QUAND RELIER NE SIGNIFIE PLUS RÉCONCILIER
Quand relier ne signifie plus réconcilier
Pourquoi une pensée du XXIᵉ siècle doit peut-être apprendre à habiter certaines tensions plutôt qu’à fabriquer trop vite une nouvelle synthèse.
Nous avons appris à nous méfier des séparations.
Pendant longtemps, la connaissance moderne a progressé en distinguant : le corps et l’esprit, la nature et la culture, l’individu et la société, la raison et l’émotion, les sciences et les humanités, l’humain et le non-humain.
Ces distinctions ont produit des savoirs considérables.
Mais elles ont aussi contribué à fragmenter notre représentation du monde.
Les disciplines se spécialisent jusqu’à parfois ne plus disposer d’un langage commun. Les crises écologiques deviennent simultanément économiques, sociales, politiques et culturelles. Les technologies transforment nos manières de travailler, de créer, d’aimer, de décider et de nous représenter nous-mêmes.
Ce qui pouvait autrefois sembler séparé apparaît désormais profondément interdépendant.
Ce mouvement est nécessaire.
Mais il contient une tentation plus discrète.
À force de vouloir relier, nous pouvons finir par vouloir réconcilier.
Et à force de vouloir réconcilier, nous pouvons effacer les différences mêmes que nous prétendions mettre en relation.
La grande tentation de la synthèse
Il existe quelque chose de profondément rassurant dans les grandes synthèses.
Nous découvrons deux pensées éloignées et remarquons une ressemblance.
Puis une troisième semble rejoindre les deux premières.
Et si tout cela parlait finalement de la même chose ?
Cette intuition peut être féconde.
Elle permet parfois de découvrir des relations que les disciplines séparées n’avaient jamais aperçues.
Elle ouvre des passages.
Mais elle peut aussi produire une illusion.
Deux pensées peuvent utiliser les mêmes mots sans parler du même monde.
Chacun de ces termes change de sens selon l’architecture philosophique, scientifique, politique ou spirituelle dans laquelle il apparaît.
la relation n’exige pas nécessairement la réconciliation.
Relier sans rendre semblable
Imaginons deux conceptions de l’être humain.
L’autonomie
L’être humain peut réfléchir, choisir et répondre de ses actes.
Les déterminations
Nous sommes façonnés par notre histoire, notre langue, notre milieu, nos relations, notre position sociale et les institutions qui existaient avant nous.
Faut-il choisir ?
Pas nécessairement.
Mais faut-il davantage conclure que les deux conceptions disent finalement la même chose ?
Non plus.
Car leur tension nous apprend quelque chose.
Supprimer l’un des termes appauvrit notre compréhension.
Mais les fusionner artificiellement l’appauvrit également.
Il faut parfois accepter que la relation entre deux idées ne produise aucune troisième idée capable de les résoudre définitivement.
Quelque chose demeure entre elles.
Et cet entre-deux peut devenir un lieu de pensée.
Toutes les oppositions ne sont pas des contradictions
Il faut pourtant être précis.
Toutes les oppositions ne sont pas des contradictions.
Contradiction
Une contradiction logique affirme simultanément une proposition et sa négation dans les mêmes conditions.
Tension
Une tension apparaît lorsque plusieurs exigences légitimes sont difficiles à satisfaire simultanément.
Antagonisme
Un antagonisme oppose des forces ou des orientations.
Paradoxe
Un paradoxe peut révéler les limites du cadre à partir duquel nous raisonnons.
Cette distinction importe.
Car notre existence est moins remplie de contradictions logiques que de tensions difficiles à supprimer sans perdre quelque chose du réel.
Ces tensions ne sont pas nécessairement des erreurs qu’une pensée suffisamment puissante finirait par éliminer.
Certaines appartiennent peut-être durablement à notre condition.
Alors penser ne consiste plus toujours à résoudre.
Penser peut aussi signifier :
discerner ce qui doit être résolu
et ce qui doit être tenu.
Le dialogique lorsque la tension appartient au phénomène
C’est ici que la pensée complexe d’Edgar Morin devient particulièrement féconde.
Le principe dialogique ne consiste pas simplement à être tolérant envers des opinions opposées.
Il permet de comprendre que certains phénomènes ne peuvent être pleinement compris qu’en maintenant ensemble des logiques qui peuvent être simultanément complémentaires, concurrentes et antagonistes.
