Quand nous cessons de nous raconter à travers le regard des autres

LES RÉCITS VIVANTS · IDENTITÉ NARRATIVE

Quand nous cessons
de nous raconter
à travers le regard des autres

De la nécessité d’être reconnu
à la possibilité d’habiter sa propre place

Zéphyr Avenel — Les Récits Vivants
OUVERTURE

Les conversations
qui n’ont jamais eu lieu

Il existe des conversations que nous poursuivons pendant des années alors qu’elles n’ont jamais réellement eu lieu.

Nous imaginons ce que l’autre pense. Nous interprétons un silence. Nous cherchons la signification d’un regard, d’une distance, d’un message resté sans réponse. Nous rejouons une scène. Nous préparons une justification. Nous inventons la réponse que nous aurions dû donner.

Et parfois, longtemps après que l’autre a quitté la pièce, nous continuons encore à lui parler intérieurement.

Ce phénomène paraît banal.

Il dit pourtant quelque chose de profond sur la manière dont notre identité se construit.

Car nous ne nous racontons jamais entièrement seuls.

Nous apprenons qui nous sommes à travers les relations, les paroles reçues, les attentes perçues, les reconnaissances accordées ou refusées.

Nous sommes des êtres relationnels.

Mais quelque chose peut se dérégler lorsque le regard de l’autre cesse d’être une relation parmi d’autres et devient

le tribunal intérieur devant lequel
nous devons continuellement comparaître.

UNE QUESTION APPARAÎT

Combien de nos choix viennent réellement de nous — et combien sont encore des réponses au regard que nous supposons posé sur nous ?

01
LE REGARD EXTÉRIEUR

Nous apprenons très tôt
à nous regarder
depuis l’extérieur

Un enfant ne naît pas avec une définition achevée de lui-même.

Il découvre progressivement qui il est à travers les relations.

Un sourire lui apprend
qu’il est accueilli.

Une parole lui apprend
qu’il est entendu.

Une interdiction lui révèle
une limite.

Une reconnaissance lui indique
qu’une part de lui peut trouver une place dans le monde.

Cette dimension relationnelle n’est pas un défaut dont il faudrait se débarrasser.

Elle constitue une part essentielle de notre humanité.

Nous avons besoin des autres
pour devenir nous-mêmes.

Mais nous apprenons également autre chose.

Nous découvrons que certains comportements obtiennent davantage d’approbation que d’autres.

Que certaines émotions sont plus faciles à montrer.

Que certaines paroles provoquent de l’inquiétude, de la colère ou du rejet.

Que certaines manières d’être facilitent l’appartenance.

Peu à peu peut alors apparaître
une question silencieuse.

Que dois-je devenir pour conserver ma place ?

Elle n’est presque jamais formulée ainsi.

Elle se transforme en attitudes.

Être utile. Être discret. Être fort. Ne pas déranger. Réussir. Faire plaisir. Anticiper les attentes. Éviter les conflits.

Prouver que nous sommes dignes de confiance, d’affection ou de considération.

Nous ne cessons pas d’être nous-mêmes d’un seul coup.

Nous apprenons plutôt à sélectionner les parties de nous qui semblent les plus acceptables.

02
LA RECONNAISSANCE

Quand la reconnaissance devient
une condition d’existence

Être reconnu est profondément humain.

Nous avons besoin que quelqu’un puisse parfois nous dire :

Je te vois.

Le problème commence lorsque cette reconnaissance devient la condition nécessaire pour pouvoir nous reconnaître nous-mêmes.

Alors notre valeur devient instable.

Elle dépend de signaux extérieurs.

+

Un compliment nous rassure.

Une critique nous désorganise.

···

Un silence devient inquiétant.

Une distance devient une accusation possible.

ET PARFOIS

Un désaccord devient une remise en question de notre personne entière.

Nous ne cherchons plus seulement à comprendre l’autre.

Nous cherchons dans son comportement une information sur

notre propre légitimité.

C’est ainsi que peut apparaître une forme particulièrement épuisante de vigilance relationnelle.

