Europe — Tenir ensemble sans devenir identiques
Europe
Comment préserver la possibilité d’un après lorsque nos différences deviennent des conflits ?
L’Europe est souvent pensée à partir d’une alternative devenue presque réflexe.
Il faudrait choisir entre davantage d’intégration et davantage de souveraineté. Entre l’approfondissement du projet européen et le retour des nations. Entre ceux qui voudraient construire un avenir commun et ceux qui chercheraient à retrouver une maîtrise politique plus proche.
Mais cette opposition pourrait masquer une question plus fondamentale.
Aucune communauté politique ne vit sans différences. Aucune démocratie ne supprime les conflits. Et rien ne garantit qu’une intégration plus poussée les fasse disparaître.
Comment faire durer une forme politique lorsque ceux qui la composent ne sont pas d’accord sur ce qu’elle devrait devenir ?
Et derrière cette première interrogation s’en trouve une autre, plus profonde encore :
Qu’est-ce qui doit rester possible après le conflit ?
C’est à partir de cette question que l’Europe mérite d’être regardée.
Non pour déterminer quelle Europe devrait l’emporter.
Mais pour comprendre à quelles conditions plusieurs conceptions de l’Europe peuvent continuer à s’affronter sans rendre impossible toute histoire ultérieure ensemble.
Lorsque le chaos devient une ressource
Dans Les ingénieurs du chaos, Giuliano da Empoli décrit une transformation importante de la politique contemporaine : la fragmentation n’est plus nécessairement quelque chose que tous les acteurs cherchent à réduire.
Les colères, les frustrations, les contradictions et les identités antagonistes peuvent aussi devenir des ressources de mobilisation.
Les plateformes numériques et les techniques de ciblage permettent en outre de différencier fortement les messages adressés aux publics.
Le conflit peut mobiliser.
La fragmentation peut différencier les publics.
Le chaos peut devenir politiquement productif.
Mais les recherches disponibles invitent à écarter une causalité trop simple : les effets des médias numériques sur la vie démocratique varient selon les contextes, les plateformes et les phénomènes observés.
Les relations constatées avec la polarisation, la confiance politique ou certaines formes de mobilisation ne permettent pas de réduire la fragmentation politique au seul fonctionnement des réseaux sociaux.
Consulter l’étude
Les plateformes peuvent modifier ce que nous voyons, ce qui circule et la visibilité de certaines positions.
Elles peuvent amplifier une fracture sans l’avoir créée.
L’amplification d’une fracture n’est pas sa cause.
Cette distinction devient décisive lorsqu’on regarde les fractures qui traversent aujourd’hui l’Europe : toutes ne sont pas narratives, et toutes ne sont pas nées dans l’espace numérique.
Toutes les fractures ne sont pas narratives
Cette précaution devient indispensable lorsqu’on parle de l’Europe.
Les tensions qui la traversent ne concernent pas seulement des représentations concurrentes de l’Union.
Elles concernent des réalités matérielles : revenus, logement, agriculture, industrie, énergie, services publics, migrations, frontières, dette, défense, redistribution.
Une fermeture d’usine n’est pas une narration.
Une différence de pouvoir d’achat n’est pas une métaphore.
L’éloignement d’un service public ou l’augmentation d’une facture énergétique ne deviennent pas moins réels parce que plusieurs récits politiques peuvent ensuite leur donner des significations différentes.
Aucune architecture de récits ne peut rendre durablement habitable une relation politique dont les asymétries matérielles deviennent elles-mêmes inhabitables.
Les récits donnent du sens au monde. Ils organisent les causalités, distribuent les responsabilités et rendent certaines solutions pensables.
Mais ils ne remplacent pas le monde matériel auquel ils donnent sens.
Le réel matériel
produit des contraintes, des pertes, des inégalités et des expériences concrètes.
Le récit politique
interprète ces réalités, attribue des causes, désigne des responsabilités et rend certaines réponses pensables.