Le dialogique ne supprime pas nécessairement les termes qui s’opposent. Il cherche à comprendre ce que leur relation permet de rendre perceptible.
Il ne s’agit donc pas toujours de choisir.
Mais elle devient intelligible comme relation.
Retirer l’un des termes peut alors faire disparaître une partie du phénomène que nous cherchions à comprendre.
Le dialogique n’est donc pas une célébration de l’indécision.
C’est une discipline du discernement.
Il nous demande de ne pas supprimer prématurément une tension lorsque cette tension elle-même nous apprend quelque chose du réel.
Se rencontrer sans se confondre
Prenons deux pensées que l’on pourrait être tenté de rapprocher : celles de Spinoza et de Jung.
Toutes deux peuvent nous aider à interroger la transformation humaine.
Toutes deux permettent, de manières profondément différentes, d’interroger les processus par lesquels un être humain se transforme et se rapporte à ce qui le constitue.
La rencontre peut être féconde.
Mais elle l’est précisément parce qu’elles ne parlent pas depuis le même monde conceptuel.
Spinoza
Chez Spinoza, le conatus appartient à une ontologie dans laquelle chaque chose s’efforce de persévérer dans son être.
Jung
Chez Jung, l’individuation désigne un processus de transformation et de réalisation de soi engageant notamment les relations entre le moi conscient, l’inconscient et le Soi.
Faire dialoguer ces deux pensées peut produire de nouvelles questions.
Les identifier ferait perdre quelque chose aux deux.
Le même principe vaut pour les autres penseurs que nous pouvons faire entrer dans une constellation intellectuelle.
C’est cette distance même qui permet de dessiner des relations.
Morin n’aboutit pas naturellement à Arendt.
Ricœur ne conduit pas nécessairement à Haraway.
Haraway ne confirme pas simplement Latour.
Morizot n’est pas l’achèvement écologique de Ricœur.
Ils ne forment pas une école secrète dont il suffirait de révéler l’unité.
Ils demeurent des interlocuteurs.
Une pensée dialogique devrait être capable de recevoir ce qu’ils apportent tout en préservant ce qui les sépare.
Mais le réel n’est pas seulement un récit
Une pensée attentive aux récits rencontre cependant une difficulté essentielle.
Si nos manières de percevoir le monde sont toujours traversées par des histoires, des catégories, des symboles et des interprétations, faut-il en conclure que tout est récit ?
Ce serait aller trop loin.
Nous n’habitons jamais un monde entièrement indépendant de nos interprétations.
Mais le monde ne se réduit pas davantage à ce que nous racontons de lui.
Un récit peut transformer la manière dont une société comprend une catastrophe.
Il ne supprime pas la catastrophe.
Une interprétation peut modifier notre rapport à la vulnérabilité.
Elle n’abolit pas la vulnérabilité des corps.
Une culture peut raconter de multiples histoires sur les écosystèmes.
Certaines pratiques continueront pourtant à détruire les conditions matérielles dont dépend la vie.
Le monde prend sens
- par les récits
- par les catégories
- par les symboles
- par les langues
- par les institutions
Le monde impose aussi
- des corps
- des limites
- des interdépendances
- des conséquences
- des irréversibilités
Une écologie narrative ne peut donc devenir une théorie selon laquelle il suffirait de changer de récit pour changer le réel.
Les récits agissent.
Ils rendent certaines choses visibles et d’autres presque imperceptibles.
Ils orientent les désirs, distribuent les rôles, légitiment des institutions, définissent ce qui paraît possible ou impossible.
Mais leur puissance rencontre constamment quelque chose qui n’est pas entièrement disponible pour eux.
Reconnaître la pluralité des récits ne signifie donc pas que toutes les descriptions du monde se valent. Certaines peuvent être démenties par les faits, certaines masquer des rapports de domination, certaines devenir inhabitables par leurs conséquences mêmes.
Le réel devient ainsi un partenaire difficile de toute pensée relationnelle.
Il empêche la relation de devenir une simple circulation infinie des interprétations.
Penser les récits exige donc de tenir ensemble interprétation et résistance.
Un récit peut ouvrir le possible.
Il ne dispose jamais entièrement du réel.
Le monde commun n’exige pas l’unanimité
Cette question devient politique dès que nous cessons de parler seulement des idées pour parler des êtres humains qui doivent habiter ensemble.
