CE QUI RÉSISTE AU RÉCIT
CE QUI RÉSISTE AU RÉCIT
Une enquête des Récits Vivants
Les Récits Vivants partent d’une intuition : les histoires que nous construisons pour comprendre le monde ne se contentent pas de le décrire. Elles orientent notre attention, rendent certaines interprétations plus plausibles que d’autres et contribuent à déterminer ce que nous croyons possible de faire ensuite.
Mais cette intuition appelle une exigence.
Si nous voulons parler de récits vivants, encore faut-il pouvoir distinguer un récit réellement capable d’évoluer d’un récit qui ne ferait qu’absorber chaque événement dans une histoire déjà écrite.
C’est l’objet de cette enquête.
Nous ne cherchons pas ici à démontrer que tout est récit, ni qu’il faudrait changer d’histoire chaque fois que quelque chose nous contredit. Nous posons une question plus difficile :
Pour l’examiner, nous mettons l’hypothèse des Récits Vivants en dialogue avec plusieurs travaux sur les récits, le raisonnement motivé, l’apprentissage, la dépendance au sentier, les rétroactions et la manière dont les systèmes de pensée répondent aux anomalies.
Mais nous voulons également retourner la question contre notre propre proposition.
La transformabilité narrative, telle qu’elle est explorée ici, n’est pas présentée comme une théorie démontrée. Elle constitue une hypothèse : un récit pourrait être dit vivant non parce qu’il change continuellement, mais parce qu’il reste capable de reconnaître ce qui, dans le monde, mérite réellement de modifier ses interprétations et les actions qui en découlent.
Cette hypothèse devra pouvoir rencontrer ses propres limites.
Si d’autres concepts expliquent mieux ce que nous observons, si nos catégories ne permettent pas de distinguer suffisamment les situations, ou si les faits résistent à notre modèle, alors celui-ci devra lui-même être transformé.
C’est à partir de cette exigence que nous pouvons entrer dans la question centrale :
Quand quelque chose ne répond plus comme prévu
Nous connaissons tous ce moment.
Nous pensions avoir compris ce qui se passait.
Puis quelque chose ne répond plus comme prévu.
Notre premier mouvement consiste souvent à considérer cette résistance comme un obstacle : quelque chose qu’il faudrait dépasser, convaincre, corriger ou contourner.
Mais une autre possibilité existe.
La réponse ne peut pourtant pas être : toujours.
Une objection peut être mal fondée. Une critique peut viser une caricature. Une institution peut défendre son propre pouvoir. Une rumeur fausse peut produire des effets bien réels. Une opposition peut être intéressée, partielle ou simplement erronée.
Mais toute résistance ne mérite pas non plus d’être écartée.
C’est entre ces deux erreurs que commence notre enquête.
1. Tout n’est pas récit
Une précaution est nécessaire.
Une contrainte physique n’est pas un récit.
Une institution ne se réduit pas à un récit.
Un intérêt matériel ne disparaît pas parce qu’il peut être raconté de plusieurs manières.
Une croyance isolée n’est pas nécessairement un récit.
Dans cette enquête, le mot récit sera donc utilisé dans un sens plus précis.
Dans cette enquête, nous appellerons récit une configuration suffisamment identifiable qui relie une situation, des causes, des acteurs, des valeurs, une temporalité et un devenir possible — et qui contribue ainsi à rendre certaines actions plus plausibles que d’autres.
Un récit ne dit donc pas seulement :
Il suggère également :
Dans tous ces cas, le récit ne reste pas seulement dans le langage.
Puis quelque chose arrive qui ne rentre pas tout à fait dans l’histoire.
C’est là que le récit devient particulièrement intéressant à observer.
Où en est notre enquête ?
La transformabilité narrative n’est pas présentée ici comme une théorie démontrée.
Notre enquête formule une hypothèse et construit un protocole permettant précisément d’essayer de la mettre en défaut.
Il ne s’agit donc pas de demander au lecteur d’adhérer à un nouveau concept. Il s’agit de découvrir si celui-ci permet réellement d’observer quelque chose que les approches existantes expliquent moins bien.
2. Ce que la recherche nous oblige déjà à savoir
Plusieurs champs de recherche empêchent de traiter trop simplement la rencontre entre un récit et ce qui le contredit.
Les travaux sur le raisonnement motivé, notamment ceux de Charles Taber et Milton Lodge, montrent que nous ne traitons pas nécessairement de la même manière les informations compatibles et incompatibles avec nos convictions préalables.