L’Europe ne peut donc pas répondre à ses fractures uniquement en apprenant à mieux se raconter.
Dans certains territoires ou certains secteurs, le problème n’est pas que l’Europe soit mal racontée.
Le problème peut être que les bénéfices, les contraintes ou les coûts d’une transformation soient vécus comme profondément inégalement répartis.
Traiter cette expérience comme un simple problème de communication reviendrait précisément à ne pas l’entendre.
Mais reconnaître la réalité des fractures ne signifie pas que la différence soit en elle-même un problème. Toute la question est de savoir ce qu’une démocratie peut faire de la pluralité qui la constitue.
La différence n’est pas le problème
Une démocratie n’a pas pour fonction d’éliminer la pluralité.
Les Européens n’ont ni les mêmes histoires, ni les mêmes intérêts, ni les mêmes mémoires, ni nécessairement la même conception de ce que devrait devenir l’Union.
Et rien ne permet de penser qu’une Europe réussie serait celle dans laquelle ces différences finiraient par disparaître.
Il faut ici distinguer trois manières de tenir ensemble.
Elle réduit les différences pour produire une plus grande ressemblance.
Elle rassemble les différences sous une identité supérieure.
Elle permet à une forme d’exister alors même que les éléments qui la constituent demeurent différents.
L’Europe relève en grande partie de cette troisième logique.
Elle n’a pas besoin de devenir une nation agrandie pour acquérir une existence politique.
Le commun n’exige pas nécessairement la disparition des différences.
Il peut naître de relations suffisamment fortes entre des éléments qui demeurent distincts.
Mais la pluralité ne résout rien à elle seule.
Car les différences deviennent parfois des conflits.
Et tous les conflits ne demeurent pas habitables.
La question n’est donc pas de savoir comment supprimer les différences, mais comment empêcher qu’elles rendent toute relation ultérieure impossible.
C’est à cet endroit que la pluralité devient une question démocratique : comment organiser le conflit sans laisser l’adversaire devenir un ennemi dont il faudrait supprimer la possibilité même d’agir ?
Une démocratie n’est pas un monde sans conflit
Certaines orientations politiques sont réellement incompatibles.
Choisir signifie parfois renoncer.
Gouverner signifie trancher.
Une démocratie ne supprime donc pas la conflictualité. Elle cherche plutôt à lui donner une forme qui permette à ceux qui s’opposent de continuer à appartenir au même espace politique.
Il veut empêcher mon projet politique de l’emporter.
Il devient celui dont la présence elle-même paraît empêcher l’existence du monde que je souhaite.
Tant que l’autre demeure un adversaire, quelque chose reste possible après la défaite : une autre élection, une nouvelle coalition, une mobilisation, une révision, un compromis futur.
Lorsque l’adversaire devient un ennemi existentiel, cette temporalité commence à disparaître.
La question n’est plus :
« Que ferons-nous si nous perdons ? »
mais :
« Comment pourrions-nous encore exister s’ils gagnent ? »
Il faut toutefois ajouter une difficulté.
Une démocratie doit pouvoir se défendre contre ceux qui cherchent à abolir les conditions de son existence. Mais elle doit le faire sans transformer toute opposition radicale en illégitimité politique.
Protéger les règles du jeu sans confisquer le droit de les contester.
La fragilisation démocratique commence lorsque disparaît la possibilité d’un après.
C’est ici qu’apparaît une propriété décisive de la démocratie : ce qu’elle organise ne concerne pas seulement la décision présente, mais la possibilité de revenir, de corriger, d’alterner et de continuer après elle.
La démocratie comme organisation politique de l’après
Une démocratie ne se définit pas seulement par la manière dont elle prend ses décisions.
Elle se définit également par ce qu’elle permet après qu’une décision a été prise.
Je peux perdre aujourd’hui et participer demain.
Une loi peut être adoptée puis modifiée.
Une coalition peut gouverner puis être remplacée.
Une politique publique peut échouer et être corrigée.