Hannah Arendt nous aide à comprendre que la pluralité n’est pas un accident regrettable de la condition humaine.
Nous apparaissons dans un monde partagé depuis des positions différentes.
Le monde commun n’est pas ce que nous voyons tous de la même manière. Il est ce qui peut apparaître entre des êtres différents, capables d’en parler depuis plusieurs perspectives.
commun
Cette distinction est décisive.
Un monde commun n’est pas nécessairement un monde dans lequel tout le monde partage la même interprétation.
Il peut être un monde dans lequel nous disposons encore de suffisamment de réalité commune pour que nos désaccords puissent avoir lieu.
La difficulté contemporaine n’est donc peut-être pas seulement que nous soyons en désaccord.
Elle apparaît lorsque disparaissent les espaces, les institutions et les médiations qui permettent encore à ces désaccords de se rencontrer.
Dire que plusieurs perspectives doivent pouvoir coexister ne suffit pas encore à décrire les conditions réelles de leur rencontre.
Toutes les positions ne disposent pas du même pouvoir
Une pensée de la relation peut facilement idéaliser le dialogue.
Elle imagine alors plusieurs voix placées autour d’une table, chacune apportant sa perspective, chacune disposant de la même possibilité de parler et d’être entendue.
Mais les sociétés réelles fonctionnent rarement ainsi.
Être autour de la même table ne signifie pas que chacun dispose du même microphone.
Certaines voix sont amplifiées. D’autres doivent lutter simplement pour devenir audibles.
Certaines positions disposent de davantage de ressources, de légitimité institutionnelle, de visibilité médiatique, de capital économique ou culturel.
Certaines catégories peuvent définir les mots mêmes dans lesquels un problème sera discuté.
D’autres doivent d’abord obtenir le droit d’être reconnues comme interlocutrices.
Habiter les tensions ne peut donc signifier demander aux personnes qui subissent une domination de simplement apprendre à vivre avec elle.
Certaines tensions sont fécondes.
Certaines asymétries doivent être transformées.
Et certaines violences doivent être arrêtées.
Le discernement dialogique doit donc inclure une question que l’harmonie oublie facilement :
Qui peut parler, qui est entendu, qui définit les termes de la discussion — et qui supporte les conséquences de la décision ?
La relation n’est donc pas seulement une qualité morale.
Elle possède aussi des conditions matérielles, sociales et institutionnelles.
Un monde commun ne demande pas que toutes les voix disent la même chose.
Il demande que les conditions existent pour qu’elles puissent réellement se rencontrer sans que certaines soient condamnées d’avance au silence.
Cohérence et inachevé
La tentation de la synthèse ne concerne pas seulement les systèmes philosophiques.
Elle traverse également la manière dont nous nous racontons nous-mêmes.
Nous avons besoin d’une certaine continuité pour habiter notre existence.
Nous cherchons à comprendre comment l’enfant que nous avons été, les choix que nous avons faits, les ruptures que nous avons traversées et la personne que nous devenons peuvent encore appartenir à une même histoire.
Paul Ricœur a montré combien l’identité humaine pouvait être pensée dans la relation entre permanence et transformation, notamment à travers les dimensions de l’idem et de l’ipse.
La continuité, les traits, les repères à travers lesquels nous pouvons encore nous reconnaître dans le temps.
Une manière de demeurer soi sans devoir rester identique à ce que nous avons été.
Le récit peut ainsi donner une forme à l’expérience.
Mais cette fonction précieuse contient elle aussi un risque.
À force de vouloir rendre notre vie cohérente, nous pouvons finir par effacer ce qui ne rentre pas encore dans l’histoire que nous avons construite sur nous-mêmes.
Nous pouvons préférer une histoire parfaitement cohérente à une existence qui demeure partiellement ouverte.
Une contradiction, une hésitation, une colère inattendue, un désir qui ne correspond plus à l’image que nous avions de nous-mêmes peuvent alors devenir gênants.
Nous cherchons rapidement à leur donner une place.
À les expliquer.
À les résoudre.
Parfois même à les faire disparaître.
Pourtant, certaines expériences ont peut-être besoin de demeurer quelque temps sans interprétation définitive.
Je ne sais pas encore.
Non comme refus de comprendre.
Comme possibilité de laisser une expérience continuer à devenir.
Cette phrase possède une force particulière.
Elle ne signifie pas que toute interprétation serait impossible.
