CE QUI RÉSISTE AU RÉCIT

Une enquête des Récits Vivants

CE QUI RÉSISTE AU RÉCIT

La résistance comme test de transformabilité
Observer ce que les récits font de ce qui leur résiste
Une ligne lumineuse rencontre une fracture rocheuse, se ramifie puis poursuit plusieurs trajectoires dans un paysage ouvert, illustration de la transformabilité d'un récit face à ce qui lui résiste.
Une trajectoire rencontre ce qui lui résiste. Elle ne disparaît pas : la suite devient autrement possible.
« Comment un récit reconnaît-il ce qui mérite réellement de le transformer ? »
Introduction

Une enquête des Récits Vivants

Les Récits Vivants partent d’une intuition : les histoires que nous construisons pour comprendre le monde ne se contentent pas de le décrire. Elles orientent notre attention, rendent certaines interprétations plus plausibles que d’autres et contribuent à déterminer ce que nous croyons possible de faire ensuite.

Mais cette intuition appelle une exigence.

Si nous voulons parler de récits vivants, encore faut-il pouvoir distinguer un récit réellement capable d’évoluer d’un récit qui ne ferait qu’absorber chaque événement dans une histoire déjà écrite.

C’est l’objet de cette enquête.

Nous ne cherchons pas ici à démontrer que tout est récit, ni qu’il faudrait changer d’histoire chaque fois que quelque chose nous contredit. Nous posons une question plus difficile :

« Que faisons-nous de ce qui ne rentre pas dans l’histoire que nous avions de la situation ? »

Pour l’examiner, nous mettons l’hypothèse des Récits Vivants en dialogue avec plusieurs travaux sur les récits, le raisonnement motivé, l’apprentissage, la dépendance au sentier, les rétroactions et la manière dont les systèmes de pensée répondent aux anomalies.

Mais nous voulons également retourner la question contre notre propre proposition.

La transformabilité narrative, telle qu’elle est explorée ici, n’est pas présentée comme une théorie démontrée. Elle constitue une hypothèse : un récit pourrait être dit vivant non parce qu’il change continuellement, mais parce qu’il reste capable de reconnaître ce qui, dans le monde, mérite réellement de modifier ses interprétations et les actions qui en découlent.

Cette hypothèse devra pouvoir rencontrer ses propres limites.

Si d’autres concepts expliquent mieux ce que nous observons, si nos catégories ne permettent pas de distinguer suffisamment les situations, ou si les faits résistent à notre modèle, alors celui-ci devra lui-même être transformé.

Une exigence récursive
« Étudier ce qui peut transformer un récit, tout en laissant ouverte la possibilité que ce que nous découvrirons transforme les Récits Vivants eux-mêmes. »

C’est à partir de cette exigence que nous pouvons entrer dans la question centrale :

Comment un récit reconnaît-il ce qui mérite réellement de le transformer ?
Le point de départ

Quand quelque chose ne répond plus comme prévu

Nous connaissons tous ce moment.

Nous pensions avoir compris ce qui se passait.

Puis quelque chose ne répond plus comme prévu.

Une personne dit non.
Une décision échoue.
Une relation change.
Les résultats contredisent nos attentes.
Une institution refuse.
Une œuvre ne produit pas l’effet espéré.
Une expérience déjoue notre hypothèse.
Quelque chose résiste.

Notre premier mouvement consiste souvent à considérer cette résistance comme un obstacle : quelque chose qu’il faudrait dépasser, convaincre, corriger ou contourner.

Mais une autre possibilité existe.

« Et si ce qui résiste avait quelque chose à apprendre au récit ? »

La réponse ne peut pourtant pas être : toujours.

Une objection peut être mal fondée. Une critique peut viser une caricature. Une institution peut défendre son propre pouvoir. Une rumeur fausse peut produire des effets bien réels. Une opposition peut être intéressée, partielle ou simplement erronée.

Toute résistance n’a pas raison.
Mais toute résistance ne mérite pas non plus d’être écartée.

C’est entre ces deux erreurs que commence notre enquête.

Première distinction

1. Tout n’est pas récit

Une précaution est nécessaire.

Une contrainte physique n’est pas un récit.

Une institution ne se réduit pas à un récit.

Un intérêt matériel ne disparaît pas parce qu’il peut être raconté de plusieurs manières.

Une croyance isolée n’est pas nécessairement un récit.

Dans cette enquête, le mot récit sera donc utilisé dans un sens plus précis.

Dans cette enquête, nous appellerons récit une configuration suffisamment identifiable qui relie une situation, des causes, des acteurs, des valeurs, une temporalité et un devenir possible — et qui contribue ainsi à rendre certaines actions plus plausibles que d’autres.

Un récit ne dit donc pas seulement :

« Voici ce qui arrive. »

Il suggère également :

« Voici pourquoi cela arrive, voici vers quoi cela peut conduire — et voici ce qu’il devient raisonnable de faire ensuite. »
Quelques formes possibles
Famille
Un récit familial peut désigner celui qui doit toujours apaiser.
Organisation
Un récit professionnel peut expliquer qu’une organisation doit continuellement accélérer pour survivre.
Trajectoire
Un récit personnel peut rendre une bifurcation pensable — ou impossible.
Création
Un récit créatif peut nous convaincre que si une œuvre ne rencontre pas son public, il faut nécessairement la rendre plus visible.

Dans tous ces cas, le récit ne reste pas seulement dans le langage.

Il contribue à orienter ce que nous faisons.

Puis quelque chose arrive qui ne rentre pas tout à fait dans l’histoire.

C’est là que le récit devient particulièrement intéressant à observer.

Précaution méthodologique

Où en est notre enquête ?

La transformabilité narrative n’est pas présentée ici comme une théorie démontrée.

Notre enquête formule une hypothèse et construit un protocole permettant précisément d’essayer de la mettre en défaut.

Il ne s’agit donc pas de demander au lecteur d’adhérer à un nouveau concept. Il s’agit de découvrir si celui-ci permet réellement d’observer quelque chose que les approches existantes expliquent moins bien.

Avant de proposer cette hypothèse, il faut donc regarder ce que les recherches existantes nous obligent déjà à prendre en compte.
Ce que nous savons déjà

2. Ce que la recherche nous oblige déjà à savoir

Plusieurs champs de recherche empêchent de traiter trop simplement la rencontre entre un récit et ce qui le contredit.

Premier constat
Nous ne traitons pas nécessairement toutes les contradictions de la même manière.

Les travaux sur le raisonnement motivé, notamment ceux de Charles Taber et Milton Lodge, montrent que nous ne traitons pas nécessairement de la même manière les informations compatibles et incompatibles avec nos convictions préalables.

Lorsque nous rencontrons une information qui conforte ce que nous pensions déjà, nous pouvons l’accueillir plus facilement. Lorsqu’elle menace une conviction importante, nous pouvons au contraire devenir plus exigeants, chercher ses faiblesses ou mobiliser davantage de contre-arguments.

« Rencontrer une contradiction ne signifie pas automatiquement lui permettre de modifier ce que nous croyons. »

Cette observation est importante pour notre enquête.

Une résistance peut être présente, visible et même argumentée sans que le récit qui la rencontre lui accorde pour autant la possibilité de modifier son cadre initial.

Une prudence supplémentaire

Quand une idée séduisante devient elle-même trop simple

L’histoire du backfire effect, parfois traduit par effet de retour de flamme, apporte cependant une seconde prudence.

Certains travaux avaient observé que la correction d’une information erronée pouvait, dans certaines circonstances, renforcer la croyance initiale. Cette idée a ensuite beaucoup circulé : contredire quelqu’un risquerait donc de renforcer presque mécaniquement sa conviction.

Mais les recherches ultérieures ont fortement relativisé la généralité de cet effet. Les corrections peuvent améliorer l’exactitude des croyances, même si leurs effets ne sont ni absolus ni nécessairement durables.

Une leçon pour notre propre enquête
« Une idée séduisante peut elle-même devenir un récit trop rapidement généralisé. »

Cette histoire constitue presque un avertissement méthodologique pour les Récits Vivants.

Il serait tentant de construire une opposition simple : d’un côté les récits ouverts, capables d’entendre ce qui les contredit ; de l’autre les récits fermés, qui rejetteraient toute contradiction.

Mais le réel est plus difficile. Une contradiction peut être faible, mal établie ou peu pertinente. Et maintenir une conviction face à elle peut parfois être parfaitement raisonnable.