LE REGARD INTÉRIORISÉ

Que pense-t-il de moi ?

Ai-je fait quelque chose de mal ?

Pourquoi ne répond-elle pas ?

Est-il contrarié ?

Aurais-je dû dire autre chose ?

Que signifie ce silence ?

Nous croyons chercher des informations sur l’autre.

Mais souvent, nous cherchons surtout à répondre à une inquiétude plus ancienne.

SOUS TOUTES LES AUTRES QUESTIONS

Suis-je encore acceptable ?

Lorsque le regard de l’autre devient la mesure de notre propre valeur, nous ne regardons plus seulement vers lui.

Nous commençons à nous regarder avec ses yeux supposés.

03
LES RÉCITS QUE NOUS INVENTONS

Le piège des
conversations imaginaires

L’esprit humain supporte difficilement l’incertitude.

Lorsqu’une information manque, il construit des hypothèses.

C’est une capacité précieuse.

Elle nous permet d’anticiper, d’interpréter et de comprendre des situations complexes.

Mais dans les relations humaines, cette capacité peut également produire des récits extrêmement convaincants.

01

Quelqu’un ne répond pas. Nous imaginons une raison.

02

Quelqu’un paraît distant. Nous construisons une explication.

03

Quelqu’un change d’attitude. Nous cherchons ce que nous avons pu provoquer.

Le problème n’est pas d’émettre une hypothèse.

Le problème commence lorsque nous oublions qu’il s’agit d’une hypothèse.

UNE POSSIBILITÉ
UNE INTERPRÉTATION
UNE CONVICTION
UNE RÉALITÉ INTÉRIEURE

Et nous pouvons souffrir profondément d’une conversation qui n’a jamais eu lieu.

UNE FRONTIÈRE ESSENTIELLE

Je peux accueillir
ce que je ressens

sans prétendre savoir
ce que l’autre ressent.

Cette distinction paraît simple.

Elle transforme pourtant profondément la relation.

DU RÉCIT SUPPOSÉ
vers la relation
04
REPRENDRE SA PLACE

Rendre à l’autre
ce qui lui appartient

Nous ne sommes pas responsables de toutes les émotions qui apparaissent autour de nous.

Cette affirmation ne signifie pas que nos actes seraient sans conséquences.

NOUS POUVONS
blesser nous tromper manquer d’attention

Nous avons à répondre de nos paroles, de nos gestes et de leurs effets lorsqu’ils nous sont exprimés.

Mais répondre de nos actes n’est pas la même chose que prendre en charge l’univers intérieur d’autrui.

L’autre possède sa propre histoire.

Ses blessures. Ses attentes. Ses interprétations. Ses contradictions. Ses silences.

Et surtout sa responsabilité de mettre en mots, lorsqu’il le souhaite et lorsqu’il le peut, ce qui se passe pour lui.

Une relation plus juste devient possible lorsque chacun peut progressivement reprendre possession de cette responsabilité.

UNE AUTRE FORME DE RELATION
MOI

Voilà ce que j’ai ressenti.

dialogue
L’AUTRE

Voilà ce que j’ai vécu.

ENTRE NOUS

peut apparaître quelque chose qui n’appartient entièrement ni à l’un ni à l’autre.

Un espace où deux récits peuvent se rencontrer sans avoir à se confondre.

un espace de dialogue.
05
LA FRONTIÈRE

Protéger sa paix
ne signifie pas supprimer l’autre

Nous entendons souvent aujourd’hui qu’il faudrait « protéger sa paix ».

L’intuition est importante.

PARFOIS

Certaines relations épuisent.

Certaines situations exigent des limites.

Certaines paroles doivent recevoir un non.

Certaines distances deviennent nécessaires.

Mais l’expression peut également devenir trompeuse si elle signifie :

UNE PAIX QUI DEVIENDRAIT FORTERESSE

Tout ce qui me dérange doit disparaître de mon existence.

La paix intérieure n’est pas l’absence de contradiction.

01

Elle n’est pas un monde où personne ne nous confronte.

