SE LIBÉRER NE SUFFIT PAS _ Encore faut-il rendre le possible habitable
Se libérer ne suffit pas
Encore faut-il rendre le possible habitable. De Bartleby à l'écologie narrative, pourquoi transformer nos vies suppose aussi de prendre soin des milieux qui rendent leur transformation possible.
Il existe une phrase minuscule qui traverse la littérature depuis plus d'un siècle et demi.
Dans Bartleby, le scribe, Herman Melville imagine un employé de Wall Street qui, un jour, répond à une demande parfaitement ordinaire de son patron par quelques mots devenus célèbres.
Bartleby ne proteste pas. Il ne revendique rien. Il ne cherche pas à convaincre. Il ne renverse pas la table.
Il introduit simplement, dans un monde où tout semblait devoir continuer, une possibilité jusque-là presque invisible : ne pas continuer.
Le monde de Bartleby est un monde de procédures. Il faut copier, vérifier, répondre, produire, tenir sa place. Les gestes se répètent jusqu'à sembler aller de soi.
Puis quelque chose s'interrompt.
Ce qui paraissait nécessaire cesse soudain de l'être complètement.
Il est possible de ne pas.
Car que se passe-t-il lorsque nous avons enfin réussi à dire non à ce qui nous empêchait ?
Que devient la liberté lorsqu'elle sait ce qu'elle ne veut plus, mais ne sait pas encore ce qu'elle pourrait désirer ?
Se libérer n'est pas encore devenir libre
C'est ici que Bartleby devient beaucoup plus troublant qu'un simple héros de la désobéissance.
Son refus pourrait d'abord apparaître comme un geste de liberté.
Face à un univers qui lui assigne une fonction, Bartleby découvre qu'il existe encore une possibilité que personne ne semblait avoir prévue : retirer sa participation.
Il ne prend pas le pouvoir.
Il ne cherche pas davantage à renverser celui qui l'exerce.
Il cesse simplement d'alimenter la mécanique à laquelle il participait.
Mais quelque chose d'étrange se produit ensuite.
Le refus ne reste pas limité à une tâche particulière.
Bartleby préfère ne pas vérifier les copies. Puis il préfère ne plus copier. Puis ne plus travailler. Puis ne plus quitter le bureau.
Progressivement, ce qui ressemblait à une ouverture devient un retrait.
Bartleby sait de mieux en mieux ce qu'il ne veut plus.
Mais il semble de moins en moins capable de dire ce qu'il voudrait.
Entre ces deux phrases se trouve tout un territoire.
La première permet de suspendre une assignation.
La seconde suppose qu'un désir, une direction ou une possibilité nouvelle puisse commencer à apparaître.
Bartleby accomplit magistralement le premier mouvement.
Le second n'advient presque jamais.
C'est peut-être ici qu'il faut distinguer deux moments que nous confondons souvent.
Se libérer, c'est pouvoir interrompre ce qui nous déterminait.
Devenir libre, c'est retrouver suffisamment d'espace pour que plusieurs manières d'exister puissent de nouveau devenir pensables.
La distinction est essentielle.
Car nous pouvons avoir quitté une situation sans avoir encore trouvé une direction.
Nous pouvons avoir compris ce qui nous enfermait sans savoir encore ce qui pourrait nous convenir.
Nous pouvons avoir déconstruit une ancienne représentation sans qu'une autre manière d'habiter le monde soit déjà disponible.
Et ce moment intermédiaire est fragile.
Il peut être vécu comme un vide.
Pourtant, il peut également être compris autrement : comme l'apparition d'un espace qui n'était pas disponible auparavant.
Il protège l'espace dans lequel une autre possibilité pourrait commencer à apparaître.
C'est pourquoi il serait trop simple de faire de Bartleby uniquement une figure héroïque de la résistance.
Son histoire contient aussi un avertissement.
Une ancienne manière de vivre peut devenir impossible sans qu'une nouvelle soit encore habitable.
Le refus peut ouvrir une porte sans nous apprendre comment la franchir.
Et parfois, ce n'est même pas seulement une nouvelle histoire qui manque.
Ce sont les conditions dans lesquelles cette histoire pourrait commencer à vivre.
La barque qui prend l'eau
Cette question littéraire rejoint une interrogation apparemment très différente : peut-on durablement aller mieux lorsque le milieu dans lequel nous vivons continue de nous abîmer ?