Il faut donc aller plus loin : ce qui résiste n’est pas seulement une contradiction. Il faut encore comprendre d’où cette résistance vient, ce qu’elle permet réellement d’établir et comment elle s’est constituée.
Le poids de ce qui existe déjà

Une résistance peut avoir été construite par l’histoire

Les travaux sur la dépendance au sentier, notamment ceux de Paul Pierson, rappellent qu’une situation présente ne peut pas toujours être comprise indépendamment de la trajectoire qui l’a produite.

Des décisions prises à un moment donné peuvent créer des investissements, des habitudes, des institutions, des compétences ou des intérêts qui rendent ensuite certaines bifurcations plus coûteuses.

Une résistance n’est donc pas nécessairement la preuve qu’une transformation serait impossible ou mauvaise. Elle peut être l’effet très réel d’un chemin antérieurement emprunté.

Deux erreurs symétriques
« Ce qui existe est nécessaire. »
« Ce qui a été construit peut être défait sans conséquence. »

La dépendance au sentier oblige à résister à ces deux simplifications.

La situation répond à l’action

Nos actions peuvent contribuer à produire ce qui leur résistera ensuite

Les recherches sur les rétroactions ajoutent une difficulté supplémentaire.

Une action ne se contente pas toujours d’intervenir dans une situation déjà constituée. Elle peut modifier les comportements, les attentes, les alliances, les ressources ou les perceptions des acteurs concernés.

Les travaux de Lawrence Jacobs et Suzanne Mettler sur les effets de rétroaction montrent ainsi que les politiques et dispositifs mis en œuvre peuvent à leur tour contribuer à transformer les attitudes et comportements auxquels ils seront confrontés.

Le récit contribue à orienter une action
l’action modifie la situation
la situation produit de nouvelles réponses
ces réponses deviennent à leur tour des résistances possibles

Autrement dit, ce qui résiste aujourd’hui peut parfois être en partie une conséquence de ce que nous avons fait hier.

Apprendre autrement

Corriger l’action ou interroger ce qui l’orientait ?

Chris Argyris et Donald Schön ont proposé une distinction devenue classique entre l’apprentissage en simple boucle et l’apprentissage en double boucle.

Dans le premier cas, nous corrigeons notre action pour atteindre plus efficacement un objectif donné. Dans le second, nous pouvons également interroger les hypothèses, normes ou cadres qui orientaient cette action.

Simple boucle
« Comment mieux faire ce que nous avons décidé de faire ? »
Double boucle
« Devons-nous aussi réexaminer ce qui nous a conduits à agir ainsi ? »

Cette distinction est particulièrement proche de notre problème. Mais elle constitue aussi un avertissement : la double boucle est devenue une notion très utilisée, alors même que sa définition, son observation et sa mesure restent difficiles dans les situations réelles.

Une revue systématique récente de Maria-Victoria Auqui-Caceres et Andrea Furlan souligne précisément ces difficultés. Si nous introduisons la notion de transformabilité, elle devra donc montrer qu’elle permet de distinguer quelque chose de suffisamment précis, et pas simplement renommer l’apprentissage en double boucle.

Une anomalie ne décide pas seule

Résister à la falsification trop simple

Enfin, la philosophie des sciences apporte une dernière précaution.

Imre Lakatos a notamment montré pourquoi une conception naïve de la falsification est insuffisante : une anomalie ne conduit pas nécessairement, à elle seule et immédiatement, à l’abandon d’un programme de recherche.

Certaines hypothèses peuvent être révisées tandis que d’autres sont provisoirement maintenues. La question devient alors moins : « Une résistance existe-t-elle ? » que : « Que permet-elle réellement d’établir, et quelle partie de notre construction doit-elle raisonnablement conduire à réexaminer ? »

Ce que ces travaux changent à notre question

Une résistance n’est pas automatiquement une vérité.

Une contradiction n’entraîne pas automatiquement un apprentissage.

Une résistance peut être historiquement construite et causalement réelle.

Notre propre action peut contribuer à produire les résistances futures.

Et apprendre ne signifie pas nécessairement abandonner ce que nous cherchions à faire.

C’est précisément dans cet espace que nous proposons de mettre à l’épreuve une hypothèse supplémentaire.

Et si la qualité d’un récit se révélait aussi dans la manière dont il répond à ce qui lui résiste ?
Notre hypothèse

3. L’hypothèse de transformabilité

Nous pouvons maintenant préciser ce que nous cherchons à observer.

L’hypothèse des Récits Vivants n’est pas qu’un récit vivant devrait continuellement se réinventer, ni qu’il devrait céder devant chaque objection.

Elle est plus exigeante.

Transformabilité narrative
La transformabilité désigne la capacité d’un récit à laisser une résistance suffisamment pertinente modifier les interprétations, actions, relations ou hypothèses qui déterminent ce qu’il rend possible ensuite, sans que cette transformation exige nécessairement l’abandon de sa finalité.

Cette définition déplace légèrement la question.

Nous ne demandons plus seulement si un récit change. Nous demandons pourquoi il change, ce qui le fait changer et ce que cette transformation modifie réellement.

Un récit peut ainsi conserver une orientation profonde tout en transformant ses moyens, son calendrier, certaines de ses hypothèses ou la manière dont il comprend la situation.

Première distinction

Transformabilité ne signifie pas volatilité

Volatilité
Changer continuellement au gré des événements, des pressions ou des réactions rencontrées.
Transformabilité
Modifier ce qui doit l’être lorsque ce que nous apprenons fournit des raisons suffisamment solides de le faire.

Un récit qui change à chaque résistance n’est donc pas nécessairement plus vivant. Il peut simplement ne plus disposer d’aucune continuité propre.

Deuxième distinction

Transformabilité ne signifie pas docilité

Toutes les résistances ne méritent pas de transformer le récit.

Une critique mal fondée, une pression intéressée, une information fragile ou une opposition sans rapport avec l’hypothèse mise à l’épreuve ne doivent pas automatiquement conduire à une révision.

« Refuser de changer peut parfois être une manifestation de transformabilité. »

À condition que ce refus ne soit pas décidé d’avance.

Ce qui importe est que la qualité de la résistance continue de compter : qu’une résistance mieux établie, plus pertinente ou plus convergente puisse produire une réponse différente d’une objection faible ou incertaine.

Le critère décisif
« La transformabilité n’est pas la capacité à changer. Elle est la capacité à changer pour des raisons suffisamment établies — et à ne pas changer lorsque les raisons sont insuffisantes. »
Une première définition du récit vivant
Un récit vivant n’est pas un récit auquel rien ne résiste. Ce n’est pas davantage un récit qui cède à ce qui lui résiste.

C’est un récit capable d’enquêter sur la résistance, d’en évaluer la qualité et la portée, puis de laisser ce qu’elle établit réellement transformer ce qu’il rend pensable et possible ensuite.

Reste alors à rendre cette hypothèse observable.

Que se passe-t-il concrètement entre le moment où quelque chose résiste et ce que nous faisons ensuite ?
Rendre l’hypothèse observable

4. Le chemin d’une résistance

Pour observer la transformabilité, il faut suivre ce qui se passe dans le temps.

Une résistance isolée ne nous apprend pas encore grand-chose. Ce qui devient intéressant est la séquence entière : ce que nous pensions avant, ce que cette compréhension nous a conduits à faire, ce qui a résisté, la manière dont nous avons interprété cette résistance et ce que nous avons fait ensuite.

Suivre la trajectoire
1 — Situation initiale
Nous avons une certaine histoire de la situation.
2 — Action
Cette histoire contribue à orienter une action.
3 — Résistance
Quelque chose résiste.
4 — Interprétation
Nous devons décider ce que cette résistance signifie.
5 — Action suivante
Nous agissons de nouveau.
6 — Après l’épreuve
Le récit ressort lui aussi de l’épreuve.

Le point décisif se situe donc moins dans la résistance elle-même que dans ce qui se passe entre la résistance et l’action suivante.

Deux personnes, deux organisations ou deux systèmes de pensée peuvent rencontrer une résistance comparable et pourtant en tirer des conséquences très différentes.

Le cœur de l’observation
Ce qui résiste
Qu’est-ce que cela permet réellement d’établir ?
Ce que nous en faisons
Comment interprétons-nous ce qui arrive ?
Ce qui devient possible
Que faisons-nous ensuite ?

Cette séquence évite une erreur importante : déduire la transformabilité d’un récit uniquement à partir de ce qu’il affirme.

Un récit peut se présenter comme ouvert, expérimental, pragmatique ou attentif au réel. Ce vocabulaire ne suffit pas.

« La transformabilité d’un récit se révèle moins dans la cohérence de sa promesse que dans sa manière de répondre à ce qui lui résiste. »

Mais même cette séquence ne suffit pas encore.