02

Elle n’est pas une forteresse émotionnelle.

UNE PAIX PLUS HABITABLE

Une paix véritable peut supporter le désaccord.

Elle peut entendre une critique sans immédiatement s’effondrer.

Elle peut reconnaître une erreur sans perdre sa dignité.

Elle peut également dire

NON

Non à ce qui humilie.

Non à ce qui envahit.

Non à ce qui exige continuellement que nous renoncions à nous-mêmes pour maintenir la relation.

UNE LIMITE N’EST PAS NÉCESSAIREMENT UN MUR
JE

mon espace

LIMITE
TU

ton espace

La relation demeure possible.

Une limite n’est donc pas nécessairement un mur.

Elle peut être la forme qui permet à la relation de ne pas devenir une confusion.

ni fusion ni effacement relation
06
LA VALEUR

La valeur n’est pas quelque chose
que nous devons continuellement prouver

Il existe une fatigue particulière.

Celle de devoir constamment démontrer que nous méritons notre place.

ÊTRE SUFFISAMMENT…
compétent disponible aimable intéressant fort utile
pour mériter sa place ?

Cette logique peut devenir presque invisible parce qu’elle ressemble parfois à une vertu.

NOUS APPELONS CELA
Conscience professionnelle
Gentillesse
Dévouement
Adaptabilité
Générosité

Mais derrière ces qualités peut parfois se cacher une peur.

LA QUESTION CACHÉE

Si je cesse d’être utile, serai-je encore digne d’être considéré ?

Voilà peut-être l’une des questions les plus profondes de notre époque.

Car nos sociétés valorisent énormément ce que nous produisons.

Nos performances. Nos compétences. Notre visibilité. Notre capacité à répondre rapidement. Notre productivité. Notre utilité.

Même l’identité peut finir par ressembler à un curriculum vitae.

Que fais-tu ?

Qu’as-tu accompli ?

Que peux-tu apporter ?

ET POURTANT

Une existence humaine ne peut pas être entièrement ramenée à sa fonction.

Nous ne sommes pas seulement ce que nous faisons.
PERFORMANCE prouver
PRÉSENCE habiter
07
ÊTRE SOI

Être soi n’est pas devenir
indifférent aux autres

« Soyez vous-même » est devenu une formule si répandue qu’elle semble parfois ne plus rien signifier.

Elle peut même devenir une justification commode :

LA FORTERESSE IDENTITAIRE

Je suis comme cela. Aux autres de s’adapter.

Mais être soi n’est pas transformer son identité en forteresse.

Nous changeons.
Nous apprenons.
Nous sommes affectés par les rencontres.

Certaines critiques nous font grandir.

Certaines relations nous révèlent des parts de nous que nous ignorions.

L’autre n’est donc pas l’ennemi de notre authenticité.

Il peut en être l’un des révélateurs.
LA QUESTION N’EST PAS

Comment ne plus être influencé par personne ?

Elle serait impossible.
ELLE POURRAIT DEVENIR

Comment rester en relation sans abandonner continuellement le lieu intérieur depuis lequel je peux dire « je » ?

JE
habiter sa place

relation

TU
reconnaître l’autre
UNE DIFFÉRENCE CONSIDÉRABLE

Il ne s’agit pas de choisir entre soi et les autres.

Il s’agit de pouvoir être transformé par la rencontre sans avoir à disparaître en elle.

Être suffisamment soi
pour pouvoir réellement rencontrer l’autre.

08
SOUS LE RÉCIT HABITUEL

Les parts de nous
que nous avons rendues silencieuses

Il arrive alors que nous découvrions quelque chose d’étrange.

Ce que nous avions considéré comme un défaut n’en était peut-être pas un.

CE QUI ATTENDAIT PEUT-ÊTRE ENCORE UNE PLACE
Une sensibilité. Un besoin de solitude. Une manière singulière de penser. Une lenteur. Une créativité. Une colère devant l’injustice. Une vulnérabilité. Un désir jugé irréaliste. Une parole que nous n’osions plus prononcer.