Une majorité présente ne possède pas définitivement l’avenir.
Nous pouvons appeler cette propriété réversibilité politique.
Elle est l’une des conditions permettant au conflit de demeurer habitable.
Car perdre n’est démocratiquement supportable que si la défaite n’équivaut pas à une disparition.
Une démocratie reste habitable lorsqu’une défaite politique ne ferme pas la possibilité d’un retour, d’une correction ou d’un autre avenir.
Mais cette idée contient déjà une difficulté.
Si tout pouvait être entièrement remis en cause à chaque alternance, la démocratie risquerait de détruire les conditions mêmes qui permettent l’alternance.
Que faut-il rendre transformable, et que faut-il au contraire protéger pour que cette transformation reste possible ?
La réversibilité politique ne peut donc pas signifier que tout reste indéfiniment instable. Pour que beaucoup de choses puissent changer, certaines doivent tenir.
Pour que beaucoup de choses puissent changer, certaines doivent tenir
Une démocratie qui remettrait absolument tout en jeu à chaque alternance détruirait rapidement les conditions de son propre fonctionnement.
Le droit d’opposition, l’intégrité des élections, certaines libertés fondamentales, l’égalité devant la loi, l’existence effective d’une opposition et l’interdiction de la violence politique ne peuvent dépendre entièrement du bon vouloir de la majorité du moment.
Les choix publics doivent pouvoir être discutés, contestés, corrigés, remplacés ou abandonnés.
Les règles qui permettent cette contestation doivent être suffisamment solides pour survivre aux alternances.
Une politique agricole, énergétique, industrielle, migratoire ou budgétaire doit pouvoir être contestée et transformée.
Mais si le vainqueur d’une élection peut supprimer les conditions permettant à ses adversaires de gagner la suivante, nous avons changé de logique.
Certaines règles doivent être suffisamment stables pour que le reste puisse continuer à changer.
La transformabilité n’est donc pas l’instabilité permanente.
Elle suppose des points d’appui.
Une communauté politique vivante protège suffisamment les conditions de sa propre transformation pour que plusieurs avenirs restent possibles.
Cette distinction permet aussi de regarder autrement la polarisation.
Deux camps peuvent être profondément opposés tout en continuant à partager un cadre dans lequel leur désaccord reste politiquement transformable.
Le basculement se produit lorsque cette ouverture disparaît : lorsque chaque camp commence à croire que la victoire de l’autre pourrait fermer définitivement l’avenir.
Quand le conflit ferme l’avenir
Nous pouvons alors regarder autrement la polarisation.
Le problème n’est pas simplement que deux groupes soient très éloignés idéologiquement.
Ils peuvent l’être tout en continuant à reconnaître des institutions, des procédures et la légitimité politique de leurs adversaires.
Le basculement devient plus profond lorsque chaque camp commence à considérer que la victoire de l’autre fermerait définitivement la suite.
Tout compromis devient trahison.
Toute médiation devient faiblesse.
Toute défaite devient catastrophe.
Chaque événement est interprété comme la confirmation d’une lutte existentielle.
Ce n’est pas seulement le récit collectif qui se ferme.
C’est l’espace des possibles.
Les récits participent à cette fermeture lorsqu’ils deviennent capables d’absorber toute contradiction.
Une information contraire ne les modifie plus : elle devient une preuve supplémentaire du complot.
Une objection ne les fragilise plus : elle confirme l’hostilité de celui qui la formule.
Le problème n’est pas qu’un récit soit conflictuel. Il est qu’il devienne incapable de rencontrer quelque chose qui puisse encore le transformer.
La contradiction ne transforme plus le récit.
L’adversaire ne peut plus être autre chose qu’un ennemi.
Le présent commence alors à prétendre décider seul de tous les futurs possibles.
Cette question pourrait sembler abstraite. L’architecture institutionnelle européenne lui donne pourtant une forme très concrète : lorsqu’une décision produit ses effets, savons-nous encore où et comment agir pour tenter de la transformer ?
