L'ÉVÉNEMENT A EU LIEU, MAIS L'HISTOIRE N'A PAS CHANGÉ _ Pourquoi certaines expériences transforment notre horizon du possible — et d’autres non
L’ÉVÉNEMENT A EU LIEU,
MAIS L’HISTOIRE N’A PAS CHANGÉ
Pourquoi certaines expériences transforment notre horizon du possible — et d’autres non
Il arrive que quelque chose change réellement dans notre vie.
Une personne reste alors que nous étions certains qu’elle partirait.
Une possibilité s’ouvre là où nous ne voyions plus aucune issue.
Nous réussissons quelque chose dont nous nous pensions incapables.
Un événement contredit ce que notre histoire nous avait appris à attendre.
Et pourtant, parfois, presque rien ne bouge.
Nous reconnaissons que l’événement a eu lieu.
Nous ne le nions pas.
Nous pouvons même en parler.
Mais notre manière d’imaginer la suite reste pratiquement inchangée.
Comme si quelque chose s’était produit dans le réel sans parvenir à devenir pleinement un événement dans notre histoire.
Pourquoi certaines expériences transforment-elles notre manière d’habiter le monde tandis que d’autres semblent glisser sur le récit que nous avions déjà construit ?
Que faut-il à un événement pour qu’il puisse encore modifier ce que nous pensions possible pour la suite ?
QUAND LE MONDE DEVIENT TROP CONNU
Dans La Magie de l’ordinaire, Fabrice Midal part d’une intuition simple : nous cherchons souvent ailleurs ce qui pourrait transformer notre existence alors que nous avons peut-être cessé de rencontrer réellement ce qui est déjà là.
Nous ne regardons plus cet arbre.
Nous savons que c’est un arbre.
Nous ne rencontrons plus cette personne.
Nous savons qui elle est.
Nous n’examinons plus cette possibilité.
Nous savons déjà qu’elle est impossible.
L’habitude ne fait pas nécessairement disparaître les choses.
Elle peut les rendre trop connues pour être encore rencontrées.
Le banal ne serait alors pas simplement ce qui se répète.
Il commencerait lorsque notre interprétation a cessé de pouvoir être surprise par ce qui arrive.
Wittgenstein avait formulé une intuition voisine : certains aspects essentiels peuvent nous échapper précisément à cause de leur simplicité et de leur familiarité, parce qu’ils sont constamment sous nos yeux.
Stanley Cavell prolongera cette interrogation en faisant de notre relation à l’ordinaire une question de reconnaissance autant que de connaissance.
Car il existe une différence entre ne pas savoir qu’une chose est là et ne plus parvenir à reconnaître ce que sa présence change.
Cette différence va devenir essentielle.
TOUT CE QUI EST POSSIBLE N’EST PAS SIMPLEMENT INVISIBLE
Il faut pourtant introduire immédiatement une limite.
Si nous affirmions que les possibles sont déjà partout autour de nous et qu’il suffirait de mieux regarder, nous transformerions une intuition féconde en injonction.
Henri Lefebvre oblige à distinguer deux choses.
Certaines possibilités sont
INAPERÇUES
D’autres sont réellement
EMPÊCHÉES
La vie quotidienne n’est pas seulement façonnée par notre perception.
Chez Lefebvre, elle est aussi prise dans des structures sociales, économiques et spatiales produites historiquement, particulièrement par les formes modernes de contrôle et d’organisation de la vie quotidienne.
On ne sort pas d’une domination simplement en changeant son regard.
On ne transforme pas une institution injuste par une meilleure qualité d’attention.
Le monde peut être plus vaste que ce que nous percevons.
Mais certaines de ses portes peuvent aussi être réellement fermées.
Tout impossible n’est pas imaginaire,
mais tout possible n’est pas visible.
QUAND UNE EXPÉRIENCE DÉBORDE LA CARTE
L’histoire de Corine Sombrun introduit une autre difficulté.