Ces parts n’étaient pas nécessairement mauvaises.

Elles étaient parfois simplement devenues incompatibles avec le récit que nous pensions devoir incarner

pour conserver notre place.

sensibilité désir vulnérabilité
LE RÉCIT
ACCEPTABLE
créativité colère singularité

Alors nous les avons repoussées vers les marges.

Nous avons continué à vivre.

Mais quelque chose de nous attendait.

L’OMBRE

C’est ici que la question de l’ombre prend une signification différente.

L’ombre n’est peut-être pas seulement ce que nous refusons de voir parce que cela serait honteux ou inquiétant.

Elle peut également contenir ce que nous n’avons jamais cru avoir le droit de devenir.
DESCENDRE SOUS LE RÉCIT
pour écouter ce qui attend
09
LES POSSIBLES

Les récits
empêchés

Nous portons peut-être plusieurs vies possibles.

Non pas au sens où nous pourrions toutes les réaliser.

Mais parce qu’une identité humaine n’est jamais entièrement contenue dans le récit qu’elle raconte actuellement d’elle-même.

UNE PRÉCISION

Les « récits empêchés » ne sont pas une notion de Jung.

Les Récits Vivants proposent ici ce terme comme un prolongement narratif de son intuition de l’ombre : pour désigner ces possibilités de soi qui, sans être nécessairement cachées ou refoulées, n’ont pas trouvé place dans l’histoire que nous avons appris à raconter sur nous-mêmes.

DE L’OMBRE AU RÉCIT
DANS LES MARGES DU RÉCIT

Des chemins abandonnés.

Des désirs différés.

Des paroles retenues.

Des relations imaginées autrement.

Des possibilités que les circonstances, la peur ou les attentes d’autrui ont rendues difficiles à explorer.

NOUS POUVONS LEUR DONNER UN NOM

récits empêchés

Ils ne demandent pas nécessairement à devenir notre nouvelle identité.

Ils demandent parfois seulement à être entendus.

UNE DISTINCTION ESSENTIELLE
RENCONTRER

une possibilité de soi

DEVOIR

nécessairement la réaliser

Cela signifie pouvoir lui donner une place dans notre paysage intérieur.

Et cette reconnaissance peut déjà transformer quelque chose.

PEUT-ÊTRE QUE L’OMBRE N’EST PAS OBSCURE

Certaines parts de nous ne demandent pas à prendre toute la place.

Elles demandent seulement à ne plus être condamnées à n’en avoir aucune.

Ce qui attend dans l’ombre n’est peut-être pas ce qu’il faut supprimer, mais ce qui n’a pas encore trouvé sa place dans le récit.

10
ROUVRIR LE POSSIBLE

Nous ne sommes pas
un récit achevé

Peut-être avons-nous parfois une conception trop fixe de nous-mêmes.

Nous cherchons à savoir qui nous sommes comme s’il existait quelque part une réponse définitive.

Une identité stable. Une vérité intérieure. Une version enfin correcte de nous-mêmes.

LA TENTATION
MOI

Trouver enfin qui je suis vraiment.

Mais peut-être que l’identité humaine ne fonctionne pas ainsi.

Nous ne sommes pas un objet qu’il faudrait découvrir.

Nous sommes aussi une histoire qui continue de se transformer au contact du monde.

UN RÉCIT VIVANT

Ce que nous sommes aujourd’hui n’annule pas ce que nous avons été.

Ce que nous avons été ne décide pas entièrement de ce que nous pouvons devenir.

UNE IDENTITÉ EN MOUVEMENT
J’AI ÉTÉ mémoire
JE SUIS présence
JE PEUX DEVENIR possible

C’est peut-être l’une des intuitions les plus fécondes de l’identité narrative :

Nous pouvons demeurer nous-mêmes sans rester identiques.

Une continuité demeure.

Mais cette continuité n’exige pas l’immobilité.