Si une résistance apparaît, nous devons éviter de décider trop rapidement qu’elle prouve que le récit initial avait tort.

Avant d’observer comment le récit répond, il faut donc poser une question préalable :

Avant d’interpréter
« Que permet réellement d’établir ce qui résiste ? »

Car toutes les résistances ne disposent ni de la même solidité, ni de la même pertinence, ni de la même capacité à mettre réellement notre histoire de la situation à l’épreuve.

Qualifier avant d’interpréter

5. Toutes les résistances ne se valent pas

Dire qu’un récit doit pouvoir être transformé par ce qui lui résiste ne signifie pas que toute résistance possède la même valeur.

Une impression, une objection isolée, un résultat reproductible, une contrainte matérielle, une série de témoignages convergents ou une critique directement liée à notre hypothèse ne nous apprennent pas la même chose.

Avant de demander comment un récit répond à une résistance, notre enquête propose donc d’examiner plus précisément ce que cette résistance permet réellement d’établir.

La question préalable
« Qu’est-ce que cette résistance nous autorise raisonnablement à conclure ? »
Cinq questions
Construire un profil plutôt qu’un verdict
1
Est-ce établi ?
La résistance est-elle effectivement observée, ou seulement anticipée, supposée ou racontée ?
2
Est-ce solide ?
Sur quoi repose-t-elle ? Des observations, des données, des documents, des témoignages ou des sources suffisamment fiables ?
3
Est-ce convergent ?
Plusieurs sources ou observations indépendantes conduisent-elles dans une direction comparable ?
4
Est-ce contesté ?
Quels éléments font l’objet d’un désaccord sérieux ? La contestation porte-t-elle sur les faits, leur interprétation ou leur portée ?
5
Est-ce pertinent ?
Même si elle est réelle et solide, cette résistance met-elle effectivement à l’épreuve le récit, l’hypothèse ou la décision que nous examinons ?
Important
Ces cinq questions ne servent pas à fabriquer un score mécanique de vérité.

Elles permettent plutôt de construire ce que nous pouvons appeler un profil épistémique de la résistance : une manière de décrire ce que nous savons, ce que nous ne savons pas encore et ce qui demeure sérieusement contesté.

Une résistance peut ainsi être fortement établie mais faiblement pertinente. Une autre peut être très pertinente mais encore insuffisamment documentée. Une troisième peut être solide et convergente tout en laissant ouverte la question de son interprétation.

Ce qui importe n’est donc pas de lui attribuer une note, mais de savoir quel poids raisonnable elle peut prendre dans ce que nous déciderons ensuite.

Exemple

Imaginons qu’une œuvre ne rencontre pas le public espéré.

Le faible nombre de lecteurs peut être établi. Mais il ne prouve pas encore que l’œuvre elle-même est en cause.

Le problème peut concerner sa visibilité, sa présentation, le public auquel elle a été proposée, son accessibilité, son moment de publication — ou plusieurs de ces dimensions à la fois.

La résistance est réelle. Ce qu’elle signifie reste à enquêter.

« Reconnaître une résistance n’est pas encore savoir ce qu’elle nous demande de transformer. »

Une difficulté supplémentaire apparaît alors.

Le profil d’une résistance n’est pas nécessairement stable.

Ce qui semble aujourd’hui fragile, isolé ou incertain peut être renforcé demain par de nouvelles observations. À l’inverse, une affirmation apparemment solide peut perdre une partie de sa force lorsque de nouvelles informations apparaissent.

Une résistance a elle aussi une histoire.
Le temps de l’enquête

6. Une résistance a elle aussi une histoire

Nous jugeons souvent les décisions passées à partir de ce que nous savons aujourd’hui.

Mais une résistance peut changer de statut au fil du temps.

Un premier signal peut être faible. Plusieurs observations indépendantes peuvent ensuite apparaître. Une hypothèse concurrente peut être testée. Des éléments initialement contestés peuvent devenir mieux établis — ou, au contraire, perdre leur crédibilité.

Une résistance dans le temps
Premier moment
Un signal apparaît. Il reste fragile ou incertain.
Deuxième moment
De nouvelles observations apparaissent. Le profil de la résistance évolue.
Moment suivant
Ce qu’il est raisonnable de conclure n’est plus nécessairement identique.

Cela signifie qu’une réponse peut être raisonnable à un moment donné et devenir beaucoup plus difficile à défendre lorsque de nouvelles informations apparaissent.

Inversement, nous ne pouvons pas exiger d’un acteur qu’il ait réagi hier à partir d’informations qui n’étaient pas encore raisonnablement disponibles.

Le véritable test
« Avons-nous laissé notre réponse évoluer à mesure que ce qu’il était raisonnable de savoir évoluait ? »
La transformabilité ne se mesure donc pas seulement à la réponse donnée à une résistance, mais aussi à la capacité de réviser cette réponse lorsque la connaissance disponible change.
Une distinction essentielle

7. Ce qui est puissant n’est pas nécessairement vrai

Une résistance peut être très puissante sans nous apprendre correctement pourquoi elle existe.

Une institution peut bloquer une décision. Un rapport de force peut empêcher une transformation. Une campagne de désinformation peut modifier des comportements. Une norme sociale peut rendre une possibilité extrêmement coûteuse.

Dans tous ces cas, la résistance possède une force causale réelle. Elle produit des effets.

Mais le fait qu’elle produise des effets ne garantit pas que l’interprétation qu’elle semble imposer soit vraie.

Qualité épistémique
Que permet-elle de savoir ?
La résistance est-elle établie, solide, convergente, contestée ou réellement pertinente pour l’hypothèse examinée ?
Force causale
Que peut-elle faire ?
Peut-elle bloquer, ralentir, contraindre, déplacer, décourager ou rendre matériellement impossible une action ?
« Ce qui est puissant n’est pas nécessairement vrai.
Ce qui est vrai n’est pas nécessairement puissant. »

Cette distinction empêche deux erreurs opposées.

Première erreur
Croire qu’une résistance puissante prouve nécessairement que notre hypothèse initiale était fausse.
Deuxième erreur
Croire qu’une résistance produite par un rapport de force peut être ignorée simplement parce qu’elle ne réfute pas notre hypothèse.

Une organisation peut, par exemple, avoir de bonnes raisons de transformer une pratique et rencontrer pourtant des contraintes budgétaires, réglementaires ou institutionnelles suffisamment fortes pour empêcher cette transformation à court terme.

Ces contraintes ne prouvent pas que la transformation était mauvaise. Mais elles font partie du réel dans lequel l’action doit désormais trouver une autre manière de devenir possible.

« Enquêter sur une résistance exige donc de distinguer ce qu’elle nous apprend de ce qu’elle nous oblige matériellement à prendre en compte. »

Une fois cette distinction posée, nous pouvons observer la manière dont un récit traite effectivement ce qui lui résiste.

Et plusieurs réponses très différentes deviennent alors visibles.
Observer la réponse

8. Six manières de répondre à ce qui résiste

Une fois la résistance identifiée et suffisamment qualifiée, une nouvelle question devient possible :

« Qu’en faisons-nous ? »

Pour rendre les situations comparables, notre enquête propose de distinguer six grandes manières de répondre à ce qui résiste.

Il ne s’agit pas de six personnalités ni de six catégories définitives. Un même acteur peut passer de l’une à l’autre au cours du temps, et une même situation peut contenir plusieurs réponses simultanément.

1
Intégrer
La résistance modifie l’hypothèse.
Ce qui arrive conduit à reconnaître qu’une partie de notre compréhension initiale était insuffisante, erronée ou trop simple. Le récit lui-même est révisé.
2
Accommoder
La finalité demeure, mais la manière d’y parvenir change.
La résistance ne remet pas nécessairement en cause l’orientation profonde, mais elle conduit à transformer les moyens, le calendrier, les relations, le dispositif ou certaines modalités de l’action.
3
Enquêter
La résistance est reconnue, mais son sens reste ouvert.
Nous suspendons provisoirement la conclusion. Nous cherchons davantage d’informations, confrontons plusieurs explications ou attendons que la situation permette de mieux distinguer ce qui se passe.
4
Externaliser
La résistance est attribuée principalement à une cause extérieure.
L’échec ou l’opposition sont expliqués par le contexte, les institutions, les adversaires, les circonstances, les ressources disponibles ou d’autres facteurs externes.
Attention : externaliser n’est pas nécessairement se tromper. Les causes extérieures peuvent être parfaitement réelles. La question est de savoir si cette explication reste révisable lorsque les résistances s’accumulent ou changent de nature.
5
Immuniser
La résistance cesse progressivement de pouvoir modifier le récit.
Même lorsqu’elles deviennent indépendantes, pertinentes et suffisamment robustes, les résistances sont continuellement réinterprétées de manière à confirmer l’histoire initiale plutôt qu’à pouvoir réellement la mettre à l’épreuve.
6
Ne pas savoir — Indéterminé
Nous ne disposons pas encore d’éléments suffisants pour classer la réponse.
L’incertitude peut appartenir à la situation elle-même, aux informations disponibles ou aux limites de notre observation. La méthode doit pouvoir conserver cette indétermination.
Ce que ces catégories ne sont pas

Elles ne constituent pas une échelle morale allant d’une mauvaise réponse vers une bonne réponse.

