chacun la responsabilité d’un système qu’aucun individu ne contrôle seul.

PROBLÈME systémique
TRADUIT EN faute individuelle
PRODUIT culpabilité et impuissance
La responsabilité personnelle existe. Mais elle n’est pas la totalité de la responsabilité.
RETROUVER LES ÉCHELLES DE L’ACTION

Nous n’agissons jamais à une seule échelle.

Une transformation profonde suppose au contraire que plusieurs niveaux puissent se rencontrer.

01 JE pratiques et choix personnels
02 NOUS collectifs, associations, communautés
03 INSTITUTIONS règles, services publics, organisations
04 POLITIQUE arbitrages, droits, redistribution, pouvoir
01
À L’ÉCHELLE DU JE

Retrouver une marge de discernement.

Nous ne choisissons pas les structures dans lesquelles nous naissons.

Mais nous pouvons parfois interroger la manière dont elles traversent nos propres vies.

Qu’est-ce que j’appelle réussir ?

De quoi ai-je réellement besoin ?

À quoi est-ce que je donne mon temps ?

Quelles formes de dépendance suis-je prêt à interroger ?

Le discernement individuel ne renverse pas un système.
Mais il peut empêcher que celui-ci devienne entièrement notre manière de nous raconter.
02
À L’ÉCHELLE DU NOUS

Reconstruire des capacités collectives.

Entre l’individu isolé et l’État existe un immense espace social.

associations coopératives syndicats collectifs mutuelles communs initiatives locales réseaux d’entraide

Ces formes ne sont ni parfaites ni nécessairement émancipatrices.

Elles peuvent elles aussi reproduire des hiérarchies, des exclusions ou des conflits.

Mais elles rappellent une chose essentielle :
nous ne sommes pas condamnés à n’exister politiquement qu’en tant qu’individus séparés.
03
À L’ÉCHELLE DES INSTITUTIONS

Transformer les règles qui organisent nos choix.

Nos comportements ne sont jamais indépendants des infrastructures qui les rendent possibles.

ON PEUT DEMANDER aux individus de changer
MAIS
IL FAUT AUSSI rendre le changement matériellement possible
LOGEMENT

Peut-on choisir autrement si aucune alternative abordable n’existe ?

MOBILITÉ

Peut-on abandonner la voiture lorsqu’aucun transport collectif n’est accessible ?

TRAVAIL

Peut-on refuser certaines contraintes lorsque perdre son emploi signifie perdre sa sécurité ?

Une liberté réelle suppose parfois que plusieurs options existent réellement.
04
À L’ÉCHELLE POLITIQUE

Nommer la question du pouvoir.

Toute transformation produit des gagnants, des perdants, des résistances et des conflits d’intérêts.

Parler de transition sans parler de pouvoir risque donc de masquer une partie essentielle du problème.

QUI DÉCIDE ?
QUI POSSÈDE ?
QUI PAIE ?
QUI BÉNÉFICIE ?
QUI PEUT REFUSER ?
QUI PEUT ÊTRE ENTENDU ?
Une transition qui ne pose pas la question de la justice risque de devenir une nouvelle manière d’administrer les inégalités.
C’EST POURQUOI LA DÉMOCRATIE COMPTE

Pas seulement comme procédure électorale.

Mais comme capacité collective à rendre les choix discutables, les pouvoirs contestables et les décisions révisables.

délibérer
contester
négocier
expérimenter
évaluer
réviser
La démocratie ne garantit pas que nous prendrons toujours les bonnes décisions.
Elle peut permettre qu’aucune décision ne devienne définitivement indiscutable.
NOUS N’AVONS PAS BESOIN D’ATTENDRE LE MODÈLE PARFAIT

Nous pouvons expérimenter.

Une société différente ne naîtra probablement pas d’un plan unique appliqué partout de la même manière.

Elle peut émerger aussi d’une multitude d’expériences, confrontées au réel, évaluées et corrigées.

IMAGINER
ESSAYER
OBSERVER
CORRIGER
L’alternative n’est peut-être pas un monde déjà dessiné.
Elle peut être une capacité à apprendre collectivement.
MAIS ATTENTION AUX PETITES ÉCHELLES

Le local n’est pas automatiquement vertueux.