Elle signifie simplement que nous n’avons pas toujours besoin de décider immédiatement ce qu’une expérience veut dire.
Tout doit déjà avoir un sens
Chaque événement est rapidement intégré dans une histoire connue. Ce qui résiste à cette cohérence risque d’être écarté ou réduit.
Quelque chose peut encore advenir
Une part de l’expérience demeure disponible pour une signification qui n’existe peut-être pas encore.
Une identité habitable pourrait alors être moins une histoire parfaitement achevée qu’une histoire suffisamment cohérente pour nous permettre de vivre — et suffisamment ouverte pour nous permettre de changer.
L’inachevé cesse alors d’être seulement un manque.
Il peut devenir un espace de transformation.
Nous avons besoin de récits pour donner une certaine continuité à nos vies.
Mais nous avons peut-être tout autant besoin de préserver en eux quelques endroits qui ne sont pas encore écrits.
Le vivant n’est pas une harmonie
Nous utilisons souvent le vivant comme métaphore d’une unité retrouvée.
Face aux fragmentations du monde moderne, la nature semble parfois offrir l’image rassurante d’un ordre dans lequel chaque élément trouverait spontanément sa place.
Mais cette représentation est trompeuse.
Un écosystème n’est pas un espace dans lequel toute tension aurait disparu.
La nature n’est pas un modèle moral d’harmonie qu’il suffirait d’imiter. Le vivant est traversé par des relations multiples, dont certaines coopératives et d’autres conflictuelles.
Le vivant est un tissu de relations en transformation.
Coopération et compétition peuvent y coexister.
Des organismes dépendent les uns des autres tout en entrant parfois en concurrence pour des ressources.
La prédation participe à certains équilibres sans devenir pour autant une valeur morale.
Des perturbations peuvent détruire certaines organisations et en rendre d’autres possibles.
Même ce que nous appelons équilibre écologique désigne souvent moins une immobilité qu’une dynamique faite de variations, d’ajustements et de transformations.
Décrire la conflictualité du vivant ne signifie pas en tirer une justification morale de la violence humaine.
C’est précisément ici qu’il faut résister à une autre forme de synthèse abusive.
Nous ne pouvons pas simplement transformer ce que nous observons dans la nature en prescription politique ou morale.
Le fait qu’une relation existe dans un écosystème ne nous dit pas automatiquement comment une société humaine devrait s’organiser.
Mais le vivant peut néanmoins déplacer notre imaginaire.
Il nous rappelle qu’une unité complexe n’a pas nécessairement besoin d’éliminer toutes les tensions qui la traversent.
vivant
Cette image est précieuse à condition de rester une source de pensée plutôt qu’un modèle à reproduire.
Peut-être devons-nous moins chercher des systèmes débarrassés de toute contradiction que des formes capables de traverser leurs tensions sans détruire les conditions qui rendent leur transformation possible.
Une relation vivante n’est pas nécessairement une relation pacifiée.
Une société vivante n’est pas nécessairement une société sans conflit.
Une pensée vivante n’est pas nécessairement une pensée parfaitement cohérente.
Ce qui importe est peut-être moins l’absence de tensions que la manière dont celles-ci peuvent être contenues, transformées et rendues habitables sans que tout le système se referme ou se détruise.
Le vivant ne nous enseigne pas que tout finit par s’harmoniser.
Il nous rappelle plutôt que durer peut signifier continuer à se transformer au milieu de relations qui ne cessent jamais complètement d’être en tension.
Relier sans absorber vers une pensée relationnelle sans synthèse
Que reste-t-il alors de notre désir de relier ?
Faut-il renoncer à chercher des correspondances entre les idées, les expériences, les disciplines et les mondes ?
Certainement pas.
Le problème n’est peut-être pas la relation.
Il apparaît lorsque nous demandons à la relation de produire nécessairement une unité supérieure dans laquelle les différences finiraient par disparaître.
Comment relier des réalités différentes sans exiger qu’elles deviennent les différentes parties d’une même vérité ?
Une pensée relationnelle sans synthèse commencerait peut-être précisément ici.
Elle ne renoncerait ni à comprendre ni à composer.
Mais elle accepterait que certaines relations demeurent ouvertes, partielles, révisables et parfois irréductiblement tendues.
Relier pour conclure
Relier pour rendre perceptible
OUVERT
Distinguer est essentiel.
Sans distinction, la relation devient confusion.