Intégrer n’est pas toujours juste. Externaliser n’est pas toujours faux. Enquêter n’est pas toujours suffisant. Ne pas savoir n’est pas nécessairement un échec.

Leur intérêt apparaît lorsqu’on les met en relation avec la qualité de la résistance rencontrée.

Externaliser une objection fragile peut être raisonnable. Continuer à externaliser une série de résistances indépendantes, convergentes et directement pertinentes pose une question différente.

De même, intégrer immédiatement une information incertaine peut signaler moins une ouverture qu’une absence de discernement.

« Ce n’est pas la réponse seule qui révèle la transformabilité. C’est la relation entre la qualité de ce qui résiste et la réponse que nous lui donnons. »
Une méthode doit pouvoir échouer à classer
La catégorie « Ne pas savoir » n’est donc pas un résidu embarrassant. Elle protège l’enquête contre la tentation de produire artificiellement une certitude là où les éléments disponibles ne la permettent pas.
« Une méthode qui doit toujours produire une réponse finit facilement par produire ses propres certitudes. »

Parmi ces six réponses, une mérite cependant une attention particulière.

Que se passe-t-il lorsqu’un récit dispose toujours d’une manière de transformer ce qui lui résiste en confirmation de lui-même ?
Le risque d’immunisation

9. Quand un récit commence-t-il à se fermer ?

Un récit ne devient pas fermé simplement parce qu’il résiste à une objection.

Il peut être raisonnable de maintenir une hypothèse face à une critique faible, à un événement isolé ou à une information encore incertaine.

Le problème apparaît ailleurs : lorsque le récit dispose progressivement d’une explication capable d’absorber presque toutes les résistances possibles sans que celles-ci puissent réellement modifier ce qu’il affirme.

Immunisation narrative
Un récit se ferme lorsqu’il dispose à l’avance d’une explication permettant de convertir toute résistance en confirmation de lui-même.

Ce mécanisme peut prendre des formes très différentes.

Si le projet réussit, cela prouve que notre approche était juste.
S’il échoue, cela prouve que le contexte n’était pas prêt.
Si quelqu’un adhère, cela confirme la pertinence du récit.
S’il critique, cela montre qu’il n’a pas encore compris.
Si les faits correspondent aux attentes, ils confirment l’hypothèse. S’ils n’y correspondent pas, ils sont réinterprétés de manière à préserver exactement la même hypothèse.

Pris séparément, chacun de ces raisonnements pourrait parfois être défendable.

Ce qui devient problématique est leur répétition : lorsque des résistances différentes, indépendantes et suffisamment robustes conduisent toujours à la même conclusion — le récit initial n’a rien à apprendre.

Le seuil de fermeture
« Un récit commence à s’immuniser lorsque la qualité de ce qui lui résiste cesse de compter. »
Le mouvement d’immunisation
Une résistance apparaît
Elle est expliquée sans modifier le récit
D’autres résistances apparaissent
Elles reçoivent toujours une explication compatible avec l’histoire initiale
La résistance perd progressivement sa capacité à transformer la suite.
Une distinction importante

L’immunisation n’est pas simplement une erreur

Un récit peut être faux sans être immunisé.

Il suffit qu’il reste possible de montrer ce qui pourrait conduire ses porteurs à le réviser.

À l’inverse, un récit peut contenir de nombreux éléments vrais et pourtant devenir difficilement transformable s’il ne permet plus à aucune information nouvelle de modifier ses conclusions importantes.

Une question simple pour tester un récit
« Qu’est-ce qui pourrait raisonnablement nous conduire à modifier cette histoire de la situation ? »

Si aucune réponse n’est imaginable, nous avons peut-être quitté le domaine d’une hypothèse réellement exposée au monde.

Si, au contraire, certains événements, observations ou conséquences pourraient conduire à réexaminer le récit, alors celui-ci conserve au moins une possibilité de rencontrer quelque chose qu’il n’avait pas déjà entièrement prévu.

« À cet endroit, le récit n’habite plus seulement le monde.

Il commence à empêcher le monde de lui répondre. »
Exemple

Une organisation qui explique toujours l’échec par la résistance au changement

Imaginons une organisation qui engage plusieurs transformations successives.

Lorsque les équipes expriment des difficultés, la direction les interprète d’abord comme une résistance normale au changement.

Cette explication peut être correcte.

Mais si les difficultés persistent, apparaissent dans plusieurs équipes, produisent des départs, des erreurs ou une dégradation mesurable du travail, leur profil change.

Continuer à répondre uniquement « les équipes résistent au changement » peut alors cesser d’être une hypothèse explicative pour devenir une manière de protéger le récit de transformation contre les informations qu’il produit lui-même.

Le problème n’est donc pas que l’organisation ait commencé par externaliser la résistance.

Le problème apparaît si aucune évolution de la qualité des résistances rencontrées ne peut plus modifier cette interprétation.

Cette question ne concerne pourtant pas seulement les organisations.

Dans une relation, une famille ou un collectif, une limite peut elle aussi révéler ce que l’ancien équilibre attendait de chacun.
À l’échelle des relations

10. Quand une limite raconte quelque chose sur l’ancien équilibre

Dans une relation, ce qui résiste ne prend pas toujours la forme d’un événement spectaculaire.

Il peut s’agir d’un geste très simple :

Dire non là où l’on disait habituellement oui.
Ne plus accepter une manière de parler.
Refuser une disponibilité jusque-là considérée comme acquise.
Demander qu’une décision soit réellement discutée.
Cesser d’occuper le rôle que les autres attendaient de nous.

La limite introduit alors une résistance dans une histoire relationnelle qui pouvait jusque-là fonctionner avec très peu de contestation visible.

Quelque chose qui paraissait aller de soi cesse soudain d’aller de soi.

« Une limite ne dit pas seulement jusqu’où l’autre peut aller. Elle peut aussi révéler ce que l’ancien équilibre supposait que nous continuerions à accepter. »

C’est ici que la notion de transformabilité devient particulièrement intéressante.

Tant que chacun continue d’occuper la place attendue, certaines règles de la relation peuvent demeurer invisibles.

Elles apparaissent parfois seulement lorsqu’une personne cesse de les reproduire.

Ce que la limite peut rendre visible
Un équilibre relationnel paraît stable
Une personne pose une limite
L’ancien fonctionnement rencontre une résistance
La réaction à cette limite rend visibles certaines attentes jusque-là implicites
Observer la réaction

Ce qui devient visible lorsque l’ancien rôle n’est plus assuré

La réponse à la limite peut alors fournir des informations sur le fonctionnement antérieur de la relation.

Ajustement
La limite est entendue. La relation cherche une nouvelle manière de fonctionner.
Négociation
La limite est discutée. Des désaccords apparaissent, mais l’équilibre peut être renégocié.
Restauration
L’essentiel de la réponse vise à ramener la personne vers son comportement ou son rôle antérieur.

Cette troisième possibilité est particulièrement intéressante pour notre enquête.

Nous pouvons appeler force de rappel narrative le mouvement par lequel une relation, un groupe ou une institution tente de restaurer chez quelqu’un le rôle qui permettait à l’histoire antérieure de continuer à fonctionner.

« La résistance à une limite peut parfois nous apprendre non seulement ce que l’autre refuse, mais ce que l’ancien récit avait besoin que nous continuions à faire. »
Mais attention

Une réaction négative ne prouve pas automatiquement que la limite était juste

Ce serait précisément reproduire le mécanisme que nous cherchons à étudier que d’interpréter toute contestation d’une limite comme la preuve que cette limite était nécessaire.

Une limite peut être maladroite, disproportionnée, contradictoire ou fondée sur une interprétation erronée.

La réaction qu’elle provoque constitue donc une information à examiner, non un verdict.