Lors d’un séjour en Mongolie, elle vit au cours d’un rituel une expérience de transe qu’elle n’avait pas prévue. Cette trajectoire inspirera notamment le film Un monde plus grand.
Plutôt que de tenir immédiatement cette expérience pour une preuve du surnaturel ou de la rejeter parce qu’elle débordait ses catégories habituelles, elle contribuera ensuite à des recherches sur ce qui est aujourd’hui appelé transe cognitive auto-induite.
Des travaux récents ont étudié la phénoménologie de cet état chez des participants entraînés, notamment une étude de 2024 portant sur 27 participants dans plusieurs conditions expérimentales. D’autres recherches ont également étudié certaines modifications physiologiques associées à cet état.
Ces recherches ne démontrent pas l’existence d’esprits ni l’accès à un monde invisible.
Elles permettent cependant d’étudier, chez des personnes entraînées, un état volontaire de conscience associé à des expériences subjectives particulières et à certaines modifications physiologiques.
Une expérience peut être réelle comme expérience
sans que son interprétation soit déjà établie.
Supposons qu’une personne dise :
« J’ai senti une présence. »
Nous pouvons prendre au sérieux ce qu’elle a vécu sans conclure immédiatement que cette présence existe indépendamment d’elle.
Inversement, identifier des corrélats physiologiques ou cérébraux n’autorise pas à dire que rien n’a été vécu.
Entre crédulité et réduction existe une position plus exigeante :
Laisser à l’événement le temps de ne pas encore savoir entièrement ce qu’il signifie.
CE QUI NOUS TRANSFORME NE SE COMMANDE PAS
Hartmut Rosa apporte ici une distinction précieuse.
Dans sa théorie de la résonance, quelque chose nous atteint, nous lui répondons, et cette relation peut nous transformer.
Mais cette transformation comporte une part d’indisponibilité.
Nous pouvons entrer dans un musée.
Nous ne pouvons pas commander à une œuvre de nous bouleverser.
Nous pouvons rencontrer quelqu’un.
Nous ne pouvons pas programmer ce que cette rencontre modifiera en nous.
Or une histoire qui déciderait d’avance de la signification de tout ce qui peut lui arriver supprimerait précisément cette possibilité.
L’événement pourrait encore se produire.
Mais il ne pourrait plus modifier la carte.
Si quelque chose peut nous transformer,
encore faut-il que l’histoire à travers laquelle nous le recevons
lui laisse la possibilité de compter.
CAR LES ÉVÉNEMENTS N’ARRIVENT JAMAIS DANS UNE HISTOIRE VIDE
Nous ne rencontrons pas le réel sans passé.
Nous possédons des souvenirs, des attentes, des habitudes d’interprétation, des schémas et des histoires.
« Je suis quelqu’un qui… »
« Dans ma famille, on… »
« Les autres finissent toujours par… »
« Après ce qui m’est arrivé… »
Ces phrases semblent parler du passé.
Mais elles organisent aussi l’avenir.
La psychologie narrative parle d’identité narrative pour penser la manière dont une personne organise certaines expériences autobiographiques dans une histoire donnant continuité et sens à sa vie.
Les travaux de Jefferson Singer et de ses collègues montrent notamment comment des souvenirs autodéfinissants partageant des séquences émotion-résultat répétitives peuvent former des scripts narratifs, c’est-à-dire des modèles qui filtrent ensuite le traitement cognitif et affectif de nouvelles expériences.
Cette continuité est nécessaire.
Une vie dans laquelle chaque événement réécrirait entièrement l’identité serait inhabitable.
Mais la continuité peut aussi se rigidifier.
Des souvenirs répétés, des attentes et des schémas peuvent finir par organiser la manière dont les expériences suivantes seront interprétées.
Imaginons :
ATTACHEMENT → CONFIANCE → ABANDON
À force d’être vécue, la séquence peut devenir une anticipation :
« Quand je m’attache, je finis par être abandonné. »
Puis quelqu’un reste.