Dans un texte consacré aux conséquences sanitaires des bouleversements environnementaux, la médecin Nour El Iman utilise une image particulièrement forte.
L'image est simple.
Et précisément pour cela, elle dit beaucoup.
Écoper est nécessaire.
Cela peut même être vital.
Mais apprendre à écoper toujours plus vite ne répare pas la coque.
La médecine environnementale rencontre aujourd'hui cette question de manière très concrète.
Nous pouvons recommander de mieux dormir, de mieux manger, de bouger, de réduire certaines expositions, de protéger son organisme, de mieux récupérer.
Tous ces gestes comptent.
Mais un corps n'existe jamais seul.
Il respire un air.
Il traverse des températures.
Il rencontre des substances.
Il habite des bâtiments, des villes, des territoires et des écosystèmes.
Il vit toujours quelque part.
Cette question change profondément la perspective.
Elle ne supprime pas la responsabilité individuelle.
Elle la replace dans un ensemble plus vaste.
Prendre soin de soi reste nécessaire.
Mais prendre soin de soi peut également conduire à regarder ce qui, autour de soi, rend ce soin possible, difficile ou parfois presque impossible.
Un être vivant ne peut être compris indépendamment des relations, des conditions et des milieux dans lesquels son existence prend forme.
Cette intuition dépasse le domaine médical.
Car nous avons progressivement développé, dans nos sociétés, un immense vocabulaire consacré au travail sur soi.
Apprendre à poser ses limites.
Changer son regard.
Développer sa résilience.
Prendre soin de soi.
Mieux communiquer.
Gérer son stress.
Retrouver confiance.
Toutes ces démarches peuvent être précieuses.
Elles peuvent permettre de retrouver une capacité d'action là où celle-ci semblait avoir disparu.
Mais elles rencontrent une limite lorsqu'elles font disparaître une question élémentaire.
Certaines difficultés peuvent être travaillées individuellement.
D'autres sont entretenues par des relations, des organisations, des conditions matérielles, des normes ou des représentations qui continuent d'agir.
Et lorsque cette dimension disparaît, un étrange renversement peut se produire.
Ce qui relève en partie d'un milieu devient exclusivement présenté comme un problème de l'individu.
À lui de mieux gérer.
À lui de mieux s'adapter.
À lui de devenir plus résilient.
À lui de supporter autrement ce qui, autour de lui, demeure inchangé.
une personne peut devenir de plus en plus compétente pour supporter ce qui l'abîme.
Elle apprend à mieux écoper.
Pendant ce temps, personne ne regarde la coque.
Mais il serait tout aussi réducteur de conclure que tout vient du milieu.
Nous ne sommes pas simplement les produits passifs de ce qui nous entoure.
Nous pouvons interpréter.
Choisir.
Résister.
Créer.
Transformer certaines relations.
Quitter certains espaces.
En construire d'autres.
La question n'est donc peut-être pas de choisir entre changer l'individu et changer le monde.
Elle consiste plutôt à comprendre ce qui circule entre les deux.
Mais nous ne sommes pas non plus condamnés à simplement le subir.
Nous pouvons transformer notre relation au milieu, et parfois participer à transformer le milieu lui-même.
C'est ici que la question prend une dimension supplémentaire.
Car notre environnement n'est pas seulement composé d'air, de températures, de bâtiments, d'institutions ou de relations.
Nous habitons également quelque chose de beaucoup moins visible.
Des histoires.
Des représentations.
Des normes.
Des manières apprises de comprendre ce qui est raisonnable, souhaitable, acceptable ou impossible.
Nous habitons aussi des récits
Nous n'habitons pas seulement des maisons, des villes, des paysages, des institutions ou des relations.
Nous habitons aussi des récits.
Ils sont moins visibles qu'un mur, moins immédiatement perceptibles qu'une température ou qu'un air devenu irrespirable.
Pourtant, ils participent eux aussi à la constitution du milieu dans lequel nous apprenons à vivre.
Depuis l'enfance, nous rencontrons des histoires, des représentations et des manières de nommer le monde.
Elles nous disent, plus ou moins explicitement, ce que signifie réussir.
Ce que signifie échouer.
Ce qu'est une famille.
Ce qu'est une vie normale.
Ce que nous devrions désirer.
Ce que nous devrions craindre.
Ce qu'il serait raisonnable d'accepter.