Le piège à éviter
Si nous raisonnions ainsi :
« Je pose une limite.
Tu la contestes.
Donc ta contestation prouve que ma limite était juste. »
nous aurions construit un récit dans lequel la contradiction devient automatiquement une confirmation.
Le test reste le même
« Que permet réellement d’établir la réaction à cette limite ? »

Une limite peut néanmoins avoir une portée narrative profonde.

Elle ne modifie pas seulement une règle locale de la relation. Elle peut annoncer qu’une certaine manière de raconter qui nous sommes les uns pour les autres ne gouvernera plus entièrement ce qui peut arriver ensuite.

« Une limite ne dit pas seulement à l’autre jusqu’où il peut aller.

Elle peut annoncer qu’une ancienne histoire de nous ne gouvernera plus entièrement ce qui peut arriver ensuite. »

Organisations, relations, création : les terrains changent, mais une même question peut désormais être posée.

Quelles transformations devrions-nous observer si notre hypothèse de transformabilité décrit réellement quelque chose ?
Passer du concept à l’épreuve

11. Cinq hypothèses à mettre à l’épreuve

Jusqu’ici, nous avons construit une proposition : un récit pourrait être qualifié de transformable s’il laisse ce qui lui résiste modifier la suite lorsque cette résistance apporte des raisons suffisamment établies de le faire.

Mais une proposition théorique ne devient pas plus solide simplement parce qu’elle paraît cohérente.

Il faut pouvoir demander : que devrions-nous observer si cette hypothèse décrit réellement quelque chose ?

Le changement de question
« Ne plus seulement demander si la transformabilité est une idée intéressante, mais chercher ce que le monde devrait nous montrer si elle possède réellement une valeur explicative. »
1
Information nouvelle
Une résistance peut apporter une information absente du récit.
Plus une résistance robuste et pertinente apporte une information que le récit initial ne permettait pas d’anticiper, plus nous devrions pouvoir observer une modification dans l’interprétation ou l’action qui suit.
À observer : lorsque ce qui résiste apporte une information solide et directement pertinente, l’action suivante diffère-t-elle réellement de ce qui était prévu auparavant ?
2
Externalisation
Expliquer systématiquement la résistance par l’extérieur devrait réduire la révision interne du récit.
Si les difficultés sont presque toujours attribuées au contexte, aux circonstances ou aux autres acteurs, les hypothèses internes du récit devraient être moins souvent réexaminées.
Mais : les causes extérieures peuvent être réelles. L’hypothèse ne consiste donc pas à considérer l’externalisation comme fausse, mais à observer ce qui se passe lorsqu’elle devient l’explication presque exclusive de résistances répétées.
3
Immunisation
Certaines résistances devraient pouvoir perdre toute capacité à transformer un récit pourtant continuellement confronté au réel.
Nous devrions pouvoir identifier une faible transformabilité lorsque des résistances indépendantes, pertinentes et suffisamment robustes sont durablement reconverties en confirmations de l’histoire initiale.
À observer : la qualité de ce qui résiste continue-t-elle à compter, ou des résistances très différentes conduisent-elles toujours à la confirmation de la même histoire ?
4
Transformer sans renoncer
Une forte transformabilité ne devrait pas exiger l’abandon systématique de la finalité.
Un récit fortement transformable devrait pouvoir modifier ses moyens, certaines de ses hypothèses, son calendrier ou ses relations lorsque la résistance le justifie, tout en conservant parfois son orientation fondamentale.
À observer : le récit sait-il distinguer ce qui doit être transformé de ce qui peut raisonnablement être maintenu ?
5
Proportionnalité épistémique
La transformabilité ne devrait pas dépendre du nombre de résistances acceptées.
Elle devrait dépendre de la relation entre ce que les résistances permettent réellement d’établir et l’ampleur des transformations qu’elles produisent.
Le critère décisif
« Une faible résistance ne devrait pas nécessairement produire une grande transformation.

Une résistance robuste et pertinente ne devrait pas rester éternellement sans effet. »

Cette cinquième hypothèse protège la transformabilité contre une confusion importante.

Si nous mesurions simplement l’ouverture d’un récit au nombre de fois où il accepte de changer, le récit le plus transformable serait celui qui cède à toutes les objections.

Ce serait confondre transformabilité et instabilité.

« Refuser de changer peut parfois être une manifestation de transformabilité. »

Cela peut être le cas lorsqu’une objection est insuffisamment établie, lorsqu’elle ne concerne pas réellement l’hypothèse examinée ou lorsque des éléments plus solides justifient de maintenir provisoirement l’orientation actuelle.

La question n’est donc jamais seulement : « Le récit a-t-il changé ? »

Deux questions doivent rester liées
Que permet réellement d’établir ce qui résiste ?

La transformation qui suit est-elle proportionnée à ce que cette résistance permet raisonnablement d’établir ?
Si notre hypothèse tient
La qualité de ce qui résiste devrait compter
Son interprétation devrait pouvoir évoluer
Cette évolution devrait pouvoir modifier l’action suivante
sans que changer devienne en soi une preuve d’ouverture.
« Une hypothèse devient réellement intéressante lorsqu’elle commence à nous dire ce que nous devrions ne pas observer si elle était vraie. »

Mais toute situation ne permet pas immédiatement de savoir quelle hypothèse doit être retenue.

Il faut aussi préserver une possibilité essentielle : le droit de ne pas savoir encore.
Habiter l’incertitude

12. Le droit de ne pas savoir encore

Une enquête sur la transformabilité pourrait facilement tomber dans un nouveau piège : exiger qu’à chaque résistance corresponde immédiatement une interprétation.

Or certaines situations ne permettent pas encore de savoir ce qui doit être conservé, révisé ou abandonné.

Plusieurs explications restent possibles. Les informations sont incomplètes. Les sources se contredisent. La situation continue d’évoluer.

« Ne pas savoir encore peut être une manière de laisser le réel continuer à nous répondre. »

Dans ce cas, enquêter ne signifie ni nier la résistance ni lui attribuer prématurément une signification.

Cela peut signifier :

chercher une information supplémentaire ;
confronter plusieurs explications ;
distinguer ce qui est observé de ce qui est interprété ;
attendre qu’une évolution permette de mieux discriminer les hypothèses ;
reconnaître explicitement ce qui reste indéterminé.
Mais l’incertitude possède elle aussi un risque

« Nous ne savons pas encore » peut devenir une manière de ne jamais conclure

La suspension du jugement n’est donc pas automatiquement une preuve d’ouverture.

Si les résistances deviennent progressivement plus solides, convergentes et pertinentes, mais que la réponse demeure indéfiniment « il faut encore attendre », l’enquête peut elle-même devenir une forme d’immunisation.

Incertitude habitée
« Nous ne savons pas encore. »
Mais nous savons ce que nous cherchons, quelles observations pourraient nous apprendre quelque chose et ce qui nous conduirait à réviser notre position.
Incertitude refuge
« Nous ne pouvons jamais vraiment savoir. »
Aucune accumulation d’éléments ne semble pouvoir modifier la conclusion ou produire une décision différente.
Une question pour distinguer les deux
« Qu’est-ce que notre incertitude nous conduit concrètement à chercher, à observer ou à faire ensuite ? »

Cette question doit maintenant être retournée contre notre propre proposition.

Exposer la théorie au monde

13. Comment mettre notre hypothèse en danger ?

Si la transformabilité est autre chose qu’une manière élégante de décrire après coup ce qui s’est produit, elle doit pouvoir rencontrer des situations dans lesquelles elle risque de ne pas fonctionner.

Nous devons donc chercher non seulement des exemples qui semblent confirmer notre proposition, mais aussi des terrains capables de la contredire, la restreindre ou la rendre inutile.

Principe de l’enquête
« Ne pas seulement chercher où la transformabilité semble fonctionner. Chercher aussi où elle devrait fonctionner — et où pourtant elle n’explique rien. »
Plusieurs terrains d’épreuve

Faire varier les situations plutôt que chercher un seul cas exemplaire

Organisations
Suivre des décisions, des transformations ou des projets confrontés à des résultats inattendus, à des oppositions internes ou à des contraintes nouvelles.
Relations
Observer ce qui se produit lorsqu’une limite, un changement de rôle ou une nouvelle demande perturbe un équilibre relationnel jusque-là relativement stable.
Création
Examiner comment un projet artistique ou éditorial se transforme lorsqu’il rencontre les contraintes du matériau, les usages réels, les retours du public ou des effets différents de ceux qui étaient attendus.
Création humain–IA
Observer ce qui se passe lorsqu’un processus de création partagé produit une proposition inattendue : est-elle simplement acceptée, rejetée, ou devient-elle l’occasion de transformer l’intention, le dispositif ou les critères de l’auteur ?
Et d’autres terrains
L’enquête ne doit pas déterminer à l’avance tous les lieux où la transformabilité pourrait être observée. D’autres terrains peuvent apparaître s’ils permettent réellement de mettre le mécanisme à l’épreuve.
Dans chaque terrain

Suivre la transformation plutôt que recueillir seulement les déclarations

Quelle histoire de la situation existait avant ?
Quelle action cette histoire a-t-elle contribué à rendre possible ?
Qu’est-ce qui a résisté ?
Que permettait réellement d’établir cette résistance à ce moment-là ?
Comment a-t-elle été interprétée ?
Qu’est-ce qui a réellement changé dans l’action suivante ?