L’Europe rend cette question particulièrement concrète
L’Union européenne possède une architecture politique singulière parce qu’elle articule plusieurs niveaux de légitimité et plusieurs types de compétences.
Dans la procédure législative ordinaire, qui constitue la procédure la plus courante, la Commission présente généralement une proposition, tandis que le Parlement européen et le Conseil de l’Union européenne négocient et adoptent conjointement le texte.
D’autres matières relèvent de procédures ou de répartitions de compétences différentes.
Commission européenne · Conseil de l’Union européenne
Il faut donc se garder de parler de « Bruxelles » comme s’il existait un lieu unique où une volonté européenne monolithique produirait les décisions.
Cette architecture permet l’exercice partagé de certaines compétences.
Elle crée aussi une difficulté démocratique particulière :
Où faut-il agir pour modifier une décision ?
Le gouvernement national qui a défendu une position au Conseil ?
La Commission qui a proposé un texte ?
Le Parlement européen qui l’a amendé et voté ?
La majorité des États membres qui l’a approuvé ?
Les traités qui délimitent les compétences ?
Dans d’autres domaines, les circuits institutionnels diffèrent encore : la politique monétaire de la zone euro, par exemple, relève d’un cadre propre dans lequel la Banque centrale européenne bénéficie d’une indépendance garantie par les traités.
Banque centrale européenne
Il ne s’agit donc pas d’un unique modèle de décision européenne.
Lorsque la chaîne de responsabilité devient difficile à percevoir, la réversibilité politique elle-même peut devenir abstraite.
La décision existe. Ses conséquences sont réelles. Mais l’endroit où agir pour la transformer peut devenir difficile à identifier.
La question européenne devient alors très concrète :
Celui qui subit les conséquences d’une décision peut-il encore identifier un chemin politique permettant de tenter de la modifier ?
Posée ainsi, la question européenne ne peut plus se réduire à l’alternative entre davantage d’intégration et davantage de souveraineté. Elle oblige à demander à quel niveau une décision peut être à la fois efficace, légitime et transformable.
Plus d’Europe ou moins d’Europe ?
Cette question montre pourquoi l’opposition habituelle entre « plus d’Europe » et « moins d’Europe » est insuffisante.
Certaines questions nécessitent une coopération à grande échelle.
Le climat ne s’arrête pas aux frontières.
Les chaînes industrielles sont transnationales.
Les politiques commerciales se confrontent à des puissances continentales.
La monnaie commune crée des interdépendances.
La sécurité européenne ne peut être pensée uniquement État par État.
Mais cela ne signifie pas que toute centralisation supplémentaire produise automatiquement davantage de légitimité.
Les travaux de Liesbet Hooghe et Gary Marks sur le passage du « consensus permissif » au « dissensus contraignant » montrent notamment comment l’intégration européenne, lorsqu’elle devient davantage politisée et touche aux compétences, à la distribution ou aux identités, devient elle-même objet de contestation politique.
L’intégration n’est donc pas un processus qui ferait mécaniquement disparaître le conflit européen.
Consulter l’article
Le principe de subsidiarité pose, dans les domaines où l’Union ne dispose pas d’une compétence exclusive, la question du niveau auquel les objectifs d’une action peuvent être atteints de manière suffisamment efficace.
EUR-Lex — Principe de subsidiarité
Mais la question démocratique va plus loin :
À quel niveau le citoyen peut-il encore retrouver une prise sur ce qui lui arrive ?
La question pertinente n’est donc pas simplement :
Plus ou moins d’Europe ?
Il faut interroger ce qui doit être partagé, ce qui doit pouvoir demeurer différent et le niveau auquel la décision peut rester transformable.
Qu’est-ce qui doit être décidé ensemble, qu’est-ce qui doit pouvoir rester différent, et à quel niveau une décision demeure-t-elle à la fois efficace, légitime et transformable ?
Il n’existe pas une réponse unique pour tous les domaines.