Et parfois ce qu'il serait impensable de remettre en question.
Il participe aussi à dessiner les limites de ce que nous croyons pouvoir y vivre.
Ces récits viennent de multiples endroits.
De nos familles.
De l'école.
Des entreprises.
Des institutions.
Des traditions.
Des médias.
De la publicité.
Des réseaux sociaux.
Des communautés auxquelles nous appartenons.
Et parfois simplement de phrases répétées suffisamment longtemps pour finir par sembler évidentes.
Ces récits ne déterminent jamais complètement ce que nous sommes.
Nous pouvons les interpréter, les contester, les transformer, les transmettre autrement.
Mais ils dessinent une partie du paysage à l'intérieur duquel nous apprenons à nous comprendre nous-mêmes.
Ils contribuent ainsi à former non seulement notre représentation du réel, mais aussi notre représentation du possible.
C'est peut-être ici que le pouvoir d'un récit devient le plus difficile à percevoir.
Tant qu'une histoire se présente comme une histoire, nous pouvons encore la regarder.
Nous pouvons demander qui la raconte.
D'où elle vient.
Ce qu'elle rend visible.
Ce qu'elle laisse dans l'ombre.
Nous pouvons lui opposer une autre interprétation.
Mais certains récits deviennent tellement familiers qu'ils cessent précisément d'apparaître comme des récits.
Ils deviennent simplement :
Ou encore :
« Tu es comme ça. »
« Les choses ont toujours fonctionné ainsi. »
« Tout le monde fait comme ça. »
« Il faut bien être réaliste. »
« Tu n'as pas vraiment le choix. »
« Il n'y a pas d'alternative. »
À ce moment-là, quelque chose se produit.
Le récit n'est plus perçu comme une interprétation particulière du monde.
Il commence à se confondre avec le monde lui-même.
Le champ du possible peut alors se rétrécir.
Certaines alternatives deviennent difficiles à formuler.
Puis difficiles à imaginer.
Puis presque invisibles.
Il ne devient même plus nécessaire d'interdire certaines possibilités.
Elles ont simplement disparu de l'horizon.
Il apparaît lorsqu'une configuration narrative réduit progressivement la possibilité d'imaginer, de formuler ou d'habiter d'autres manières d'exister.
L'empêchement ne consiste donc pas toujours à dire explicitement :
« Tu ne peux pas. »
Il peut agir plus profondément.
Il peut rendre une possibilité tellement étrangère au récit disponible qu'elle ne se présente même plus à l'esprit.
Nous continuons alors parfois à choisir.
Mais nous choisissons à l'intérieur d'un espace dont les frontières ont déjà été dessinées.
C'est ici que Bartleby réapparaît.
Son geste possède une force particulière parce qu'il ne propose pas immédiatement un autre récit.
Il suspend celui qui semblait aller de soi.
À la demande ordinaire du monde, il répond :
Et soudain, quelque chose que personne ne semblait avoir besoin de questionner devient visible.
Il était possible de ne pas répondre comme prévu.
Il était possible de suspendre le rôle.
Il était possible d'interrompre la répétition.
Le récit qui se présentait comme nécessaire retrouve soudain son statut de récit.
rendre à nouveau contingent ce qui s'était présenté comme inévitable.
Pourtant, une difficulté demeure.
Lorsque le récit ancien se fissure, nous voulons souvent savoir immédiatement ce qui doit le remplacer.
Quelle nouvelle certitude ?
Quelle nouvelle identité ?
Quelle nouvelle direction ?
Quel nouveau récit ?
Mais remplacer trop vite une histoire par une autre peut reproduire exactement ce que nous cherchions à quitter :
un monde dans lequel tout est déjà décidé.
Peut-être existe-t-il donc, entre l'ancien récit et celui qui pourra naître, un espace qu'il ne faut pas immédiatement remplir.
Un moment où quelque chose a cessé d'être nécessaire, mais où ce qui vient ensuite n'a pas encore de forme.
Lorsque l'ancien monde ne tient plus et que le nouveau n'existe pas encore
Il existe un moment étrange dans toute transformation : celui où nous ne pouvons plus vraiment revenir en arrière, mais où nous ne savons pas encore vers quoi avancer.
Une ancienne évidence s'est fissurée.
Une manière de comprendre notre vie, une relation, une identité, une organisation ou une représentation du monde ne fonctionne plus comme auparavant.