CONTINUITÉ

reconnaître l’histoire que nous avons traversée

+
TRANSFORMATION

laisser apparaître ce qui devient possible

NE PLUS SE DEMANDER SEULEMENT

« Qui suis-je ? »

MAIS AUSSI « Que puis-je encore devenir ? »
11
HABITER LES POSSIBLES

Une autre manière
d’habiter soi-même

Reconnaître plusieurs possibles ne signifie pas devenir toutes les personnes que nous aurions pu être.

Il ne s’agit pas davantage de recommencer continuellement sa vie.

Il s’agit de ne plus confondre notre récit actuel avec la totalité de notre être.

UNE MAISON PLUS VASTE
ce que je connais
ce que j’apprends
ce que j’avais écarté
ce qui n’a pas encore de nom

Habiter davantage de soi ne signifie pas occuper tout l’espace.

Cela signifie agrandir la maison intérieure.
ALORS QUELQUE CHOSE CHANGE
01

Une contradiction intérieure n’est plus nécessairement un échec.

02

Une hésitation peut devenir un lieu d’exploration.

03

Une part oubliée peut être entendue sans prendre le pouvoir.

04

Une autre possibilité de vie peut être imaginée sans devoir immédiatement être choisie.

Un espace apparaît alors entre ce que nous sommes et ce que nous croyions devoir être.

LE RÉCIT que je connais

espace
du possible

LE RÉCIT qui pourrait apparaître

Il ne s’agit peut-être pas de devenir quelqu’un d’autre.

Il s’agit parfois de permettre à davantage de nous-mêmes d’exister.
ROUVRIR LE RÉCIT

Peut-être que la liberté intérieure ne consiste pas à devenir absolument indépendant de tout récit.

Nous avons besoin d’histoires pour donner une forme à notre expérience.

La liberté commence peut-être lorsque nous découvrons que l’histoire que nous racontons n’est pas la seule histoire possible.

12
REVENIR À LA RELATION

Nous avons besoin des autres,
mais pas pour nous définir entièrement

L’autonomie n’est pas l’autosuffisance.

Nous avons besoin d’être vus, entendus, reconnus.

Nous avons besoin de relations dans lesquelles quelque chose de nous puisse apparaître.

NOUS DEVENONS AUSSI NOUS-MÊMES PAR

la rencontre

la reconnaissance

la conversation

la contradiction

Mais il existe une différence essentielle entre être affecté par le regard d’autrui et lui abandonner entièrement le pouvoir de nous définir.

UNE DISTINCTION
LE REGARD DE L’AUTRE

peut m’apprendre quelque chose sur moi

LE VERDICT DE L’AUTRE
×

ne constitue pas nécessairement ma vérité

Nous pouvons écouter sans nous remettre entièrement entre les mains de celui qui parle.

RESTER EN RELATION
01

Entendre ce qui nous est dit sans le nier immédiatement.

02

Examiner ce qui nous concerne sans tout prendre sur nous.

03

Laisser à l’autre ce qui appartient à son propre récit.

JE

mon histoire

rencontre
TU

ton histoire

Deux récits peuvent se rencontrer sans que l’un ait besoin d’absorber l’autre.

Peut-être est-ce même l’une des conditions du dialogue.

Je n’ai pas besoin que tu deviennes moi

pour reconnaître que ton expérience existe.

DE L’AUTONOMIE
vers le monde commun
13
LE MONDE COMMUN

Le monde commun
commence entre nous

Nous ne vivons jamais entièrement seuls dans nos récits.

Nos histoires se croisent, se répondent, se contredisent et parfois se transforment mutuellement.

TROIS ESPACES
JE

ce que je vis

ENTRE

ce que nous construisons

TU

ce que tu vis

Le monde commun n’exige pas que nous racontions tous la même histoire.

Il commence lorsque plusieurs récits peuvent demeurer présents dans un même espace.

LE COMMUN N’EST PAS
l’uniformité la fusion l’effacement l’accord permanent

Il est ce qui devient possible lorsque la différence ne détruit pas immédiatement la relation.

HABITER LE DÉSACCORD

Nous pouvons ne pas voir la même chose.