Ce dernier point est essentiel.

Une personne ou une organisation peut déclarer qu’elle a appris, écouté ou changé.

Notre hypothèse demande quelque chose de plus exigeant : rechercher si cette interprétation nouvelle modifie effectivement ce qui devient possible ensuite.

Le noyau empirique
Ce qui résiste
Ce que nous en comprenons
Ce que nous faisons ensuite
Le but n’est pas de prouver partout que la transformabilité existe. Il est de construire des observations suffisamment précises pour découvrir où elle explique quelque chose, où elle doit être limitée et où elle échoue.
« Une théorie de la transformabilité qui ne pourrait jamais être transformée par ses propres résultats se réfuterait peut-être déjà elle-même. »

Il reste donc à accomplir un geste plus difficile encore : préciser ce qui nous obligerait réellement à réviser ou abandonner notre proposition.

Comment notre enquête pourrait-elle échouer ?
Accepter la possibilité de l’échec

14. Comment notre enquête pourrait-elle échouer ?

Une hypothèse qui explique aussi bien sa confirmation que son échec risque de ne plus être véritablement mise à l’épreuve.

Si nous voulons prendre au sérieux la transformabilité, nous devons donc préciser ce qui pourrait nous conduire à reconnaître que notre proposition ne fonctionne pas comme nous l’avions imaginé.

Plusieurs résultats seraient suffisamment importants pour nous obliger à la réviser, à en restreindre la portée ou, dans certains cas, à l’abandonner.

« Une enquête sur ce qui transforme les récits doit pouvoir rencontrer quelque chose qui transforme sa propre hypothèse. »
1
Si la résistance ne peut pas être qualifiée de manière suffisamment partageable
Si deux observateurs disposant des mêmes éléments aboutissent presque toujours à des évaluations radicalement différentes, le profil de la résistance risque de dépendre davantage des préférences de l’observateur que de ce qui est effectivement observable.
Conséquence : il faudrait revoir nos critères de qualification avant de prétendre comparer la transformabilité des récits.
2
Si nos catégories sont trop poreuses
Si intégrer, accommoder, enquêter, externaliser ou immuniser ne peuvent pas être distingués avec suffisamment de constance, la classification perd une grande partie de son utilité.
Conséquence : les catégories devraient être redéfinies, fusionnées ou abandonnées si elles ne permettent pas de discriminer réellement les réponses observées.
3
Si l’interprétation de la résistance n’explique pas l’action suivante
Notre modèle suppose qu’il existe une relation observable entre ce qui résiste, la manière dont cette résistance est comprise et ce qui devient possible ensuite.
Conséquence : si cette relation n’apporte rien pour comprendre l’action suivante, le cœur même de l’hypothèse de transformabilité serait fragilisé.
4
Si d’autres mécanismes expliquent mieux ce qui se passe
Les transformations observées peuvent dépendre davantage du pouvoir, des intérêts matériels, des contraintes institutionnelles, de la stratégie, des ressources ou des rapports de dépendance que de la manière dont un récit traite ce qui lui résiste.
Conséquence : la transformabilité devrait alors être replacée parmi ces mécanismes, et non utilisée comme explication générale.
« Tout n’est pas récit. Et tout ce qu’un récit ne transforme pas n’est pas nécessairement expliqué par sa fermeture. »
5
Si transformabilité et opportunisme deviennent indiscernables
Un acteur peut modifier constamment son récit pour préserver son avantage, suivre le rapport de force ou éviter d’assumer une contradiction.
Conséquence : si notre méthode ne permet pas de distinguer une transformation motivée par des raisons suffisamment établies d’un simple ajustement opportuniste, le concept perdrait une part importante de sa portée.
6
Si l’immunisation n’ajoute rien aux concepts existants
Biais de confirmation, raisonnement motivé, apprentissage organisationnel, dépendance au sentier et plusieurs autres traditions décrivent déjà certaines formes de résistance à la révision.
Conséquence : si notre notion ne permet ni une distinction nouvelle, ni une observation plus précise, ni une meilleure compréhension de la transformation dans le temps, il serait inutile de conserver un terme supplémentaire.
7
Si le mécanisme ne traverse pas les terrains
Ce qui semble pertinent dans la création peut ne pas fonctionner dans une organisation. Ce qui apparaît dans une relation peut ne pas être transposable à un système collectif.
Conséquence : plutôt que forcer une généralisation, il faudrait restreindre le domaine de validité de la transformabilité aux terrains où elle est réellement observable.
8
Le risque le plus important
Si notre modèle devient capable de tout expliquer après coup
Si un changement confirme la transformabilité, si une absence de changement la confirme également, si l’incertitude la confirme encore et si toute objection peut être réinterprétée dans son vocabulaire, alors notre proposition aura construit sa propre immunisation.
Le test récursif
« Une théorie de l’immunisation doit être capable de reconnaître sa propre immunisation. »
Échouer ne signifie pas nécessairement disparaître

Une hypothèse peut être transformée par son échec

Certains résultats pourraient conduire à abandonner une partie du modèle sans invalider toute l’enquête.

Nous pourrions découvrir que certaines catégories doivent être fusionnées, que la transformabilité n’est observable que dans certains contextes ou que le récit joue un rôle beaucoup plus faible que les contraintes matérielles et institutionnelles.

Ce ne serait pas nécessairement un échec de la recherche. Ce pourrait être précisément le résultat que l’enquête devait rendre possible.

Trois issues doivent rester possibles
Conserver
Les observations soutiennent suffisamment l’hypothèse.
Transformer
Les résultats obligent à modifier sa définition, ses catégories ou son domaine de validité.
Abandonner
Une explication existante rend le concept inutile ou les observations contredisent son mécanisme central.
Un dernier critère

Le test de parcimonie

Inventer un concept n’est justifié que s’il permet de voir quelque chose que les concepts disponibles ne permettent pas déjà de décrire aussi bien.

Si des concepts existants expliquent les phénomènes aussi précisément, plus simplement et avec de meilleures prédictions, alors la transformabilité narrative n’a pas besoin d’exister comme concept distinct.

Ce qui pourrait justifier sa conservation est donc plus précis.

Non pas l’idée générale que les individus ou les organisations changent, mais l’étude de la relation, dans le temps, entre ce qui résiste, ce que cette résistance permet réellement d’établir, l’interprétation qui lui est donnée et ce qui devient possible ensuite.

Le noyau à défendre — ou à abandonner
Ce qui résiste
Ce que nous en comprenons
Ce que nous faisons ensuite
« La transformabilité ne mérite de rester que si elle résiste elle-même à l’épreuve de son inutilité possible. »

Cette exigence conduit alors à une question plus radicale que celle de la réfutation.

Avons-nous vraiment besoin de la transformabilité ?
Le test de nécessité conceptuelle

15. Avons-nous vraiment besoin de la transformabilité ?

Une difficulté demeure.

Plusieurs traditions de recherche disposent déjà de concepts pour décrire la manière dont nous résistons à certaines informations, apprenons de l’expérience, révisons nos hypothèses ou restons attachés à des trajectoires antérieures.

Pourquoi ajouter un nouveau mot ?

« Que permet de voir la transformabilité que nous ne voyions pas déjà suffisamment bien ? »

La réponse ne peut pas consister à faire de la transformabilité une théorie générale qui remplacerait les autres.

Elle doit au contraire montrer où se situe exactement son niveau d’observation.

Des concepts voisins, mais non identiques

Ce que d’autres approches permettent déjà d’observer

Raisonnement motivé
Il aide à comprendre pourquoi certaines informations sont évaluées différemment selon les croyances ou orientations déjà présentes.
Dépendance au sentier
Elle aide à comprendre pourquoi une trajectoire passée peut rendre certaines transformations difficiles, coûteuses ou moins accessibles.
Apprentissage en double boucle
Il invite à examiner non seulement les actions, mais aussi les règles, hypothèses ou cadres qui orientent ces actions.
Rétroactions
Elles permettent d’observer comment une action transforme son environnement et contribue ainsi à produire les conditions auxquelles elle devra ensuite répondre.