Nous avons vu quelque chose.
Et une fois que nous l'avons vu, il devient difficile de faire comme si nous ne le savions pas.
Mais le nouveau n'existe pas encore.
C'est un seuil.
Et le seuil est un lieu inconfortable.
Parce qu'il ne possède pas encore les repères du monde qui vient.
Nous savons davantage ce que nous quittons que ce que nous allons rencontrer.
L'ancien récit avait au moins un avantage : il organisait le réel.
Il indiquait les places.
Il distribuait les rôles.
Il permettait de savoir ce qui était attendu.
Même lorsqu'il était devenu inhabitable, il restait connu.
Le seuil, lui, ne promet rien de tel.
C'est peut-être pour cela que nous cherchons si rapidement à remplir cet espace.
Une certitude disparaît : nous en cherchons une autre.
Une identité se fissure : nous voulons immédiatement nous redéfinir.
Une manière de vivre devient impossible : nous demandons aussitôt quelle est la bonne manière de vivre désormais.
Nous voudrions parfois qu'un nouveau récit arrive avec une carte complète.
Qu'il nous dise :
Voici ce que tu dois maintenant penser.
Voici ce que tu dois devenir.
Voici le chemin.
Voici la destination.
Mais si nous remplissons trop vite l'espace qui vient de s'ouvrir, nous risquons simplement de remplacer une nécessité par une autre.
Une assignation par une nouvelle assignation.
Un récit fermé par un autre récit fermé.
Il existe alors une phrase qui pourrait être aussi importante que le refus de Bartleby.
Bartleby disait :
Le seuil pourrait ajouter :
Deux mots changent profondément le sens de l'incertitude :
pas encore.
« Je ne sais pas » peut sembler fermer la conversation.
« Je ne sais pas encore » laisse quelque chose ouvert.
Il ne prétend pas que la réponse existe déjà.
Il ne garantit pas davantage qu'elle apparaîtra facilement.
Mais il refuse de confondre l'absence actuelle de réponse avec l'absence de possibilité.
Ce déplacement est essentiel.
Le vide est généralement vécu comme quelque chose qu'il faut combler.
L'espace, lui, peut accueillir.
Le vide appelle une réponse.
L'espace permet une apparition.
Le vide semble dire :
Il n'y a plus rien.
Le seuil pourrait dire :
Quelque chose n'a peut-être pas encore pris forme.
La transformation ne consiste donc pas toujours
à savoir immédiatement par quoi remplacer
ce que nous quittons.
Elle peut commencer par la capacité
à maintenir ouvert un espace
dans lequel une possibilité encore inconnue
pourra devenir perceptible.
Mais le seuil possède lui aussi un danger.
On peut y rester.
L'ouverture peut devenir attente.
L'incertitude peut devenir immobilité.
Le refus peut devenir retrait.
C'est peut-être précisément ce que Bartleby nous oblige à regarder.
Il ouvre une brèche extraordinaire dans le monde qui lui était assigné.
Mais cette brèche ne devient jamais véritablement un chemin.
Il ne retourne pas dans l'ancien récit.
Pourtant, aucun autre horizon ne semble devenir suffisamment désirable ou accessible pour qu'il puisse s'y engager.
Il doit pouvoir rester suffisamment ouvert pour qu'une possibilité apparaisse, puis suffisamment vivant pour que quelque chose puisse commencer.
L'une des images les plus saisissantes de Bartleby est alors celle du mur.
Bartleby regarde par une fenêtre.
Une fenêtre devrait ouvrir le regard.
Elle devrait donner sur un dehors, une distance, un horizon.
Mais ce qu'il rencontre est encore un mur.
C'est peut-être une image presque parfaite du possible empêché :
l'ouverture existe, mais elle ne donne encore accès à aucun horizon habitable.
C'est ici que la question change.
Nous ne demandons plus seulement :
De quoi pouvons-nous nous libérer ?
Une autre interrogation apparaît :
Cette question ne cherche pas encore une destination définitive.
Elle cherche un mouvement.
Une possibilité.
Une bifurcation.
Quelque chose qui puisse être essayé, rencontré, transformé.
Car peut-être qu'un récit devient véritablement vivant à cet instant précis :
non lorsqu'il nous explique seulement pourquoi l'ancien monde était devenu inhabitable,
mais lorsqu'il commence à rendre perceptible ce qui n'était pas encore pensable.