Lorsque nous rencontrons une information qui conforte ce que nous pensions déjà, nous pouvons l’accueillir plus facilement. Lorsqu’elle menace une conviction importante, nous pouvons au contraire devenir plus exigeants, chercher ses faiblesses ou mobiliser davantage de contre-arguments.
Cette observation est importante pour notre enquête.
Une résistance peut être présente, visible et même argumentée sans que le récit qui la rencontre lui accorde pour autant la possibilité de modifier son cadre initial.
Quand une idée séduisante devient elle-même trop simple
L’histoire du backfire effect, parfois traduit par effet de retour de flamme, apporte cependant une seconde prudence.
Certains travaux avaient observé que la correction d’une information erronée pouvait, dans certaines circonstances, renforcer la croyance initiale. Cette idée a ensuite beaucoup circulé : contredire quelqu’un risquerait donc de renforcer presque mécaniquement sa conviction.
Mais les recherches ultérieures ont fortement relativisé la généralité de cet effet. Les corrections peuvent améliorer l’exactitude des croyances, même si leurs effets ne sont ni absolus ni nécessairement durables.
Cette histoire constitue presque un avertissement méthodologique pour les Récits Vivants.
Il serait tentant de construire une opposition simple : d’un côté les récits ouverts, capables d’entendre ce qui les contredit ; de l’autre les récits fermés, qui rejetteraient toute contradiction.
Mais le réel est plus difficile. Une contradiction peut être faible, mal établie ou peu pertinente. Et maintenir une conviction face à elle peut parfois être parfaitement raisonnable.
Une résistance peut avoir été construite par l’histoire
Les travaux sur la dépendance au sentier, notamment ceux de Paul Pierson, rappellent qu’une situation présente ne peut pas toujours être comprise indépendamment de la trajectoire qui l’a produite.
Des décisions prises à un moment donné peuvent créer des investissements, des habitudes, des institutions, des compétences ou des intérêts qui rendent ensuite certaines bifurcations plus coûteuses.
Une résistance n’est donc pas nécessairement la preuve qu’une transformation serait impossible ou mauvaise. Elle peut être l’effet très réel d’un chemin antérieurement emprunté.
La dépendance au sentier oblige à résister à ces deux simplifications.
Nos actions peuvent contribuer à produire ce qui leur résistera ensuite
Les recherches sur les rétroactions ajoutent une difficulté supplémentaire.
Une action ne se contente pas toujours d’intervenir dans une situation déjà constituée. Elle peut modifier les comportements, les attentes, les alliances, les ressources ou les perceptions des acteurs concernés.
Les travaux de Lawrence Jacobs et Suzanne Mettler sur les effets de rétroaction montrent ainsi que les politiques et dispositifs mis en œuvre peuvent à leur tour contribuer à transformer les attitudes et comportements auxquels ils seront confrontés.
Autrement dit, ce qui résiste aujourd’hui peut parfois être en partie une conséquence de ce que nous avons fait hier.
Corriger l’action ou interroger ce qui l’orientait ?
Chris Argyris et Donald Schön ont proposé une distinction devenue classique entre l’apprentissage en simple boucle et l’apprentissage en double boucle.
Dans le premier cas, nous corrigeons notre action pour atteindre plus efficacement un objectif donné. Dans le second, nous pouvons également interroger les hypothèses, normes ou cadres qui orientaient cette action.
Cette distinction est particulièrement proche de notre problème. Mais elle constitue aussi un avertissement : la double boucle est devenue une notion très utilisée, alors même que sa définition, son observation et sa mesure restent difficiles dans les situations réelles.
Une revue systématique récente de Maria-Victoria Auqui-Caceres et Andrea Furlan souligne précisément ces difficultés. Si nous introduisons la notion de transformabilité, elle devra donc montrer qu’elle permet de distinguer quelque chose de suffisamment précis, et pas simplement renommer l’apprentissage en double boucle.
Résister à la falsification trop simple
Enfin, la philosophie des sciences apporte une dernière précaution.
Imre Lakatos a notamment montré pourquoi une conception naïve de la falsification est insuffisante : une anomalie ne conduit pas nécessairement, à elle seule et immédiatement, à l’abandon d’un programme de recherche.
Certaines hypothèses peuvent être révisées tandis que d’autres sont provisoirement maintenues. La question devient alors moins : « Une résistance existe-t-elle ? » que : « Que permet-elle réellement d’établir, et quelle partie de notre construction doit-elle raisonnablement conduire à réexaminer ? »
Une résistance n’est pas automatiquement une vérité.
Une contradiction n’entraîne pas automatiquement un apprentissage.
Une résistance peut être historiquement construite et causalement réelle.