Nous pouvons ne pas donner le même sens à ce qui arrive.

Nous pouvons même demeurer profondément en désaccord.

Et pourtant continuer à reconnaître en l’autre un interlocuteur.
JE
MONDE
COMMUN
ce que nous pouvons encore construire ensemble
TU

C’est peut-être ici que le travail intérieur rejoint une question collective.

DU PLUS INTIME AU PLUS COMMUN

Apprendre à ne pas réduire notre propre identité à un récit unique

peut aussi nous apprendre à ne pas réduire l’autre à une seule histoire.

HABITER ENSEMBLE

Peut-être qu’un monde commun ne commence pas lorsque nous sommes enfin d’accord.

Il commence lorsque nous devenons capables de reconnaître que quelque chose existe entre nous.

Un espace où je peux demeurer « je », où tu peux demeurer « tu », et où un « nous » peut apparaître sans effacer personne.

14
HABITER SON RÉCIT

Se raconter
sans s’enfermer

Nous ne pouvons probablement pas vivre sans nous raconter.

Nous avons besoin de relier les événements, de reconnaître des continuités, de donner une forme à ce que nous traversons.

Sans récit, notre expérience risquerait de devenir une succession de fragments sans relation.

LE RÉCIT NOUS PERMET DE
01 relier

ce qui semblait dispersé

02 comprendre

ce que nous avons traversé

03 transmettre

quelque chose de notre expérience

04 imaginer

ce qui pourrait encore advenir

MAIS

ce qui nous aide à donner sens peut aussi finir par nous enfermer.

LORSQUE LE RÉCIT SE REFERME
JE SUIS
COMME ÇA
je ne peux pas
c’est toujours pareil
ce n’est pas pour moi
je serai toujours ainsi

Une description devient alors une frontière.

Le problème n’est donc peut-être pas que nous ayons des récits sur nous-mêmes.

Le problème commence lorsque nous ne pouvons plus les réviser.

DEUX MANIÈRES DE SE RACONTER
RÉCIT FERMÉ

« Voilà qui je suis. »

Le récit devient une définition.
RÉCIT VIVANT

« Voilà comment je me comprends aujourd’hui. »

Le récit demeure une possibilité.

Peut-être qu’un récit vivant n’est pas un récit qui nous explique parfaitement.

C’est un récit qui laisse encore quelque chose advenir.
ALORS NOUS POUVONS DEMANDER
?

Cette histoire que je raconte sur moi-même est-elle encore vivante ?

?

Me permet-elle encore de rencontrer quelque chose d’inattendu ?

?

Existe-t-il une part de mon expérience qu’elle ne sait plus accueillir ?

NE PLUS CHERCHER

une définition parfaite de soi

MAIS une manière plus habitable de se raconter
15
RESTER VIVANT

Une identité assez vaste
pour rester vivante

Peut-être n’avons-nous pas besoin d’une identité parfaitement cohérente.

Peut-être avons-nous besoin d’une identité suffisamment vaste pour accueillir nos transformations.

UNE IDENTITÉ PLUS VASTE PEUT CONTENIR

mes certitudes

mes doutes

mes forces

mes vulnérabilités

ce que j’ai été

ce qui apparaît

ce que j’ignore encore

UNE VIE
EN MOUVEMENT

Nous pouvons alors cesser de considérer chaque contradiction comme une menace contre notre identité.

JE PEUX ÊTRE
sensible
ET
solide
autonome
ET
avoir besoin des autres
fidèle à mon histoire
ET
capable de changer
incertain
ET
continuer d’avancer

Il ne s’agit pas nécessairement de résoudre toutes ces tensions.

Certaines peuvent rester ouvertes.

HABITER LA TENSION

Une vie humaine n’est peut-être pas une équation qui attend sa résolution.

Elle peut être un espace dans lequel plusieurs vérités apprennent à coexister.
LE DÉPLACEMENT
AU LIEU DE

« Quelle version de moi est la bonne ? »

DEMANDER

« Comment puis-je donner une place juste à ce qui existe en moi ? »

LES RÉCITS VIVANTS

C’est peut-être ici que commence une autre manière de penser le récit.