Relier est tout aussi essentiel.
Sans relation, les différences deviennent des mondes clos incapables de s’éclairer mutuellement.
Mais un troisième geste est nécessaire : maintenir suffisamment ouverte la relation pour que ce qui ne coïncide pas puisse continuer à apparaître.
Distinguer
Reconnaître les différences de concepts, d’échelles, d’histoires et de situations.
Contextualiser
Ne pas arracher une idée au monde intellectuel, historique ou social dans lequel elle prend sens.
Relier
Faire apparaître des correspondances sans les transformer immédiatement en identités.
Éprouver
Confronter les récits et les idées à ce qui résiste : les faits, les corps, les conséquences et le réel.
Situer
Demander depuis quelle position une parole est énoncée et quels rapports de pouvoir traversent la relation.
Laisser ouvert
Accepter qu’une rencontre féconde puisse produire une nouvelle question plutôt qu’une conclusion définitive.
Cette manière de penser modifie profondément la fonction de la relation.
La relation n’est plus ce qui doit nécessairement résoudre la différence.
Elle devient ce qui permet à plusieurs réalités de devenir mutuellement perceptibles sans perdre entièrement leur singularité.
Entre deux mondes, il n’est pas toujours nécessaire de construire
une troisième demeure qui les contiendrait tous les deux.
Il suffit parfois de préserver un passage.
Un passage ne supprime pas les rives.
Il ne prétend pas qu’elles sont identiques.
Il permet simplement qu’un déplacement devienne possible entre elles.
Peut-être est-ce une image plus juste de ce que pourrait être une pensée relationnelle au XXIe siècle.
Non plus une architecture destinée à contenir définitivement le monde dans un système.
Mais un art de construire des passages entre des réalités qui conservent le droit de ne pas devenir une seule chose.
Une pensée relationnelle n’aurait donc pas pour tâche d’abolir les écarts, mais de rendre possibles des relations suffisamment justes pour que ces écarts puissent être rencontrés, interrogés et parfois transformés.
Relier ne signifie plus tout ramener à l’un.
Cela peut signifier apprendre à préserver ce qui permet
encore de passer de l’un à l’autre.
Habiter les contradictions
Nous pouvons maintenant revenir à la proposition qui traversait silencieusement tout ce parcours.
Peut-être une pensée du XXIe siècle doit-elle apprendre à habiter certaines contradictions plutôt qu’à vouloir toutes les résoudre.
Mais le mot habiter demande ici toute notre attention.
Habiter une tension ne signifie pas s’y installer passivement.
Rester suffisamment présent à une tension pour discerner ce qu’elle demande.
Certaines contradictions ont besoin de temps. D’autres appellent une transformation. Certaines exigent une décision. D’autres encore indiquent qu’une limite a été franchie.
C’est ici que le discernement devient décisif.
Car toutes les tensions ne demandent pas la même réponse.
Maintenir
Certaines polarités sont constitutives de l’existence : autonomie et relation, stabilité et changement, singularité et appartenance. Les supprimer appauvrirait ce qu’elles rendent possible.
Transformer
Certaines tensions signalent qu’une relation, une institution ou une manière de penser doit évoluer. Elles ne demandent pas nécessairement un vainqueur, mais une nouvelle configuration.
Trancher
Certaines situations exigent une décision. Penser la complexité n’abolit ni la responsabilité ni la nécessité d’agir lorsque ne pas choisir devient lui-même un choix.
Quitter
Certaines relations cessent d’être des tensions fécondes lorsqu’elles deviennent violence, emprise ou destruction. La relation ne constitue pas alors une obligation supérieure à la protection de ce qui peut encore vivre.
« Comment résoudre cette contradiction ? »
mais :
« Qu’est-ce que cette tension demande de nous ? »
Ce déplacement paraît modeste.
Il transforme pourtant profondément notre manière de penser.
Nous cessons de supposer qu’une seule opération intellectuelle pourrait convenir à toutes les contradictions.
Nous devons regarder leur nature, leur histoire, leurs effets, les rapports de pouvoir qu’elles contiennent et les possibilités qu’elles ouvrent ou qu’elles ferment.
Tout ce qui oppose deux forces n’est pas une polarité qu’il faudrait apprendre à habiter.
Une pensée des tensions perdrait sa portée éthique si elle transformait la domination, la violence ou la destruction en simples différences de points de vue.