Si ces approches suffisent à décrire ce que nous observons, il n’y a aucune raison de leur superposer une notion supplémentaire.

La transformabilité ne devient intéressante que si elle permet de suivre une relation que ces concepts éclairent souvent séparément.

L’apport que nous proposons de tester
La transformabilité chercherait à observer la relation, dans le temps, entre ce qui résiste, ce que cette résistance permet réellement d’établir, l’interprétation qui lui est donnée et ce qui devient possible ensuite.
Une différence importante

La transformabilité ne serait pas un trait fixe

Il serait tentant de dire qu’une personne, une organisation ou un récit est transformable ou ne l’est pas.

Mais notre hypothèse conduit plutôt à observer des séquences.

Le même acteur peut intégrer une résistance dans une situation, l’externaliser dans une autre, enquêter face à une troisième et s’immuniser dans un autre contexte encore.

« Nous ne chercherions donc pas des personnes transformables, mais des processus plus ou moins transformables. »
Le cœur de la proposition

Trois moments qu’il faut pouvoir relier

Premier moment
Ce qui résiste
Que s’est-il réellement passé ?
Deuxième moment
Ce que nous en comprenons
Que permet raisonnablement d’établir cette résistance et quelle interprétation lui donnons-nous ?
Troisième moment
Ce que nous faisons ensuite
Qu’est-ce qui devient réellement différent après cette interprétation ?

Aucun de ces trois moments ne suffit isolément.

Une résistance peut être observée sans être comprise. Elle peut être comprise sans modifier l’action. Une action peut changer pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la résistance rencontrée.

Ce que l’enquête doit donc chercher, ce sont les relations entre ces moments.

Il ne suffit pas d’observer qu’un récit a changé. Il faut pouvoir demander si ce changement répond effectivement à ce que la résistance permettait d’établir.
Exemple

Une œuvre qui ne rencontre pas son public

Supposons qu’un auteur publie une œuvre et constate qu’elle rencontre beaucoup moins de lecteurs qu’il ne l’espérait.

Le faible nombre de lecteurs constitue une résistance observable. Mais il ne permet pas, à lui seul, de conclure que l’œuvre est mauvaise ou que son projet artistique doit être abandonné.

Plusieurs hypothèses restent possibles : visibilité insuffisante, présentation peu claire, difficulté d’accès, public mal identifié, temporalité défavorable ou problème propre à l’œuvre.

La transformabilité ne se mesurerait donc pas au fait que l’auteur modifie immédiatement son œuvre, mais à sa capacité à enquêter sur ce qui résiste, distinguer les explications, puis transformer ce que les éléments disponibles justifient réellement de transformer.

Trop peu transformable
« Le public n’est simplement pas prêt. »

Cette réponse devient problématique si aucune observation ultérieure ne peut jamais la remettre en question.
Trop volatile
« Cela ne fonctionne pas, changeons tout. »

Cette réponse devient elle aussi problématique si elle transforme le projet avant même de comprendre ce que la résistance permet d’établir.
Transformabilité
« Quelque chose ne produit pas ce que nous attendions. Cherchons ce que cela nous apprend réellement, puis transformons ce que cette enquête nous donne de bonnes raisons de transformer. »
Alors, faut-il conserver le concept ?

La réponse doit rester conditionnelle

À ce stade de l’enquête, nous ne pouvons pas affirmer que la transformabilité constitue un concept nécessaire.

Nous pouvons seulement identifier ce qui pourrait justifier son existence.

« Si suivre dans le temps ce qui résiste, ce que nous en comprenons et ce que nous faisons ensuite permet d’expliquer quelque chose que les concepts existants décrivent moins précisément, alors la transformabilité mérite peut-être d’être conservée. »

Sinon, le terme devra être simplifié, absorbé par des concepts existants ou abandonné.

« Un concept n’a pas à survivre parce que nous l’avons inventé. Il doit survivre à ce qu’il nous permet réellement de voir. »

Mais cette exigence ne peut pas s’appliquer seulement aux récits que nous observons.

Elle doit maintenant être retournée contre les Récits Vivants eux-mêmes.
Le test récursif

16. Retourner le test contre les Récits Vivants

Une enquête sur la transformabilité ne peut pas demander aux autres récits de se laisser mettre à l’épreuve tout en protégeant le sien.

Les Récits Vivants doivent donc accepter la même question que celle adressée depuis le début aux situations que nous observons :

« Que permet réellement d’établir ce qui nous résiste ? »

Une critique des Récits Vivants ne devrait donc être ni automatiquement intégrée, ni automatiquement rejetée.

Elle devrait être soumise au même travail de qualification.

Face à une objection
Est-elle établie ? Sur quoi repose-t-elle réellement ?
Est-elle solide ? Les éléments disponibles permettent-ils de la soutenir ?
Est-elle convergente ? D’autres observations indépendantes conduisent-elles dans la même direction ?
Est-elle contestée ? Qu’est-ce qui demeure incertain ou sérieusement discuté ?
Est-elle pertinente ? Met-elle réellement à l’épreuve notre hypothèse ou concerne-t-elle autre chose ?
Se laisser transformer ne signifie pas tout accepter

Le test doit aussi pouvoir conduire à maintenir une hypothèse

Une objection peut être fondée sur une information incomplète, une analogie fragile ou une interprétation qui ne concerne pas réellement ce que nous cherchons à établir.

Dans ce cas, maintenir provisoirement une hypothèse n’est pas nécessairement s’immuniser.

La question est de savoir si nous pouvons encore identifier quels éléments nous conduiraient à la modifier si des résistances plus solides apparaissaient.
Notre propre risque

Les Récits Vivants peuvent eux aussi devenir un récit immunisé

Ce risque apparaîtrait si chaque objection pouvait être reformulée dans notre propre vocabulaire jusqu’à devenir une confirmation de notre cadre.

Une critique du concept de récit deviendrait alors la preuve d’un récit empêché.

Une objection à la transformabilité serait interprétée comme une résistance à la transformation.

Et l’absence de résultats pourrait être expliquée par le fait que le terrain n’était simplement pas encore prêt à se transformer.

À surveiller
« Si tout ce qui résiste aux Récits Vivants peut être immédiatement expliqué par les Récits Vivants, alors quelque chose s’est refermé. »

Notre cadre doit donc conserver plusieurs réponses possibles lorsqu’il rencontre ce qui le contredit.

Nous maintenons.
Les éléments sont insuffisants.
Nous enquêtons.
Nous ne savons pas encore.
Nous transformons.
La résistance le justifie.
Nous abandonnons.
L’hypothèse ne tient plus.
« La transformabilité des Récits Vivants ne se mesurera pas au nombre de critiques qu’ils acceptent, mais à leur capacité à discerner lesquelles doivent réellement changer la suite. »
Élargir la question

17. Vers une écologie de la résistance

Au terme de cette enquête, une perspective plus large commence à apparaître.

Nous avons souvent tendance à considérer la résistance comme un problème à supprimer.

Ce qui résiste ralentit, contrarie, empêche, complique ce que nous voulions accomplir.

« Mais que deviendrait un monde dans lequel plus rien ne pourrait réellement résister à nos récits ? »
La résistance n’est pas une vertu en soi

Tout ce qui résiste ne mérite pas d’être préservé

Une résistance peut protéger un équilibre injuste, maintenir une habitude devenue inadéquate, défendre un privilège ou simplement provenir d’une information erronée.

Faire de la résistance une valeur absolue reviendrait donc à remplacer un automatisme par un autre.

Première erreur
Combattre toute résistance
Considérer tout obstacle comme quelque chose qui doit être vaincu pour que notre récit puisse continuer sa trajectoire.
Seconde erreur
Obéir à toute résistance
Considérer que ce qui résiste possède nécessairement raison et doit automatiquement déterminer ce que nous faisons ensuite.
Une troisième possibilité
Enquêter sur ce qui résiste.

Lui donner une chance d’être entendu, sans lui donner automatiquement raison.

C’est peut-être ici que l’expression écologie de la résistance peut devenir utile.

Non comme une théorie supplémentaire, mais comme une orientation : créer des situations dans lesquelles les résistances peuvent apparaître, être qualifiées, comparées et discutées avant que leur signification soit décidée.

Une telle écologie ne chercherait donc ni un monde sans friction ni un monde gouverné par toutes ses frictions.