Non plus seulement comme ce qui raconte une existence,

mais comme un espace dans lequel une existence peut encore se rencontrer autrement.
RESTER OUVERT

Peut-être que grandir ne signifie pas devenir une version définitive de soi.

Peut-être que grandir signifie apprendre à reconnaître ce qui demeure, ce qui change, ce qui revient, et ce qui commence.

Être soi ne serait alors plus refermer le récit. Ce serait apprendre à l’habiter assez largement pour qu’il puisse rester vivant.

16
CE QUE PEUT UNE ŒUVRE

Une œuvre ne nous dit pas
qui nous sommes

Une œuvre n’a peut-être pas à nous donner une réponse.

Elle n’a pas nécessairement à résoudre nos contradictions, à expliquer notre histoire ou à déterminer ce que nous devrions devenir.

Elle peut accomplir quelque chose de plus discret.

ELLE PEUT
01 déplacer

légèrement notre regard

02 interrompre

un récit devenu automatique

03 faire apparaître

une relation jusque-là invisible

04 ouvrir

une possibilité sans l’imposer

L’œuvre devient alors moins un discours sur le monde qu’une manière de créer une expérience du regard.

PAS UN SIMPLE MIROIR
JE
?

L’œuvre ne renvoie pas nécessairement l’image que nous connaissons déjà.

Elle peut rendre perceptible quelque chose que notre récit habituel ne savait pas encore regarder.
LE DÉPLACEMENT
NON PAS

« Voici ce que vous êtes. »

MAIS PEUT-ÊTRE

« Que devient perceptible depuis ici ? »

L’ŒUVRE COMME
seuil de perception

Quelque chose peut alors apparaître dans l’espace entre l’œuvre et celui qui la traverse.

ŒUVRE

images
mots
formes

RÉSONANCE ce qui apparaît dans la rencontre
VISITEUR

mémoire
sensibilité
récit

Le sens n’est alors entièrement contenu ni dans l’œuvre, ni dans celui qui la regarde.

Il se forme aussi dans la relation entre les deux.
DE L’ŒUVRE COMME OBJET
à l’œuvre comme situation
17
LES RÉCITS VIVANTS

Créer des situations
de résonance

C’est dans cet espace que se situent les Récits Vivants.

Non comme une méthode destinée à expliquer celui qui les traverse.

Non comme un dispositif chargé de produire une interprétation correcte.

LES RÉCITS VIVANTS

constituent un dispositif artistique d’exploration narrative dans lequel images, textes, seuils et interactions créent des situations de résonance permettant au visiteur de rencontrer des possibilités de soi, de relation et de monde que son récit habituel ne rend pas toujours perceptibles.

LE DISPOSITIF
IMAGES

ce qui se donne d’abord à percevoir

TEXTES

ce qui accompagne sans refermer

SEUILS

ce qui permet un déplacement

INTERACTIONS

ce qui engage le visiteur

L’ŒUVRE NE DIT PAS

« Voici ce que cela signifie pour vous. »

ELLE DEMANDE PLUTÔT « Qu’est-ce qui, ici, résonne en vous ? »
UNE TRAVERSÉE
PERCEVOIR quelque chose m’arrête
RÉSONNER quelque chose me concerne
INTERROGER quelque chose se déplace
OUVRIR quelque chose devient possible

Rien ne garantit qu’un déplacement aura lieu.

Et peut-être est-ce essentiel.

LA LIBERTÉ DU VISITEUR

Une œuvre ouverte ne décide pas à l’avance de ce qui doit être découvert.

Elle ménage un espace dans lequel quelque chose peut — ou non — advenir.
CE QUI PEUT DEVENIR PERCEPTIBLE
SOI

une part de soi jusque-là silencieuse

RELATION

une autre manière de rencontrer l’autre

MONDE

une possibilité d’habiter autrement

LE VISITEUR

n’est donc pas seulement celui qui regarde une œuvre.