Réouvrir le possible
Peut-être est-ce ici que commence véritablement un Récit Vivant : non lorsqu'il nous fournit une nouvelle réponse, mais lorsqu'il agrandit l'espace dans lequel des réponses peuvent apparaître.
Nous demandons souvent aux récits de nous expliquer le monde.
Nous leur demandons de mettre de l'ordre dans ce qui nous arrive.
De donner une forme à l'expérience.
De relier des événements.
De transmettre une mémoire.
De rendre une situation intelligible.
Toutes ces fonctions sont essentielles.
Mais il en existe peut-être une autre, plus discrète et pourtant décisive.
Un récit peut modifier le champ de ce que nous croyons possible.
D'autres l'ouvrent suffisamment pour que quelque chose qui n'avait pas encore de place puisse commencer à apparaître.
Réouvrir le possible ne signifie pas inventer artificiellement une solution heureuse.
Cela ne signifie pas davantage remplacer une histoire douloureuse par une histoire rassurante.
Un récit vivant n'est pas nécessairement un récit optimiste.
Il peut traverser la perte, le conflit, l'incertitude, la contradiction ou l'échec.
Ce qui le rend vivant se situe ailleurs.
Il ne referme pas prématurément ce qu'il vient d'ouvrir.
Il ne transforme pas l'incertitude en nouvelle doctrine.
Il ne nous dit pas nécessairement :
Voici la solution.
Voici ce que tu dois devenir.
Voici ce que tu dois penser.
Voici le seul chemin possible.
Il pourrait plutôt nous permettre de demander :
Nous pouvons alors proposer une définition.
Cette proposition déplace profondément notre manière d'évaluer un récit.
Nous pouvons bien sûr continuer à demander s'il est juste.
S'il est cohérent.
S'il éclaire quelque chose.
S'il nous touche.
S'il permet de comprendre une expérience.
Mais une autre question devient possible.
Cette question est importante parce que le possible ne commence pas toujours dans l'action.
Il commence parfois beaucoup plus tôt.
Dans une pensée qui devient formulable.
Dans une distinction que nous n'avions jamais faite.
Dans une question que nous ne nous étions jamais autorisés à poser.
Dans une relation que nous découvrons sous un autre angle.
Dans une manière différente de nommer ce qui nous arrive.
Ou simplement dans cette intuition :
Ce déplacement peut sembler minuscule.
Pourtant, il modifie déjà quelque chose de fondamental.
Ce qui paraissait nécessaire redevient une possibilité parmi d'autres.
Ce qui semblait impossible entre dans le champ du pensable.
Et ce qui devient pensable peut parfois devenir imaginable, puis expérimentable.
Il ne s'agit pas d'une progression automatique.
Tout ce qui est pensable ne devient pas possible.
Tout ce qui est possible ne doit pas nécessairement être réalisé.
Et tout ce qui peut être expérimenté ne devient pas habitable.
Entre chacune de ces étapes, il faut du discernement, de l'expérience, de la relation et parfois du temps.
Mais la première transformation est déjà immense :
le monde n'est plus entièrement fermé.
La liberté peut alors être comprise autrement.
Non seulement comme la possibilité de choisir entre plusieurs options déjà disponibles.
Mais comme la possibilité de faire apparaître des options qui ne l'étaient pas encore.
Cela peut aussi consister à retrouver la capacité d'apercevoir un chemin qui n'était pas encore tracé.
C'est là que l'imaginaire retrouve une fonction essentielle.
Non pas fuir le réel.
Mais empêcher le réel présent de devenir la seule forme imaginable du réel.
L'imaginaire ouvre une distance.
Dans cette distance, le monde peut momentanément cesser d'être confondu avec ce qu'il est déjà.
Une bifurcation devient perceptible.
Une autre relation devient concevable.
Une autre manière d'habiter la situation peut être essayée.
Nous pouvons maintenant revenir au mouvement commencé avec Bartleby.
Il ne s'agit plus seulement d'une opposition entre oui et non.
Quelque chose de plus complexe apparaît.
Le « non » conserve ici toute son importance.
Il protège une limite.
Il interrompt une répétition.
Il rend une brèche possible.
Mais il n'est plus le dernier mot.
« Peut-être pourrions-nous essayer autrement. »
C'est peut-être aussi ce qui distingue un récit vivant d'un récit qui cherche simplement à remplacer l'ancien.