C’est l’une des particularités de l’expérience européenne : elle doit continuellement négocier non seulement ses décisions, mais le niveau auquel elles doivent être prises et contestées.
Mais si l’Europe ne peut être tenue ensemble par la seule centralisation, faut-il chercher ailleurs ce qui ferait commun ? Peut-être dans une identité ou un grand récit européen. Cette autre réponse mérite, elle aussi, d’être interrogée.
L’Europe n’a peut-être pas besoin d’un grand récit
Face à cette complexité, une tentation revient régulièrement : chercher ce qui pourrait enfin produire un véritable « nous » européen.
Mais un récit commun sélectionne nécessairement.
Il choisit ses commencements.
Il hiérarchise ses événements.
Il place certaines mémoires au centre et d’autres aux marges.
Quelle histoire deviendrait celle de l’Europe ?
Les héritages antiques et religieux
Les Lumières
Les guerres mondiales et la Shoah
Les expériences totalitaires et dictatoriales
Les histoires coloniales
Les migrations
Les luttes sociales
Les élargissements
Le marché unique
La paix
Toutes ces histoires appartiennent à l’Europe.
Aucune ne suffit à la contenir.
Chercher un récit capable de les absorber toutes pourrait produire exactement le contraire de ce que nous cherchons : une nouvelle manière de décider quelles expériences occupent le centre et lesquelles restent à la périphérie.
La question devient alors :
Quelles conditions permettraient à plusieurs histoires de l’Europe de rester politiquement en relation sans qu’une seule puisse déclarer les autres illégitimes ?
Le commun ne suppose peut-être pas une histoire unique.
Il pourrait d’abord désigner les conditions qui permettent à plusieurs histoires de se rencontrer, de se contester et de continuer à coexister.
Ce déplacement conduit à une autre définition du commun : non plus partager nécessairement le même récit, mais partager la possibilité de contester les récits, les décisions et les institutions sans devoir détruire l’espace politique dans lequel cette contestation a lieu.
Du récit commun à la contestabilité commune
Ce déplacement change profondément la notion de commun.
Une Europe démocratique n’a pas besoin que tous racontent la même histoire.
Pouvoir établir des faits et contester leur interprétation.
Critiquer une institution.
Contester une politique.
Identifier les responsables d’une décision.
Savoir comment tenter de la modifier.
Perdre aujourd’hui sans perdre le droit de participer demain.
Changer de majorité.
Demander des comptes.
Réviser une interprétation lorsque quelque chose résiste à ce que nous pensions savoir.
Nous pouvons appeler cela la contestabilité commune.
La possibilité organisée de contester sans devoir détruire le monde politique dans lequel la contestation a lieu.
Le commun n’est alors plus un contenu idéologique.
Il devient une infrastructure politique.
Non pas nécessairement partager les mêmes conclusions.
Non pas effacer les divergences.
Mais préserver un monde dans lequel les désaccords peuvent encore produire des décisions, des révisions et des suites.
Le désaccord n’est plus l’ennemi du commun.
Il en devient l’une des épreuves.
Ce que nous partageons n’est peut-être pas d’abord la même histoire, mais la possibilité de continuer à faire histoire malgré nos désaccords.
Cette idée ne concerne plus seulement l’Europe. Elle oblige à préciser ce que nous appelons, dans cette recherche, un Récit Vivant : non pas un récit sans conflit, mais un récit qui demeure transformable par ce qu’il rencontre.
Ce que l’Europe apprend aux Récits Vivants
Cette enquête oblige également à préciser ce que pourrait signifier un récit vivant.
Il ne suffit pas qu’un récit rassemble.
Certains récits produisent une cohésion extrêmement forte en désignant ceux qui doivent être exclus.
Inversement, un récit conflictuel peut rester vivant s’il accepte encore d’être affecté par ce qu’il rencontre.
Un récit vivant est un récit capable d’entrer en relation avec d’autres récits sans devoir les absorber, les éliminer ni devenir imperméable à leur contradiction.