Notre propre action peut contribuer à produire les résistances futures.
Et apprendre ne signifie pas nécessairement abandonner ce que nous cherchions à faire.
C’est précisément dans cet espace que nous proposons de mettre à l’épreuve une hypothèse supplémentaire.
3. L’hypothèse de transformabilité
Nous pouvons maintenant préciser ce que nous cherchons à observer.
L’hypothèse des Récits Vivants n’est pas qu’un récit vivant devrait continuellement se réinventer, ni qu’il devrait céder devant chaque objection.
Elle est plus exigeante.
Cette définition déplace légèrement la question.
Nous ne demandons plus seulement si un récit change. Nous demandons pourquoi il change, ce qui le fait changer et ce que cette transformation modifie réellement.
Un récit peut ainsi conserver une orientation profonde tout en transformant ses moyens, son calendrier, certaines de ses hypothèses ou la manière dont il comprend la situation.
Transformabilité ne signifie pas volatilité
Un récit qui change à chaque résistance n’est donc pas nécessairement plus vivant. Il peut simplement ne plus disposer d’aucune continuité propre.
Transformabilité ne signifie pas docilité
Toutes les résistances ne méritent pas de transformer le récit.
Une critique mal fondée, une pression intéressée, une information fragile ou une opposition sans rapport avec l’hypothèse mise à l’épreuve ne doivent pas automatiquement conduire à une révision.
À condition que ce refus ne soit pas décidé d’avance.
Ce qui importe est que la qualité de la résistance continue de compter : qu’une résistance mieux établie, plus pertinente ou plus convergente puisse produire une réponse différente d’une objection faible ou incertaine.
C’est un récit capable d’enquêter sur la résistance, d’en évaluer la qualité et la portée, puis de laisser ce qu’elle établit réellement transformer ce qu’il rend pensable et possible ensuite.
Reste alors à rendre cette hypothèse observable.
4. Le chemin d’une résistance
Pour observer la transformabilité, il faut suivre ce qui se passe dans le temps.
Une résistance isolée ne nous apprend pas encore grand-chose. Ce qui devient intéressant est la séquence entière : ce que nous pensions avant, ce que cette compréhension nous a conduits à faire, ce qui a résisté, la manière dont nous avons interprété cette résistance et ce que nous avons fait ensuite.
Le point décisif se situe donc moins dans la résistance elle-même que dans ce qui se passe entre la résistance et l’action suivante.
Deux personnes, deux organisations ou deux systèmes de pensée peuvent rencontrer une résistance comparable et pourtant en tirer des conséquences très différentes.
Cette séquence évite une erreur importante : déduire la transformabilité d’un récit uniquement à partir de ce qu’il affirme.
Un récit peut se présenter comme ouvert, expérimental, pragmatique ou attentif au réel. Ce vocabulaire ne suffit pas.
Mais même cette séquence ne suffit pas encore.
Si une résistance apparaît, nous devons éviter de décider trop rapidement qu’elle prouve que le récit initial avait tort.
Avant d’observer comment le récit répond, il faut donc poser une question préalable :
Car toutes les résistances ne disposent ni de la même solidité, ni de la même pertinence, ni de la même capacité à mettre réellement notre histoire de la situation à l’épreuve.
5. Toutes les résistances ne se valent pas
Dire qu’un récit doit pouvoir être transformé par ce qui lui résiste ne signifie pas que toute résistance possède la même valeur.
Une impression, une objection isolée, un résultat reproductible, une contrainte matérielle, une série de témoignages convergents ou une critique directement liée à notre hypothèse ne nous apprennent pas la même chose.
Avant de demander comment un récit répond à une résistance, notre enquête propose donc d’examiner plus précisément ce que cette résistance permet réellement d’établir.
Elles permettent plutôt de construire ce que nous pouvons appeler un profil épistémique de la résistance : une manière de décrire ce que nous savons, ce que nous ne savons pas encore et ce qui demeure sérieusement contesté.
Une résistance peut ainsi être fortement établie mais faiblement pertinente. Une autre peut être très pertinente mais encore insuffisamment documentée. Une troisième peut être solide et convergente tout en laissant ouverte la question de son interprétation.
Ce qui importe n’est donc pas de lui attribuer une note, mais de savoir quel poids raisonnable elle peut prendre dans ce que nous déciderons ensuite.
Imaginons qu’une œuvre ne rencontre pas le public espéré.
Le faible nombre de lecteurs peut être établi. Mais il ne prouve pas encore que l’œuvre elle-même est en cause.