Deux phrases deviennent possibles :
« Cette personne reste. »
« Cette personne n’est pas encore partie. »
Les faits présents peuvent être identiques.
Ce qui change, c’est la place qu’ils peuvent acquérir dans l’histoire.
L’ÉVÉNEMENT A EU LIEU,
MAIS IL N’A PAS OBTENU LE DROIT DE MODIFIER L’HISTOIRE
Nous arrivons ici au cœur du problème.
Une information nouvelle ne modifie pas automatiquement les structures à partir desquelles nous interprétons le monde.
La recherche sur l’actualisation des croyances montre précisément que les individus peuvent intégrer de nouvelles informations de façons très différentes et que les informations qui soutiennent ou contredisent les croyances antérieures ne conduisent pas mécaniquement à leur révision.
Nous pouvons
RÉVISER UNE ATTENTE
Mais nous pouvons aussi
PRÉSERVER L’ANCIENNE RÈGLE
Nous pouvons assimiler l’information nouvelle.
La minorer.
L’expliquer autrement.
La traiter comme une exception.
« Oui, j’ai réussi, mais j’ai eu de la chance. »
« Oui, cette personne reste, mais elle est différente. »
« Oui, cela s’est produit, mais cela ne se reproduira probablement pas. »
Rien de tout cela n’est nécessairement faux.
C’est précisément ce qui rend le phénomène difficile à repérer.
Une interprétation peut être parfaitement plausible prise isolément et contribuer pourtant, répétée événement après événement, à rendre une histoire presque irrévisable.
L’événement est admis comme fait.
Mais il est privé de sa
puissance de révision.
LA NEUTRALISATION NARRATIVE
Je propose d’appeler ce processus neutralisation narrative.
Non parce que l’événement serait effacé.
Il peut au contraire être parfaitement reconnu, raconté, mémorisé.
Ce qui est neutralisé est autre chose :
sa capacité à obliger l’histoire à se reconsidérer.
Définition proposée
La neutralisation narrative désigne le processus par lequel un événement reconnu comme ayant eu lieu et pertinent pour une histoire antérieure est interprété de manière à préserver l’essentiel de l’horizon d’attente que cet événement aurait pu conduire à réviser.
Autrement dit :
Le fait entre dans l’histoire,
mais la règle qui organise la suite demeure intacte.
Cette neutralisation peut emprunter plusieurs voies.
Dévaluation — ce qui est arrivé compte moins qu’il n’y paraît.
Exceptionnalisation — ce qui est arrivé ne vaut que pour cette fois.
Réinterprétation — l’événement reçoit une signification compatible avec l’histoire antérieure.
Attribution à une cause extérieure — l’événement ne dit rien de nous, de l’autre ou de la règle que nous avions construite.
Limitation temporelle — ce qui vient d’arriver ne modifie pas ce que nous pouvons raisonnablement attendre de la suite.
Aucun de ces mécanismes n’est entièrement nouveau en lui-même.
Ce qui m’intéresse ici est leur conséquence narrative commune.
L’histoire peut absorber ce qui la contredit sans se laisser véritablement transformer par cette contradiction.
L’événement a eu lieu,
mais il n’a pas obtenu le droit de modifier l’histoire.
CE N’EST PAS EXACTEMENT LA
« NARRATIVE FORECLOSURE »
Il existe cependant un concept voisin dont il faut distinguer la neutralisation narrative.
Les chercheurs ont proposé l’expression narrative foreclosure pour désigner une forme de clôture narrative dans laquelle une personne en vient à considérer que son histoire ne peut plus réellement connaître de développement significatif.
Le passé semble avoir déjà déterminé la forme générale de la suite.
Narrative foreclosure
La conviction qu’aucune nouvelle interprétation du passé, aucun nouvel engagement ou aucune expérience future ne pourra modifier de manière substantielle l’histoire de sa propre vie.
La distinction avec la neutralisation narrative est importante.