Il devient l’un des lieux où l’œuvre peut continuer à se produire.
UNE ŒUVRE RELATIONNELLE
IMAGE
TEXTE
SEUIL
RÉSONANCE
SOI
RELATION
MONDE
UNE ŒUVRE À TRAVERSER

Les Récits Vivants ne cherchent donc pas nécessairement à ajouter une nouvelle histoire à celles que nous portons déjà.

Ils cherchent plutôt à créer des espaces où nos histoires peuvent être regardées autrement.

Non pour nous dire qui nous sommes, mais pour rendre à nouveau perceptible ce que nous pourrions encore devenir, rencontrer ou habiter.

18
REVENIR À L’OMBRE

L’ombre n’était peut-être
pas obscure

Nous étions partis de l’ombre.

De ce que Jung nous invitait à reconnaître derrière l’image consciente que nous avons de nous-mêmes.

De ces parts moins visibles, parfois contradictoires, parfois dérangeantes, parfois simplement restées sans langage.

L’OMBRE

Nous l’imaginons facilement comme ce qu’il faudrait combattre, corriger ou dépasser.

Mais l’ombre peut aussi désigner ce qui n’a pas encore trouvé une place dans le récit que nous savons faire de nous-mêmes.
L’OMBRE N’EST PAS NÉCESSAIREMENT
×

le mal

×

une faute

×

un défaut à supprimer

×

une vérité cachée définitive

Elle peut aussi contenir des possibles qui n’ont pas encore trouvé leur forme.

DANS CE QUI RESTE À L’ÉCART

une sensibilité

une colère

un désir

une créativité

une vulnérabilité

une autre manière d’être

CE QUI ATTEND
ENCORE UNE PLACE

Tout ce qui apparaît n’a évidemment pas vocation à être suivi.

Reconnaître une part de soi ne signifie ni lui obéir, ni lui abandonner la direction de notre existence.

RECONNAÎTRE N’EST PAS OBÉIR
01 Voir
02 Écouter
03 Discerner
04 Choisir

Il existe une différence entre donner une place à ce qui nous traverse

et laisser ce qui nous traverse décider entièrement de ce que nous devenons.
LA TRAVERSÉE
OMBRE ce qui reste hors du récit
RENCONTRE ce qui devient perceptible
POSSIBLE ce qui peut être interrogé
RÉCIT VIVANT ce qui peut rester ouvert

Peut-être que devenir davantage soi-même ne consiste donc pas à découvrir enfin une identité cachée sous toutes les autres.

Peut-être s’agit-il plutôt de devenir capable d’habiter une histoire assez vaste pour que davantage de vie puisse y trouver place.
ÉPILOGUE

Ce qui attend encore une place

Il existe peut-être en chacun de nous des récits que nous connaissons bien.

Ceux que nous racontons lorsque quelqu’un nous demande qui nous sommes.

Et puis il existe des phrases moins certaines.

Des intuitions. Des contradictions. Des gestes que nous n’avons jamais faits. Des chemins que nous n’avons pas pris. Des façons d’aimer, de créer, de penser ou d’habiter le monde qui n’ont pas encore trouvé leur forme.

CE QUI N’EST PAS ENCORE ÉCRIT

Tout n’a peut-être pas encore été raconté.

AVANT DE REFERMER CETTE PAGE
01

Quelle histoire sur vous-même racontez-vous depuis si longtemps qu’elle vous paraît être la seule possible ?

02

Qu’est-ce que cette histoire vous permet de voir — et qu’est-ce qu’elle laisse dans l’ombre ?

03

Quelle part de vous n’a peut-être pas besoin d’être corrigée, mais simplement entendue ?

04

Et quelle possibilité deviendrait perceptible si votre récit devenait un peu plus vaste ?

LAISSER LA QUESTION OUVERTE

Et si ce qui attend dans l’ombre

n’attendait pas d’être vaincu, mais rencontré ?
ZÉPHYR AVENEL
LES RÉCITS VIVANTS

Explorer le monde autrement.

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