Le problème peut concerner sa visibilité, sa présentation, le public auquel elle a été proposée, son accessibilité, son moment de publication — ou plusieurs de ces dimensions à la fois.
La résistance est réelle. Ce qu’elle signifie reste à enquêter.
Une difficulté supplémentaire apparaît alors.
Le profil d’une résistance n’est pas nécessairement stable.
Ce qui semble aujourd’hui fragile, isolé ou incertain peut être renforcé demain par de nouvelles observations. À l’inverse, une affirmation apparemment solide peut perdre une partie de sa force lorsque de nouvelles informations apparaissent.
6. Une résistance a elle aussi une histoire
Nous jugeons souvent les décisions passées à partir de ce que nous savons aujourd’hui.
Mais une résistance peut changer de statut au fil du temps.
Un premier signal peut être faible. Plusieurs observations indépendantes peuvent ensuite apparaître. Une hypothèse concurrente peut être testée. Des éléments initialement contestés peuvent devenir mieux établis — ou, au contraire, perdre leur crédibilité.
Cela signifie qu’une réponse peut être raisonnable à un moment donné et devenir beaucoup plus difficile à défendre lorsque de nouvelles informations apparaissent.
Inversement, nous ne pouvons pas exiger d’un acteur qu’il ait réagi hier à partir d’informations qui n’étaient pas encore raisonnablement disponibles.
7. Ce qui est puissant n’est pas nécessairement vrai
Une résistance peut être très puissante sans nous apprendre correctement pourquoi elle existe.
Une institution peut bloquer une décision. Un rapport de force peut empêcher une transformation. Une campagne de désinformation peut modifier des comportements. Une norme sociale peut rendre une possibilité extrêmement coûteuse.
Dans tous ces cas, la résistance possède une force causale réelle. Elle produit des effets.
Mais le fait qu’elle produise des effets ne garantit pas que l’interprétation qu’elle semble imposer soit vraie.
Ce qui est vrai n’est pas nécessairement puissant. »
Cette distinction empêche deux erreurs opposées.
Une organisation peut, par exemple, avoir de bonnes raisons de transformer une pratique et rencontrer pourtant des contraintes budgétaires, réglementaires ou institutionnelles suffisamment fortes pour empêcher cette transformation à court terme.
Ces contraintes ne prouvent pas que la transformation était mauvaise. Mais elles font partie du réel dans lequel l’action doit désormais trouver une autre manière de devenir possible.
Une fois cette distinction posée, nous pouvons observer la manière dont un récit traite effectivement ce qui lui résiste.
8. Six manières de répondre à ce qui résiste
Une fois la résistance identifiée et suffisamment qualifiée, une nouvelle question devient possible :
Pour rendre les situations comparables, notre enquête propose de distinguer six grandes manières de répondre à ce qui résiste.
Il ne s’agit pas de six personnalités ni de six catégories définitives. Un même acteur peut passer de l’une à l’autre au cours du temps, et une même situation peut contenir plusieurs réponses simultanément.
Elles ne constituent pas une échelle morale allant d’une mauvaise réponse vers une bonne réponse.
Intégrer n’est pas toujours juste. Externaliser n’est pas toujours faux. Enquêter n’est pas toujours suffisant. Ne pas savoir n’est pas nécessairement un échec.
Leur intérêt apparaît lorsqu’on les met en relation avec la qualité de la résistance rencontrée.
Externaliser une objection fragile peut être raisonnable. Continuer à externaliser une série de résistances indépendantes, convergentes et directement pertinentes pose une question différente.
De même, intégrer immédiatement une information incertaine peut signaler moins une ouverture qu’une absence de discernement.
Parmi ces six réponses, une mérite cependant une attention particulière.
9. Quand un récit commence-t-il à se fermer ?
Un récit ne devient pas fermé simplement parce qu’il résiste à une objection.
Il peut être raisonnable de maintenir une hypothèse face à une critique faible, à un événement isolé ou à une information encore incertaine.
Le problème apparaît ailleurs : lorsque le récit dispose progressivement d’une explication capable d’absorber presque toutes les résistances possibles sans que celles-ci puissent réellement modifier ce qu’il affirme.
Ce mécanisme peut prendre des formes très différentes.
Pris séparément, chacun de ces raisonnements pourrait parfois être défendable.
Ce qui devient problématique est leur répétition : lorsque des résistances différentes, indépendantes et suffisamment robustes conduisent toujours à la même conclusion — le récit initial n’a rien à apprendre.
L’immunisation n’est pas simplement une erreur
Un récit peut être faux sans être immunisé.
Il suffit qu’il reste possible de montrer ce qui pourrait conduire ses porteurs à le réviser.