Une expérimentation locale peut ouvrir une possibilité, montrer qu’une autre organisation fonctionne ou créer de nouvelles solidarités.

Mais certaines questions dépassent nécessairement l’échelle locale.

climat fiscalité commerce finance énergie régulation
Il faut donc apprendre à relier les échelles plutôt qu’à les opposer.
LE POINT DÉCISIF

Une transformation devient puissante lorsque plusieurs prises commencent à converger.

JE discernement
NOUS organisation
INSTITUTIONS règles
POLITIQUE pouvoir
CAPACITÉ COLLECTIVE D’AGIR
REVENONS ALORS AUX TROIS CRISES
CRISE ÉCONOMIQUE que voulons-nous produire et partager ?
CRISE ÉCOLOGIQUE dans quelles limites pouvons-nous habiter ?
CRISE ANTHROPOLOGIQUE quelles formes de vie voulons-nous préserver ?

Ces questions ne peuvent probablement pas être résolues séparément.

C’est précisément ce qui rend le problème si difficile — et politiquement si décisif.
RETROUVER UNE PRISE

Agir ne signifie pas tout maîtriser.

Nous ne contrôlerons jamais l’ensemble des conséquences d’une transformation sociale.

Nous ne savons pas exactement quel monde émergera des crises actuelles.

Mais l’incertitude ne nous condamne pas à la passivité.
Elle nous oblige plutôt à apprendre à agir sans garantie.
PEUT-ÊTRE FAUT-IL ALORS DÉPLACER LA QUESTION
« Que puis-je faire, moi tout seul ? »
« Quelles prises pouvons-nous reconstruire ensemble ? »

Car nous ne sommes ni tout-puissants ni entièrement impuissants.

Nous héritons d’un monde que nous n’avons pas choisi, mais auquel nous participons.