Narrative foreclosure
« Mon histoire ne peut plus vraiment changer. »
Neutralisation narrative
« Quelque chose de nouveau est arrivé, mais cela ne change pas la suite. »
La narrative foreclosure décrit donc plutôt un état de clôture.
La neutralisation narrative désigne, elle, un processus possible de maintien de cette clôture : la manière dont des événements nouveaux peuvent être admis sans obtenir suffisamment de poids pour rouvrir l’histoire.
Cette distinction permet de comprendre pourquoi un récit peut continuer à intégrer de nouveaux faits tout en demeurant profondément fermé quant à ce qu’ils autorisent à attendre.
Récit empêché
Un récit empêché est une histoire dans laquelle le réel continue d’arriver, mais ne parvient plus suffisamment à transformer ce que cette histoire rend possible pour la suite.
Il ne s’agit pas de prétendre qu’une personne devrait réviser son histoire à chaque contradiction.
Une histoire a besoin de continuité pour rester habitable.
La question est plus précise : que se passe-t-il lorsque même les événements potentiellement capables de démentir une attente ancienne ne peuvent plus obtenir assez de portée pour modifier l’horizon du possible ?
C’est ici qu’apparaît une autre question :
qu’est-ce qui permet à un événement de véritablement compter dans une histoire ?
LE POIDS NARRATIF :
CE QUI PERMET À L’ÉVÉNEMENT DE COMPTER
Tous les événements n’ont pas le même poids dans une histoire.
Et ce poids ne se confond pas avec leur intensité objective ou subjective.
Un événement spectaculaire peut finalement modifier très peu notre manière de comprendre notre vie.
À l’inverse, une phrase, une rencontre ou un geste presque imperceptible peut parfois déplacer durablement ce que nous pensions possible.
Définition proposée
J’appelle poids narratif le degré auquel un événement est reconnu comme pertinent pour l’histoire à travers laquelle une personne comprend son passé, son présent et son avenir.
Il faut donc distinguer plusieurs choses.
L’intensité de l’événement — ce que nous éprouvons lorsqu’il se produit.
Sa discordance avec ce qui était attendu — à quel point il contredit ou surprend notre anticipation.
Son poids narratif — la place que nous lui reconnaissons dans l’histoire.
Son effet de révision — ce qu’il modifie effectivement dans notre manière d’anticiper la suite.
Quatre dimensions à ne pas confondre
INTENSITÉ DE L’ÉVÉNEMENT
≠
DISCORDANCE AVEC CE QUI ÉTAIT ATTENDU
≠
POIDS NARRATIF
≠
EFFET DE RÉVISION
Un événement peut donc être intense sans être narrativement décisif.
Il peut être très surprenant et pourtant être rapidement classé comme une exception.
Il peut aussi sembler minuscule au moment où il survient et acquérir progressivement un poids considérable parce qu’il oblige à relire autrement ce qui le précédait.
Le mouvement
ÉVÉNEMENT
↓
INTERPRÉTATION
↓
POIDS NARRATIF
↓
RÉVISION OU NEUTRALISATION
↓
TRANSFORMATION OU MAINTIEN DE L’HORIZON
Révision et neutralisation ne constituent évidemment pas deux états absolument séparés : elles désignent plutôt deux pôles entre lesquels existent des degrés, des déplacements partiels et des transformations parfois lentes.
Le poids narratif n’explique donc pas mécaniquement la transformation. Il désigne l’un des lieux où se joue la possibilité qu’un événement puisse réellement compter.
Mais une histoire capable d’être transformée par le réel doit-elle pour autant changer à chaque événement ?
UN RÉCIT VIVANT N’EST PAS
UN RÉCIT QUI CHANGE SANS CESSE
Il faut ici éviter un contresens.
Si un récit empêché est une histoire devenue trop difficile à réviser, le récit vivant ne peut pas être défini simplement comme son contraire absolu : une histoire qui changerait à chaque événement.
Nous avons besoin de continuité.