À l’inverse, un récit peut contenir de nombreux éléments vrais et pourtant devenir difficilement transformable s’il ne permet plus à aucune information nouvelle de modifier ses conclusions importantes.
Si aucune réponse n’est imaginable, nous avons peut-être quitté le domaine d’une hypothèse réellement exposée au monde.
Si, au contraire, certains événements, observations ou conséquences pourraient conduire à réexaminer le récit, alors celui-ci conserve au moins une possibilité de rencontrer quelque chose qu’il n’avait pas déjà entièrement prévu.
Il commence à empêcher le monde de lui répondre. »
Une organisation qui explique toujours l’échec par la résistance au changement
Imaginons une organisation qui engage plusieurs transformations successives.
Lorsque les équipes expriment des difficultés, la direction les interprète d’abord comme une résistance normale au changement.
Cette explication peut être correcte.
Mais si les difficultés persistent, apparaissent dans plusieurs équipes, produisent des départs, des erreurs ou une dégradation mesurable du travail, leur profil change.
Continuer à répondre uniquement « les équipes résistent au changement » peut alors cesser d’être une hypothèse explicative pour devenir une manière de protéger le récit de transformation contre les informations qu’il produit lui-même.
Le problème apparaît si aucune évolution de la qualité des résistances rencontrées ne peut plus modifier cette interprétation.
Cette question ne concerne pourtant pas seulement les organisations.
10. Quand une limite raconte quelque chose sur l’ancien équilibre
Dans une relation, ce qui résiste ne prend pas toujours la forme d’un événement spectaculaire.
Il peut s’agir d’un geste très simple :
La limite introduit alors une résistance dans une histoire relationnelle qui pouvait jusque-là fonctionner avec très peu de contestation visible.
Quelque chose qui paraissait aller de soi cesse soudain d’aller de soi.
C’est ici que la notion de transformabilité devient particulièrement intéressante.
Tant que chacun continue d’occuper la place attendue, certaines règles de la relation peuvent demeurer invisibles.
Elles apparaissent parfois seulement lorsqu’une personne cesse de les reproduire.
Ce qui devient visible lorsque l’ancien rôle n’est plus assuré
La réponse à la limite peut alors fournir des informations sur le fonctionnement antérieur de la relation.
Cette troisième possibilité est particulièrement intéressante pour notre enquête.
Nous pouvons appeler force de rappel narrative le mouvement par lequel une relation, un groupe ou une institution tente de restaurer chez quelqu’un le rôle qui permettait à l’histoire antérieure de continuer à fonctionner.
Une réaction négative ne prouve pas automatiquement que la limite était juste
Ce serait précisément reproduire le mécanisme que nous cherchons à étudier que d’interpréter toute contestation d’une limite comme la preuve que cette limite était nécessaire.
Une limite peut être maladroite, disproportionnée, contradictoire ou fondée sur une interprétation erronée.
La réaction qu’elle provoque constitue donc une information à examiner, non un verdict.
Tu la contestes.
Donc ta contestation prouve que ma limite était juste. »
Une limite peut néanmoins avoir une portée narrative profonde.
Elle ne modifie pas seulement une règle locale de la relation. Elle peut annoncer qu’une certaine manière de raconter qui nous sommes les uns pour les autres ne gouvernera plus entièrement ce qui peut arriver ensuite.
Elle peut annoncer qu’une ancienne histoire de nous ne gouvernera plus entièrement ce qui peut arriver ensuite. »
Organisations, relations, création : les terrains changent, mais une même question peut désormais être posée.
11. Cinq hypothèses à mettre à l’épreuve
Jusqu’ici, nous avons construit une proposition : un récit pourrait être qualifié de transformable s’il laisse ce qui lui résiste modifier la suite lorsque cette résistance apporte des raisons suffisamment établies de le faire.
Mais une proposition théorique ne devient pas plus solide simplement parce qu’elle paraît cohérente.
Il faut pouvoir demander : que devrions-nous observer si cette hypothèse décrit réellement quelque chose ?
Une résistance robuste et pertinente ne devrait pas rester éternellement sans effet. »
Cette cinquième hypothèse protège la transformabilité contre une confusion importante.
Si nous mesurions simplement l’ouverture d’un récit au nombre de fois où il accepte de changer, le récit le plus transformable serait celui qui cède à toutes les objections.
Ce serait confondre transformabilité et instabilité.
Cela peut être le cas lorsqu’une objection est insuffisamment établie, lorsqu’elle ne concerne pas réellement l’hypothèse examinée ou lorsque des éléments plus solides justifient de maintenir provisoirement l’orientation actuelle.