La pensée complexe ne consiste donc pas à suspendre indéfiniment le jugement.
Elle peut au contraire rendre le jugement plus exigeant.
Parce qu’elle nous oblige à voir davantage avant de décider.
À reconnaître les conséquences.
À entendre les voix qui ne disposent pas du même pouvoir.
Et à accepter qu’une décision puisse rester imparfaite sans devenir pour autant arbitraire.
Le discernement commence précisément là où aucune règle simple ne peut décider à notre place.
Habiter les contradictions devient alors moins une théorie qu’une discipline de l’attention.
Une manière de ne pas fermer trop vite ce qui demande encore à être compris.
Mais aussi une manière de ne pas appeler « complexité » ce qui serait seulement une incapacité à poser une limite.
Entre la simplification qui tranche avant d’avoir regardé et la complexité qui n’ose plus jamais trancher, il existe peut-être un espace plus difficile.
Celui du discernement.
Habiter une contradiction ne consiste donc pas à la conserver pour elle-même.
Cela consiste à lui laisser assez d’espace pour découvrir si elle demande d’être maintenue, transformée, tranchée — ou quittée.
Quand relier ne signifie plus réconcilier
Peut-être ne s’agit-il plus de fabriquer une nouvelle synthèse, mais d’apprendre à rendre nos contradictions habitables.
Notre époque ne manque pas de tentatives pour retrouver de l’unité.
Face à la fragmentation des savoirs, à la polarisation politique, aux bouleversements écologiques, aux mutations technologiques et à l’incertitude qui traverse nos existences, le désir d’une vision capable de tout relier est compréhensible.
Nous aimerions parfois découvrir derrière la dispersion une architecture cachée.
Une cohérence suffisamment vaste pour remettre chaque chose à sa place.
Une pensée qui réconcilierait enfin ce que notre époque semble avoir séparé.
Mais peut-être devons-nous précisément nous méfier de ce mot : enfin.
Et si sa maturité ne consistait pas à produire la synthèse définitive de nos contradictions, mais à apprendre lesquelles peuvent être reliées, lesquelles doivent rester en tension, lesquelles doivent être transformées et lesquelles exigent une limite ?
Tout au long de ce parcours, une autre manière de relier est progressivement apparue.
Chercher la forme dans laquelle toutes les contradictions finiront par disparaître
chercher les formes dans lesquelles elles peuvent être rencontrées sans devenir destructrices.
Cela ne signifie pas renoncer à l’unité.
Cela signifie peut-être en modifier profondément le sens.
L’unité n’aurait plus besoin d’être l’effacement des différences.
Elle pourrait devenir la possibilité fragile de continuer à partager quelque chose malgré elles.
Un monde commun n’est peut-être pas un monde dans lequel nous sommes enfin réconciliés.
C’est peut-être un monde dans lequel nos différences peuvent encore se rencontrer sans que l’une d’elles doive nécessairement absorber toutes les autres.
Cette conception est moins spectaculaire qu’une grande synthèse.
Elle ne promet ni la fin du conflit, ni l’achèvement de l’histoire, ni la disparition de l’incertitude.
Elle demande quelque chose de plus modeste et peut-être de plus difficile :
maintenir les conditions dans lesquelles la relation reste encore possible.
Il ne s’agit peut-être plus de construire
une pensée capable de contenir tout le monde.
Il s’agit de préserver suffisamment de passages
pour que plusieurs mondes puissent encore se rencontrer.
Cela demande de distinguer sans séparer.
De relier sans confondre.
De comprendre sans réduire.
De décider sans prétendre avoir épuisé le réel.
De poser des limites sans transformer toute différence en inimitié.
Et parfois de laisser une question ouverte assez longtemps pour qu’un possible encore invisible puisse apparaître.
Peut-être est-ce là que pourrait commencer une autre forme d’humanisme.
Non pas celui qui placerait à nouveau l’être humain au centre d’une totalité réconciliée.
Mais celui qui apprendrait à l’être humain à se reconnaître comme un être de relations, de limites, de dépendances, de contradictions et de transformations.
Un être capable de chercher du commun sans exiger que le commun devienne l’identique.
Nous n’avons pas besoin d’un monde enfin débarrassé de toutes ses contradictions.
Nous avons besoin d’un monde encore suffisamment commun pour que ses différences puissent se rencontrer, se transformer — et parfois demeurer différentes — sans avoir à se détruire.
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