Le récit vivant n'a pas besoin de posséder l'avenir.
Il n'a pas besoin de savoir exactement ce qui doit advenir.
Il peut accepter que certaines réponses émergent de l'expérience elle-même.
Il crée une orientation sans imposer une destination.
Il rend une exploration possible sans écrire à l'avance ce qu'elle devra découvrir.
Il maintient suffisamment d'ouverture pour que le réel, les autres et nous-mêmes puissions encore le transformer.
Mais une difficulté demeure.
Nous pouvons avoir retrouvé la capacité d'imaginer autrement.
Nous pouvons même apercevoir une possibilité nouvelle.
Cela ne signifie pas encore que nous puissions la vivre.
Car une possibilité ne flotte pas dans le vide.
Pour devenir réelle, elle doit pouvoir rencontrer des conditions qui lui permettent de prendre forme.
Un espace.
Une relation.
Une pratique.
Parfois une communauté.
Parfois une institution.
Parfois simplement quelqu'un capable de reconnaître que cette possibilité mérite d'être essayée.
Mais pour devenir une manière de vivre, le possible doit encore trouver un milieu dans lequel il puisse prendre racine.
Nous retrouvons alors la question du commencement.
Celle du corps et de son environnement.
Celle de la barque et de sa coque.
Celle de Bartleby devant son mur.
Et une nouvelle proposition devient nécessaire.
Un possible a besoin d'un milieu
Imaginer une autre manière de vivre ne signifie pas encore pouvoir la vivre.
Une possibilité peut devenir pensable.
Elle peut même devenir désirable.
Nous pouvons commencer à lui donner un nom, à en percevoir les contours, à imaginer ce qu'elle changerait.
Pourtant, quelque chose peut encore manquer.
Car une possibilité ne devient pas réelle par la seule force de notre volonté.
Elle a besoin de conditions dans lesquelles commencer à exister.
Elle peut avoir besoin d'un lieu.
D'une relation.
D'un langage.
D'une pratique.
D'un rythme différent.
D'autres personnes avec lesquelles quelque chose puisse être essayé.
Parfois d'une communauté.
Parfois d'une institution capable de reconnaître ce qui cherche à émerger.
Cette proposition déplace encore légèrement notre regard.
Nous imaginons souvent le possible comme quelque chose qui existerait à l'intérieur de nous.
Une idée.
Un désir.
Une décision.
Un projet.
Mais une possibilité devient réellement vivante lorsqu'elle rencontre un monde avec lequel elle peut entrer en relation.
Une graine contient une possibilité.
Pourtant, aucune graine ne pousse indépendamment de son milieu.
Il lui faut de la terre.
De l'eau.
Une température.
De la lumière.
Du temps.
Et un espace suffisamment disponible pour qu'elle puisse prendre forme.
Il est aussi une relation entre ce qui cherche à émerger et le milieu qui peut, ou non, lui permettre de vivre.
Nous pouvons alors regarder Bartleby une dernière fois.
Il a trouvé le refus.
Il a ouvert une brèche.
Il s'est retiré du rôle auquel son environnement semblait le réduire.
Mais aucun autre milieu ne devient réellement habitable pour lui.
Son employeur lui propose pourtant plusieurs solutions.
Partir.
Travailler ailleurs.
Trouver un autre arrangement.
Mais proposer des solutions n'est pas nécessairement ouvrir un possible.
Car ces solutions appartiennent encore au monde tel que les autres savent déjà le concevoir.
Bartleby ne semble plus parvenir à y trouver une place depuis laquelle quelque chose pourrait recommencer.
L'image du mur prend alors une profondeur supplémentaire.
La fenêtre existe.
Mais elle ne donne pas encore sur un horizon.
Elle donne sur un autre mur.
Nous retrouvons ici la question posée par la barque qui prend l'eau.
Faut-il transformer l'individu ou transformer son environnement ?
La question semble parfois nous obliger à choisir.
D'un côté : « Change-toi toi-même. »
De l'autre : « Rien ne changera tant que le monde entier n'aura pas changé. »
Ces deux positions contiennent une part de vérité.
Et toutes deux deviennent insuffisantes lorsqu'elles sont isolées.
Nous ne pouvons pas demander indéfiniment aux individus de s'adapter à des environnements qui réduisent leurs possibilités d'existence.