La question n’est donc jamais seulement : « Le récit a-t-il changé ? »
La transformation qui suit est-elle proportionnée à ce que cette résistance permet raisonnablement d’établir ?
Mais toute situation ne permet pas immédiatement de savoir quelle hypothèse doit être retenue.
12. Le droit de ne pas savoir encore
Une enquête sur la transformabilité pourrait facilement tomber dans un nouveau piège : exiger qu’à chaque résistance corresponde immédiatement une interprétation.
Or certaines situations ne permettent pas encore de savoir ce qui doit être conservé, révisé ou abandonné.
Plusieurs explications restent possibles. Les informations sont incomplètes. Les sources se contredisent. La situation continue d’évoluer.
Dans ce cas, enquêter ne signifie ni nier la résistance ni lui attribuer prématurément une signification.
Cela peut signifier :
« Nous ne savons pas encore » peut devenir une manière de ne jamais conclure
La suspension du jugement n’est donc pas automatiquement une preuve d’ouverture.
Si les résistances deviennent progressivement plus solides, convergentes et pertinentes, mais que la réponse demeure indéfiniment « il faut encore attendre », l’enquête peut elle-même devenir une forme d’immunisation.
Cette question doit maintenant être retournée contre notre propre proposition.
13. Comment mettre notre hypothèse en danger ?
Si la transformabilité est autre chose qu’une manière élégante de décrire après coup ce qui s’est produit, elle doit pouvoir rencontrer des situations dans lesquelles elle risque de ne pas fonctionner.
Nous devons donc chercher non seulement des exemples qui semblent confirmer notre proposition, mais aussi des terrains capables de la contredire, la restreindre ou la rendre inutile.
Faire varier les situations plutôt que chercher un seul cas exemplaire
Suivre la transformation plutôt que recueillir seulement les déclarations
Ce dernier point est essentiel.
Une personne ou une organisation peut déclarer qu’elle a appris, écouté ou changé.
Notre hypothèse demande quelque chose de plus exigeant : rechercher si cette interprétation nouvelle modifie effectivement ce qui devient possible ensuite.
Il reste donc à accomplir un geste plus difficile encore : préciser ce qui nous obligerait réellement à réviser ou abandonner notre proposition.
14. Comment notre enquête pourrait-elle échouer ?
Une hypothèse qui explique aussi bien sa confirmation que son échec risque de ne plus être véritablement mise à l’épreuve.
Si nous voulons prendre au sérieux la transformabilité, nous devons donc préciser ce qui pourrait nous conduire à reconnaître que notre proposition ne fonctionne pas comme nous l’avions imaginé.
Plusieurs résultats seraient suffisamment importants pour nous obliger à la réviser, à en restreindre la portée ou, dans certains cas, à l’abandonner.
Une hypothèse peut être transformée par son échec
Certains résultats pourraient conduire à abandonner une partie du modèle sans invalider toute l’enquête.
Nous pourrions découvrir que certaines catégories doivent être fusionnées, que la transformabilité n’est observable que dans certains contextes ou que le récit joue un rôle beaucoup plus faible que les contraintes matérielles et institutionnelles.
Ce ne serait pas nécessairement un échec de la recherche. Ce pourrait être précisément le résultat que l’enquête devait rendre possible.
Les observations soutiennent suffisamment l’hypothèse.
Les résultats obligent à modifier sa définition, ses catégories ou son domaine de validité.
Une explication existante rend le concept inutile ou les observations contredisent son mécanisme central.
Le test de parcimonie
Inventer un concept n’est justifié que s’il permet de voir quelque chose que les concepts disponibles ne permettent pas déjà de décrire aussi bien.
Ce qui pourrait justifier sa conservation est donc plus précis.
Non pas l’idée générale que les individus ou les organisations changent, mais l’étude de la relation, dans le temps, entre ce qui résiste, ce que cette résistance permet réellement d’établir, l’interprétation qui lui est donnée et ce qui devient possible ensuite.
Cette exigence conduit alors à une question plus radicale que celle de la réfutation.
15. Avons-nous vraiment besoin de la transformabilité ?
Une difficulté demeure.
Plusieurs traditions de recherche disposent déjà de concepts pour décrire la manière dont nous résistons à certaines informations, apprenons de l’expérience, révisons nos hypothèses ou restons attachés à des trajectoires antérieures.
Pourquoi ajouter un nouveau mot ?
La réponse ne peut pas consister à faire de la transformabilité une théorie générale qui remplacerait les autres.