Une écologie de la résistance
Laisser apparaître ce qui résiste
Distinguer ce qui est observé de ce qui est interprété
Évaluer ce que cette résistance permet réellement d’établir
Maintenir ouverte la possibilité de plusieurs réponses
Laisser ce qui est suffisamment établi transformer ce qui devient possible ensuite
Une question d’habitabilité

Quel monde nos récits rendent-ils possible ?

Un récit totalement fermé à ce qui lui résiste risque de réduire progressivement la capacité du monde à lui répondre.

Mais un récit incapable de maintenir une orientation dès qu’il rencontre une opposition ne permet guère davantage d’habiter le temps.

Entre rigidité et volatilité, la transformabilité désigne peut-être une qualité plus difficile : tenir suffisamment pour rencontrer le monde, changer suffisamment pour ne pas le faire taire.

« Un monde habitable n’est peut-être pas un monde où rien ne résiste.

C’est un monde où ce qui résiste conserve une chance réelle de changer la suite. »

Alors la résistance change de statut.

Elle n’est plus seulement ce qui interrompt le récit.

Elle peut devenir le lieu où nous découvrons si ce récit est encore capable d’avoir une histoire.

Il reste une dernière question
Qu’est-ce qui mérite réellement de nous transformer ?
Conclusion

Ce qui mérite de nous transformer

Nous étions partis d’une situation ordinaire.

Nous avons une certaine histoire de ce qui arrive. Cette histoire contribue à orienter ce que nous faisons. Puis quelque chose ne répond pas comme prévu.

« Quelque chose résiste. »

À cet instant, plusieurs chemins deviennent possibles.

Nous pouvons considérer cette résistance comme un obstacle. Nous pouvons lui donner immédiatement raison. Nous pouvons l’expliquer par l’extérieur. Nous pouvons modifier notre récit. Nous pouvons chercher à restaurer ce qui existait auparavant. Nous pouvons aussi reconnaître que nous ne savons pas encore.

Aucun de ces gestes n’est juste par définition.

Le déplacement proposé par cette enquête

Ne plus demander seulement si nous changeons

La transformabilité ne consiste pas à célébrer le changement.

Elle ne consiste pas davantage à faire de toute contradiction une vérité ou de toute résistance une injonction.

Elle déplace la question.

« Sommes-nous capables de distinguer ce qui mérite de transformer notre récit de ce qui ne le justifie pas ? »
Pour répondre

Plusieurs distinctions ont été nécessaires

distinguer ce qui arrive de l’histoire que nous en faisons ;
distinguer la solidité d’une résistance de la force avec laquelle elle s’impose ;
distinguer une cause extérieure réelle d’une externalisation devenue systématique ;
distinguer une enquête véritable d’une indétermination utilisée pour différer indéfiniment la révision ;
distinguer transformabilité et volatilité ;
distinguer enfin ce qui doit changer de ce qui mérite encore d’être maintenu.

La transformabilité n’est donc pas une morale de l’adaptation.

Elle ne dit pas : « change parce que quelque chose résiste ».

Elle propose une exigence plus difficile :

« Laisse à ce qui résiste une chance réelle de t’apprendre quelque chose avant de décider ce que tu en feras. »
Entre deux impossibilités

Tenir sans se fermer, changer sans se dissoudre

Un récit incapable de résister lui-même disparaîtrait à la première contradiction.

Un récit incapable d’être transformé finirait au contraire par convertir le monde entier en confirmation de ce qu’il savait déjà.

Entre les deux, il existe peut-être une capacité plus fragile :

tenir suffisamment pour rencontrer le monde,
changer suffisamment pour ne pas le faire taire.
Revenir à la trajectoire

La fracture n’indique pas encore le chemin

Une trajectoire avance. Elle rencontre une fracture.

La fracture ne dit pas automatiquement qu’il faut revenir en arrière.

Elle ne dit pas davantage qu’il faut continuer exactement comme auparavant.

Elle introduit une question dans le chemin.

Nous avancions
Quelque chose résiste
Nous cherchons ce que cela permet réellement d’établir
La suite peut devenir autrement possible

Peut-être la transformabilité ne désignera-t-elle finalement pas une propriété stable des récits.

Peut-être restera-t-elle surtout une manière exigeante de les interroger.

Devant ce qui résiste
Que permet réellement d’établir ce qui arrive ?
Que faisons-nous de cette information ?
Qu’est-ce qui devient possible ensuite ?
« Un récit vivant n’est peut-être pas celui qui sait toujours où il va.

C’est celui dans lequel le monde peut encore avoir quelque chose à dire sur la manière d’y aller. »
Une question à emporter
La prochaine fois que quelque chose résistera à l’histoire que vous aviez de la situation, avant de décider qu’il faut le combattre, lui céder ou l’expliquer, peut-être pouvons-nous commencer par demander :
« Qu’est-ce que ce qui me résiste mérite réellement de transformer dans ce qui vient ensuite ? »
Peut-être est-ce là que commence une autre manière d’habiter nos récits :
non pas avoir toujours raison, mais rester capable d’être atteint par ce qui est là.
Note méthodologique

Statut de l’enquête

Cette enquête propose une hypothèse théorique accompagnée d’un protocole de mise à l’épreuve.

Elle ne constitue pas une validation empirique de la transformabilité narrative.

Plusieurs éléments mobilisés dans cet article s’appuient sur des traditions de recherche déjà constituées.

D’autres appartiennent au cadre théorique que les Récits Vivants cherchent ici à construire et devront encore être confrontés à des observations empiriques.

Ce que la littérature permet déjà de soutenir
Les récits peuvent être étudiés comme des configurations suffisamment structurées pour être décrites et comparées.
Une information contradictoire ne conduit pas automatiquement à la révision d’une croyance ou d’une interprétation.
Les trajectoires passées, les institutions et les effets de rétroaction peuvent rendre certaines transformations plus difficiles ou plus coûteuses.
Les actions présentes peuvent contribuer à produire les conditions auxquelles les acteurs devront ensuite répondre.
L’apprentissage peut concerner non seulement les actions, mais également les hypothèses et cadres qui les rendent possibles.
Ce que cette enquête propose
La notion de transformabilité narrative telle qu’elle est définie dans cet article.
L’étude conjointe de ce qui résiste, de ce que cette résistance permet réellement d’établir, de son interprétation et de l’action qui suit.
La distinction entre intégrer, accommoder, enquêter, externaliser, immuniser et reconnaître une situation indéterminée.
L’idée d’évaluer la transformabilité non par la quantité de changements produits, mais par leur relation à la qualité de ce qui résiste.
L’hypothèse selon laquelle la manière dont un récit répond à des résistances suffisamment pertinentes pourrait constituer un indicateur de sa capacité à rester transformable.
Une précision importante
Les questions utilisées pour qualifier une résistance ne constituent pas un score automatique de vérité. Elles décrivent un profil épistémique destiné à rendre l’enquête plus explicite, discutable et révisable.

Dans un protocole de recherche, ces relations pourront être formalisées afin de faciliter le codage, la comparaison des cas et l’examen des hypothèses.

Dans cette version publique, nous avons choisi de les traduire sous une forme narrative et visuelle, afin que la compréhension de l’enquête ne dépende pas de la maîtrise d’une notation symbolique.

Le protocole en une trajectoire
Ce qui résiste
Ce que cette résistance permet réellement d’établir
L’interprétation qui lui est donnée
Ce qui devient possible ensuite

La suite de l’enquête devra donc produire autre chose que des exemples compatibles avec cette proposition.

Elle devra rechercher des cas comparables, expliciter les critères d’observation, confronter plusieurs interprétations et surtout conserver des résultats capables de contredire le modèle.

La transformabilité ne pourra être considérée comme un concept utile que si cette mise à l’épreuve apporte quelque chose de plus précis que les concepts dont nous disposons déjà.

Engagement méthodologique
« Nous ne chercherons pas seulement ce qui confirme la transformabilité.

Nous chercherons aussi ce qui pourrait nous obliger à la transformer. »
Pour prolonger l’enquête

Bibliographie sélective

Les titres ci-dessous sont cliquables. Les liens conduisent en priorité vers le DOI, la revue scientifique ou la page officielle de l’éditeur. Selon les publications, le texte intégral peut être en accès libre ou nécessiter un accès institutionnel.

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Cette bibliographie est volontairement sélective. Elle rassemble les principales références mobilisées pour construire, situer et mettre en tension l’hypothèse présentée dans cette enquête. Les références ne valent pas comme validation de la transformabilité narrative : elles constituent les travaux avec lesquels cette proposition entre en dialogue.
Récits Vivants
Zéphyr Avenel
Explorer ce que nos récits rendent possible,
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« Laisser ce qui résiste avoir une chance réelle de changer la suite. »

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