Mais nous ne pouvons pas davantage attendre que le monde entier soit transformé avant de commencer à vivre autrement.
celui des transformations locales, relationnelles, narratives et collectives qui rendent progressivement d'autres manières de vivre possibles.
Nous pouvons transformer certaines relations.
Créer certains lieux.
Modifier certaines pratiques.
Changer certaines règles.
Faire évoluer certaines institutions.
Inventer de nouveaux récits.
Protéger des expériences encore fragiles.
Relier des personnes qui pensaient être seules à imaginer autrement.
Toutes ces transformations peuvent sembler modestes lorsqu'on les compare à l'immensité du monde.
Pourtant, elles peuvent modifier très concrètement les conditions dans lesquelles certaines possibilités deviennent vivables.
Et ce qui commence localement peut ensuite produire de nouveaux récits, de nouvelles pratiques, de nouvelles relations.
Le milieu transforme les êtres.
Mais les êtres peuvent également transformer leur milieu.
Nous vivons dans une circulation permanente entre milieux, récits, perceptions, possibilités et actions.
On pourrait représenter cette circulation de manière très simple.
Le milieu influence les récits qui peuvent apparaître et circuler.
Les récits participent à notre manière d'interpréter ce qui nous arrive.
Cette interprétation contribue à dessiner le champ de ce que nous jugeons pensable.
Ce qui devient pensable peut ouvrir de nouvelles possibilités.
Certaines de ces possibilités peuvent être expérimentées.
Et certaines expériences peuvent, à leur tour, transformer les relations, les pratiques et les milieux dans lesquels de nouveaux récits apparaîtront.
C'est peut-être ici que l'expression écologie narrative prend tout son sens.
Une écologie ne s'intéresse jamais à un élément complètement isolé.
Elle observe des relations.
Des interdépendances.
Des équilibres.
Des perturbations.
Des conditions d'apparition et de disparition.
Une écologie narrative pourrait regarder les récits de la même manière.
Non seulement demander :
Quelle histoire racontons-nous ?
Mais également :
Dans quel milieu cette histoire apparaît-elle ?
Quelles relations entretient-elle ?
Quelles possibilités rend-elle visibles ?
Lesquelles rend-elle invisibles ?
Que permet-elle d'expérimenter ?
Et quel monde contribue-t-elle, à son tour, à rendre habitable ?
Le récit cesse alors d'être seulement un objet que nous produisons.
Il devient une composante des milieux symboliques dans lesquels nous vivons ensemble.
Et prendre soin des récits signifie peut-être aussi prendre soin des conditions dans lesquelles ils peuvent évoluer sans devenir des prisons.
Se libérer de ce qui empêche.
Puis :
créer les conditions dans lesquelles autre chose peut commencer à vivre.
Le premier mouvement ouvre la brèche.
Le second transforme progressivement cette brèche en passage.
Et peut-être reste-t-il encore une dernière question.
Prendre soin de ce qui pourrait naître
Nous savons relativement bien apprendre à reconnaître ce qui enferme.
Nous apprenons à identifier les contraintes.
À déconstruire certaines évidences.
À reconnaître certaines assignations.
À poser des limites.
À nous désidentifier de ce qui prétendait parler entièrement à notre place.
À dire non.
Tout cela est nécessaire.
Il existe des moments où la première forme de liberté consiste précisément à interrompre ce qui semblait devoir continuer.
Bartleby nous laisse cette phrase comme une brèche.
Elle rappelle qu'aucun ordre du monde n'est absolument assuré de notre participation.
Qu'une répétition peut être suspendue.
Qu'un rôle peut cesser d'aller de soi.
Que ce qui se présentait comme nécessaire peut redevenir contingent.
Mais Bartleby nous laisse également devant une question beaucoup plus difficile.
C'est peut-être l'un des enjeux essentiels de notre époque.
Nous avons développé une capacité considérable à déconstruire.
Nous savons analyser les rapports de pouvoir.
Interroger les normes.
Examiner les récits hérités.
Débusquer ce qui se cache derrière certaines évidences.
Cette lucidité est précieuse.
Elle permet de rendre visible ce qui agissait auparavant dans l'ombre.
Mais la lucidité peut devenir épuisante si elle ne rencontre jamais une capacité correspondante à faire émerger autre chose.
Après la critique vient donc une autre responsabilité.
Non pas celle de fabriquer immédiatement une nouvelle certitude.