Entre ce que nous subissons et ce que nous maîtrisons, il existe un espace.
Celui de l’action.
ET SI LA QUESTION ÉTAIT FINALEMENT : QU’ALLONS-NOUS CHOISIR DE PRÉSERVER ?
```
13
CONCLUSION

Qu’allons-nous choisir de préserver ?

Au terme de cette traversée, le « problème à trois corps » ne possède pas de solution simple.

Et c’est peut-être précisément ce qu’il nous oblige à reconnaître.

NOUS NE SOMMES PAS DEVANT UN PROBLÈME TECHNIQUE ISOLÉ
Nous sommes devant plusieurs crises qui se transforment mutuellement.
TROIS CORPS

Trois crises qui ne peuvent plus être pensées séparément.

01 ÉCONOMIE Comment produire, distribuer et organiser nos activités ?
02 ÉCOLOGIE Dans quelles limites matérielles pouvons-nous continuer à habiter ?
03 ANTHROPOLOGIE Quel type d’être humain nos sociétés contribuent-elles à produire ?
Toucher à l’un, c’est nécessairement déplacer les deux autres.
IL N’EXISTE PROBABLEMENT PAS DE SORTIE UNIQUE

Ni formule magique. Ni architecture parfaite. Ni monde d’après déjà dessiné.

Certaines propositions fonctionneront.

D’autres échoueront.

Certaines produiront des effets inattendus.

Et certaines solutions à un problème pourront en aggraver un autre.

Sortir du dogmatisme, ce n’est donc pas renoncer à transformer le monde.
C’est accepter que sa transformation reste une expérience ouverte.
!
MAIS L’INCERTITUDE NE SUPPRIME PAS L’URGENCE

Nous ne disposons pas d’un temps infini.

Certaines dégradations écologiques peuvent devenir irréversibles.

Certaines inégalités peuvent fragiliser durablement les sociétés.

Certaines concentrations de pouvoir peuvent réduire progressivement notre capacité collective à décider.

LE DILEMME
AGIR VITE sans prétendre tout savoir
RESTER DÉMOCRATIQUE sans transformer l’urgence en autorité
C’EST PEUT-ÊTRE ICI QUE SE JOUE L’ESSENTIEL

Comment agir dans l’urgence sans abandonner ce que nous prétendons sauver ?

la liberté
la dignité
la justice
la pluralité
la solidarité
la démocratie
Le moyen choisi pour traverser une crise participe déjà au monde qui en sortira.
LE RISQUE DE LA GESTION AUTORITAIRE DU DÉSASTRE

apparaît alors sous une lumière particulière.

L’autoritarisme peut promettre de résoudre la complexité en supprimant le débat.

CRISE urgence
URGENCE exception
EXCEPTION concentration
CONCENTRATION normalisation
Ce qui devait être provisoire peut alors devenir une nouvelle manière de gouverner.
L’urgence ne doit donc pas abolir la vigilance.
ALORS, QUE PRÉSERVER ?

Peut-être pas le monde tel qu’il est.

Certaines structures doivent précisément pouvoir disparaître, être transformées ou profondément réorganisées.

Préserver ne signifie donc pas conserver l’ordre existant.

Il s’agit plutôt de discerner ce que nous refusons de sacrifier au nom de sa perpétuation.
PEUT-ÊTRE CECI
01 la possibilité d’une vie digne
02 les conditions matérielles de notre existence
03 la possibilité de décider ensemble
04 la pluralité des manières de vivre
05 les liens qui rendent une société habitable
06 la possibilité d’un avenir ouvert
AUTREMENT DIT

Préserver un monde commun.

Non pas un monde dans lequel nous serions tous d’accord.

Mais un monde dans lequel nos désaccords peuvent encore apparaître, être discutés et produire autre chose que l’élimination symbolique de l’autre.

UN MONDE COMMUN N’EST PAS UN MONDE UNIFORME C’est un monde suffisamment partagé pour que nous puissions encore y être différents.
PEUT-ÊTRE FAUT-IL ALORS CHANGER DE VERBE
GÉRER
HABITER

Gérer suppose souvent un problème extérieur qu’il faudrait administrer.

Habiter rappelle que nous sommes nous-mêmes pris dans le monde que nous transformons.

Nous ne sommes pas les gestionnaires extérieurs d’une planète, d’une économie ou d’une société.
Nous en sommes des habitants.
ET C’EST ICI QUE LES RÉCITS COMPTENT

Non pour nous promettre un avenir certain.

Mais pour empêcher le présent de devenir notre seul horizon imaginable.

Les récits peuvent rendre visible ce que les habitudes avaient rendu invisible.

Ils peuvent faire apparaître d’autres relations, d’autres valeurs, d’autres manières de mesurer ce qui compte.

Ils peuvent rouvrir l’espace dans lequel une société se demande encore ce qu’elle souhaite devenir.
IL NE S’AGIT PAS D’UNE PROMESSE

Aucun récit ne nous délivrera de la complexité.

× pas de société sans conflits
× pas de choix sans conséquences
× pas de transformation sans résistances
× pas d’avenir sans incertitude

La question n’est donc peut-être pas de trouver enfin le système parfait.

Mais de construire des sociétés capables de reconnaître leurs erreurs, de corriger leurs trajectoires et de préserver la possibilité de se transformer.
LE PROBLÈME À TROIS CORPS NOUS CONDUIT ALORS À UNE AUTRE QUESTION
Comment sauver le capitalisme ?
Que voulons-nous réellement sauver ?
une croissance ? un système ? des institutions ? des privilèges ? des formes de vie ? un monde habitable ?
Une société se révèle peut-être moins par ce qu’elle produit que par ce qu’elle refuse de sacrifier.
ALORS LA QUESTION NOUS REVIENT

Elle ne s’adresse plus seulement aux économistes, aux gouvernements, aux entreprises ou aux institutions.

Elle traverse aussi nos manières de vivre, de travailler, de produire, de prendre soin et de nous relier.

Elle devient une question adressée à chacun de nous, mais qui ne peut recevoir qu’une réponse collective.
AU SEUIL DE CE QUI VIENT

Nous ne savons pas exactement quel monde émergera des crises présentes.

Nous ne savons pas quelles bifurcations deviendront possibles.

Nous ne savons pas lesquelles échoueront.

Mais une question demeure.

Qu’allons-nous choisir de préserver ?
Et quelles formes de vie sommes-nous encore capables de rendre possibles ?

ZÉPHYR AVENEL LES RÉCITS VIVANTS

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