Le désaccord, la contradiction, la conflictualité ou la rencontre avec un autre récit ne suffisent pas à rendre un récit inhabitable.
Il se ferme lorsque plus rien de ce qu’il rencontre ne peut encore modifier ce qu’il rend possible.
Son contraire n’est pas le désaccord. Son contraire est la fermeture de la suite.
Un récit se ferme lorsqu’aucun événement ne peut plus véritablement le modifier.
Lorsqu’aucun interlocuteur ne peut devenir autre chose qu’un allié, un ennemi ou un traître.
Lorsqu’il ne reste plus aucun scénario crédible dans lequel le conflit présent pourrait produire une relation différente.
La question narrative demande si un récit peut encore être transformé par ce qu’il rencontre.
La question démocratique demande si un conflit peut encore produire autre chose que sa propre répétition.
C’est ici que la question narrative et la question démocratique se rejoignent.
Toutes deux concernent finalement la même chose :
La capacité à ne pas transformer le présent en dernier chapitre possible.
Une forme institutionnelle qui demeure explicitement ouverte
L’Europe possède une particularité politique : sa forme institutionnelle demeure explicitement ouverte.
Fédération ?
Confédération ?
Union d’États ?
Europe différenciée ?
Combinaison encore inconnue de souverainetés nationales et partagées ?
Cette indétermination n’est pas nécessairement une faiblesse.
Elle peut devenir une propriété politique précieuse, à une condition : que l’ouverture ne signifie pas l’impuissance et que la stabilité ne signifie pas l’impossibilité de changer.
Conserver suffisamment de continuité pour que la coopération demeure possible.
Conserver suffisamment d’ouverture pour qu’aucune génération ne reçoive l’avenir entièrement décidé par la précédente.
C’est cette tension, davantage qu’une identité définitive, qui pourrait constituer son principe vivant.
Nous pouvons alors revenir à la question qui traversait tout l’article : comment faire durer une forme politique lorsque ceux qui la composent ne sont pas d’accord sur ce qu’elle devrait devenir ? Peut-être en veillant d’abord à ce qu’aucun conflit, aucune victoire et aucune génération ne puissent fermer à eux seuls la possibilité d’un après.
Préserver la possibilité d’un après
Comment faire durer une forme politique lorsque ceux qui la composent ne sont pas d’accord sur ce qu’elle devrait devenir ?
En refusant d’exiger d’abord qu’ils deviennent identiques.
Une Europe pluraliste ne serait pas une Europe sans conflits.
Une Europe démocratique ne serait pas une Europe dans laquelle chacun adhère au même récit.
Une Europe transformable ne serait pas non plus une Europe où tout pourrait être défait à chaque instant.
Elle devrait permettre que les fractures matérielles soient traitées comme des réalités politiques ; que les responsabilités restent suffisamment identifiables pour pouvoir être contestées ; que les politiques puissent changer ; et que certaines garanties restent suffisamment stables pour rendre ces changements possibles.
Surtout, une victoire, une défaite, une crise ou une fracture ne devrait pouvoir confisquer à elle seule l’avenir.
Non pas apprendre à plusieurs peuples à devenir un seul peuple, mais découvrir comment plusieurs peuples, plusieurs mémoires, plusieurs intérêts et plusieurs récits peuvent encore avoir une histoire après leurs conflits.
C’est ici que la question européenne rejoint quelque chose de plus général.
Une communauté politique vivante n’est pas celle qui supprime ses conflits.
C’est celle qui empêche qu’un conflit puisse devenir le dernier mot de son histoire.
La démocratie pourrait alors être comprise comme :
l’organisation politique de la possibilité d’un après.
Et une Europe vivante ne serait pas une Europe sans fractures.
Ce serait une Europe dans laquelle aucune fracture ne possède à elle seule le pouvoir de fermer la suite.
HABITER LE DÉSACCORD · PRÉSERVER LA SUITE · GARDER L’AVENIR OUVERT
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