Elle doit au contraire montrer où se situe exactement son niveau d’observation.
Ce que d’autres approches permettent déjà d’observer
Si ces approches suffisent à décrire ce que nous observons, il n’y a aucune raison de leur superposer une notion supplémentaire.
La transformabilité ne devient intéressante que si elle permet de suivre une relation que ces concepts éclairent souvent séparément.
La transformabilité ne serait pas un trait fixe
Il serait tentant de dire qu’une personne, une organisation ou un récit est transformable ou ne l’est pas.
Mais notre hypothèse conduit plutôt à observer des séquences.
Le même acteur peut intégrer une résistance dans une situation, l’externaliser dans une autre, enquêter face à une troisième et s’immuniser dans un autre contexte encore.
Trois moments qu’il faut pouvoir relier
Aucun de ces trois moments ne suffit isolément.
Une résistance peut être observée sans être comprise. Elle peut être comprise sans modifier l’action. Une action peut changer pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la résistance rencontrée.
Ce que l’enquête doit donc chercher, ce sont les relations entre ces moments.
Une œuvre qui ne rencontre pas son public
Supposons qu’un auteur publie une œuvre et constate qu’elle rencontre beaucoup moins de lecteurs qu’il ne l’espérait.
Le faible nombre de lecteurs constitue une résistance observable. Mais il ne permet pas, à lui seul, de conclure que l’œuvre est mauvaise ou que son projet artistique doit être abandonné.
Plusieurs hypothèses restent possibles : visibilité insuffisante, présentation peu claire, difficulté d’accès, public mal identifié, temporalité défavorable ou problème propre à l’œuvre.
La transformabilité ne se mesurerait donc pas au fait que l’auteur modifie immédiatement son œuvre, mais à sa capacité à enquêter sur ce qui résiste, distinguer les explications, puis transformer ce que les éléments disponibles justifient réellement de transformer.
Cette réponse devient problématique si aucune observation ultérieure ne peut jamais la remettre en question.
Cette réponse devient elle aussi problématique si elle transforme le projet avant même de comprendre ce que la résistance permet d’établir.
La réponse doit rester conditionnelle
À ce stade de l’enquête, nous ne pouvons pas affirmer que la transformabilité constitue un concept nécessaire.
Nous pouvons seulement identifier ce qui pourrait justifier son existence.
Sinon, le terme devra être simplifié, absorbé par des concepts existants ou abandonné.
Mais cette exigence ne peut pas s’appliquer seulement aux récits que nous observons.
16. Retourner le test contre les Récits Vivants
Une enquête sur la transformabilité ne peut pas demander aux autres récits de se laisser mettre à l’épreuve tout en protégeant le sien.
Les Récits Vivants doivent donc accepter la même question que celle adressée depuis le début aux situations que nous observons :
Une critique des Récits Vivants ne devrait donc être ni automatiquement intégrée, ni automatiquement rejetée.
Elle devrait être soumise au même travail de qualification.
Le test doit aussi pouvoir conduire à maintenir une hypothèse
Une objection peut être fondée sur une information incomplète, une analogie fragile ou une interprétation qui ne concerne pas réellement ce que nous cherchons à établir.
Dans ce cas, maintenir provisoirement une hypothèse n’est pas nécessairement s’immuniser.
Les Récits Vivants peuvent eux aussi devenir un récit immunisé
Ce risque apparaîtrait si chaque objection pouvait être reformulée dans notre propre vocabulaire jusqu’à devenir une confirmation de notre cadre.
Une critique du concept de récit deviendrait alors la preuve d’un récit empêché.
Une objection à la transformabilité serait interprétée comme une résistance à la transformation.
Et l’absence de résultats pourrait être expliquée par le fait que le terrain n’était simplement pas encore prêt à se transformer.
Notre cadre doit donc conserver plusieurs réponses possibles lorsqu’il rencontre ce qui le contredit.
Les éléments sont insuffisants.
Nous ne savons pas encore.
La résistance le justifie.
L’hypothèse ne tient plus.
17. Vers une écologie de la résistance
Au terme de cette enquête, une perspective plus large commence à apparaître.
Nous avons souvent tendance à considérer la résistance comme un problème à supprimer.
Ce qui résiste ralentit, contrarie, empêche, complique ce que nous voulions accomplir.
Tout ce qui résiste ne mérite pas d’être préservé
Une résistance peut protéger un équilibre injuste, maintenir une habitude devenue inadéquate, défendre un privilège ou simplement provenir d’une information erronée.
Faire de la résistance une valeur absolue reviendrait donc à remplacer un automatisme par un autre.