Mais celle de prendre soin des conditions dans lesquelles quelque chose d'autre peut commencer.
Cela suppose peut-être de modifier légèrement nos questions.
Nous pouvons continuer à demander :
Qu'est-ce qui nous enferme ?
Qu'est-ce qui nous abîme ?
À quoi devons-nous résister ?
De quoi devons-nous nous libérer ?
Mais nous pouvons ajouter une seconde série de questions.
Qu'est-ce qui n'avait jusqu'ici ni langage, ni place, ni espace pour apparaître ?
Et de quel milieu cette possibilité aurait-elle besoin pour commencer à vivre ?
Le déplacement peut sembler léger.
Il est pourtant considérable.
Nous ne regardons plus seulement ce qui doit cesser.
Nous devenons attentifs à ce qui pourrait commencer.
C'est ici que la question du soin retrouve toute sa profondeur.
Prendre soin de soi reste essentiel.
Prendre soin des corps.
Des limites.
Des relations.
Des environnements.
Mais peut-être existe-t-il également quelque chose comme un soin du possible.
Prendre soin d'une possibilité ne signifie pas décider à l'avance ce qu'elle devra devenir.
C'est parfois exactement l'inverse.
C'est lui donner suffisamment d'espace pour qu'elle puisse nous surprendre.
La protéger lorsqu'elle est encore fragile.
Lui permettre d'être essayée.
Accepter qu'elle se transforme au contact du réel.
Reconnaître qu'elle puisse échouer.
Et rester capable d'apprendre de ce qu'elle fait apparaître.
C'est préserver suffisamment d'ouverture pour qu'un avenir qui n'était pas encore pensable puisse commencer à se former.
Nous pouvons alors revenir une dernière fois à l'image du mur.
Le mur n'a pas nécessairement disparu.
Les contraintes n'ont pas toutes cessé.
Le monde n'est pas soudain devenu entièrement disponible.
Mais une fissure est apparue.
Et par cette fissure, quelque chose devient visible qui ne l'était pas auparavant.
Peut-être une lumière.
Peut-être un paysage.
Peut-être seulement assez d'espace pour comprendre qu'il existe un dehors.
Le récit vivant n'a alors pas besoin de nous montrer toute la route.
Il n'a pas besoin de connaître la destination.
Il lui suffit parfois de rendre perceptible que le mur n'est pas tout le monde.
Cette réouverture n'est pas une promesse de bonheur.
Elle ne garantit pas que le chemin sera facile.
Elle ne supprime ni les contraintes, ni les conflits, ni l'incertitude.
Elle accomplit quelque chose de plus modeste et peut-être de plus précieux :
elle rend à nouveau l'avenir inachevé.
Le monde après le « non »
Se libérer ne suffit pas.
Mais cela ne signifie pas que le geste de libération soit secondaire.
Il est parfois le commencement.
Le moment où une nécessité supposée cesse d'être absolue.
Le moment où le mur se fissure.
Le moment où nous découvrons qu'une autre réponse est au moins pensable.
Puis vient une tâche peut-être plus difficile encore.
Ne pas refermer trop vite ce qui vient de s'ouvrir.
Ne pas remplacer immédiatement une ancienne assignation par une nouvelle.
Accepter le seuil.
Explorer.
Expérimenter.
Et prendre soin des milieux dans lesquels une possibilité nouvelle pourra commencer à devenir vivable.
« De quoi devons-nous nous libérer ? »
Il faut désormais apprendre à poser aussi cette autre question :
« Qu'est-ce qui essaie de devenir possible ? »
Car une liberté qui ne trouve aucun monde où prendre forme risque de demeurer un seuil.
Et un monde qui ne laisse apparaître aucune possibilité nouvelle finit par devenir un mur.
Entre les deux, il existe peut-être le territoire des Récits Vivants :
un espace où nous pouvons interrompre ce qui enferme, maintenir ouverte l'incertitude, faire apparaître d'autres possibles et commencer à construire les conditions dans lesquelles certains d'entre eux pourront vivre.
Mais parfois,
c'est par une brèche que le monde recommence.
Y a-t-il quelque chose dans votre vie, dans nos relations ou dans notre monde qui vous semble aujourd'hui impossible, mais qui pourrait le devenir si nous changions le récit ou le milieu qui l'entoure ?
Peut-être est-ce là que commence une autre histoire.
Commentaires
Enregistrer un commentaire