Lui donner une chance d’être entendu, sans lui donner automatiquement raison.
C’est peut-être ici que l’expression écologie de la résistance peut devenir utile.
Non comme une théorie supplémentaire, mais comme une orientation : créer des situations dans lesquelles les résistances peuvent apparaître, être qualifiées, comparées et discutées avant que leur signification soit décidée.
Une telle écologie ne chercherait donc ni un monde sans friction ni un monde gouverné par toutes ses frictions.
Quel monde nos récits rendent-ils possible ?
Un récit totalement fermé à ce qui lui résiste risque de réduire progressivement la capacité du monde à lui répondre.
Mais un récit incapable de maintenir une orientation dès qu’il rencontre une opposition ne permet guère davantage d’habiter le temps.
Entre rigidité et volatilité, la transformabilité désigne peut-être une qualité plus difficile : tenir suffisamment pour rencontrer le monde, changer suffisamment pour ne pas le faire taire.
C’est un monde où ce qui résiste conserve une chance réelle de changer la suite. »
Alors la résistance change de statut.
Elle n’est plus seulement ce qui interrompt le récit.
Elle peut devenir le lieu où nous découvrons si ce récit est encore capable d’avoir une histoire.
Ce qui mérite de nous transformer
Nous étions partis d’une situation ordinaire.
Nous avons une certaine histoire de ce qui arrive. Cette histoire contribue à orienter ce que nous faisons. Puis quelque chose ne répond pas comme prévu.
À cet instant, plusieurs chemins deviennent possibles.
Nous pouvons considérer cette résistance comme un obstacle. Nous pouvons lui donner immédiatement raison. Nous pouvons l’expliquer par l’extérieur. Nous pouvons modifier notre récit. Nous pouvons chercher à restaurer ce qui existait auparavant. Nous pouvons aussi reconnaître que nous ne savons pas encore.
Aucun de ces gestes n’est juste par définition.
Ne plus demander seulement si nous changeons
La transformabilité ne consiste pas à célébrer le changement.
Elle ne consiste pas davantage à faire de toute contradiction une vérité ou de toute résistance une injonction.
Elle déplace la question.
Plusieurs distinctions ont été nécessaires
La transformabilité n’est donc pas une morale de l’adaptation.
Elle ne dit pas : « change parce que quelque chose résiste ».
Elle propose une exigence plus difficile :
Tenir sans se fermer, changer sans se dissoudre
Un récit incapable de résister lui-même disparaîtrait à la première contradiction.
Un récit incapable d’être transformé finirait au contraire par convertir le monde entier en confirmation de ce qu’il savait déjà.
Entre les deux, il existe peut-être une capacité plus fragile :
changer suffisamment pour ne pas le faire taire.
La fracture n’indique pas encore le chemin
Une trajectoire avance. Elle rencontre une fracture.
La fracture ne dit pas automatiquement qu’il faut revenir en arrière.
Elle ne dit pas davantage qu’il faut continuer exactement comme auparavant.
Elle introduit une question dans le chemin.
Peut-être la transformabilité ne désignera-t-elle finalement pas une propriété stable des récits.
Peut-être restera-t-elle surtout une manière exigeante de les interroger.
C’est celui dans lequel le monde peut encore avoir quelque chose à dire sur la manière d’y aller. »
non pas avoir toujours raison, mais rester capable d’être atteint par ce qui est là.
Statut de l’enquête
Elle ne constitue pas une validation empirique de la transformabilité narrative.
Plusieurs éléments mobilisés dans cet article s’appuient sur des traditions de recherche déjà constituées.
D’autres appartiennent au cadre théorique que les Récits Vivants cherchent ici à construire et devront encore être confrontés à des observations empiriques.
Dans un protocole de recherche, ces relations pourront être formalisées afin de faciliter le codage, la comparaison des cas et l’examen des hypothèses.
Dans cette version publique, nous avons choisi de les traduire sous une forme narrative et visuelle, afin que la compréhension de l’enquête ne dépende pas de la maîtrise d’une notation symbolique.
La suite de l’enquête devra donc produire autre chose que des exemples compatibles avec cette proposition.
Elle devra rechercher des cas comparables, expliciter les critères d’observation, confronter plusieurs interprétations et surtout conserver des résultats capables de contredire le modèle.
La transformabilité ne pourra être considérée comme un concept utile que si cette mise à l’épreuve apporte quelque chose de plus précis que les concepts dont nous disposons déjà.
Nous chercherons aussi ce qui pourrait nous obliger à la transformer. »
Bibliographie sélective
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et ce que le monde peut encore leur apprendre.
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