Nous avons besoin que certaines expériences passées puissent orienter nos attentes, que certaines convictions résistent aux variations du moment et que notre histoire ne soit pas entièrement reconstruite à chaque surprise.
La transformabilité
n’est pas la volatilité.
Être ouvert à la révision ne signifie pas considérer chaque événement comme une réfutation de ce que nous pensions auparavant.
Cela signifie conserver la possibilité d’examiner si certains événements, par leur répétition, leur portée ou leur discordance avec ce que nous attendions, appellent effectivement une modification de l’histoire.
Le problème n’est donc pas qu’un récit résiste.
Le problème apparaît lorsqu’il devient si résistant que plus aucun événement ne semble pouvoir compter contre lui.
Récit vivant
Un récit vivant est une organisation du sens dans laquelle ce qui a été vécu oriente ce qui peut être attendu sans retirer aux événements nouveaux la possibilité de conduire à une révision de cet horizon.
Un récit vivant doit donc posséder simultanément deux capacités.
Première capacité
TENIR
conserver suffisamment de continuité pour donner une forme à l’expérience.
Deuxième capacité
POUVOIR CHANGER
rester suffisamment révisable pour que le réel puisse encore déplacer cette forme.
Trop instable, il ne constitue plus une histoire.
Trop rigide, plus rien ne peut véritablement lui arriver.
Entre ces deux extrêmes se joue peut-être quelque chose d’essentiel : la capacité d’une histoire à durer sans se fermer.
Mais cette idée oblige alors à modifier une dernière fois notre modèle.
Car jusqu’ici, nous avons encore parlé comme si l’événement arrivait d’abord, puis était interprété, puis intégré à une histoire.
Or le récit n’arrive pas seulement après le monde.
LE RÉCIT N’ARRIVE PAS APRÈS LE MONDE
Il serait tentant de résumer tout ce qui précède par une chaîne simple :
Le modèle le plus intuitif
ÉVÉNEMENT → INTERPRÉTATION → RÉCIT
Quelque chose se produirait d’abord.
Nous lui donnerions ensuite une signification.
Et cette signification viendrait enfin prendre place dans l’histoire que nous racontons.
Mais ce modèle est insuffisant.
Nos récits antérieurs influencent déjà ce que nous attendons.
Nos attentes orientent notre attention.
Et notre attention participe à ce qui sera remarqué, retenu, interprété et finalement reconnu comme pertinent.
Le récit n’est donc pas seulement
le résultat de ce qui nous arrive.
Il participe aussi aux conditions à partir desquelles ce qui nous arrive pourra être reconnu.
Nous ne sommes donc pas devant une ligne droite.
Nous sommes devant une boucle.
La boucle narrative
EXPÉRIENCES PASSÉES
↓
SCHÉMAS ET ATTENTES
↓
ATTENTION
↓
ÉVÉNEMENT
↓
INTERPRÉTATION
↓
POIDS NARRATIF
↓
RÉVISION OU NEUTRALISATION
↓
RÉCIT
↓
HORIZON DU POSSIBLE
↓
NOUVELLES ATTENTES
Cette boucle ne signifie pas que nous fabriquerions arbitrairement le réel.
Elle signifie que ce qui peut devenir significatif pour nous dépend en partie des structures d’attention, d’attente et d’interprétation avec lesquelles nous rencontrons ce réel.
Le récit participe aux conditions dans lesquelles quelque chose pourra compter comme événement pour nous.
C’est pourquoi une histoire qui se ferme ne réduit pas seulement le nombre d’interprétations disponibles.
Elle peut progressivement réduire le nombre de choses capables de nous apparaître comme suffisamment importantes pour modifier cette histoire.
Et si le réel était plus vaste que les récits avec lesquels nous avons appris à le reconnaître ?
HABITER UN MONDE PLUS GRAND
Et si le réel était plus vaste que les récits avec lesquels nous avons appris à le reconnaître ?
Cette question ne suppose pas l’existence d’un monde invisible qu’il suffirait d’apprendre à percevoir.
Elle part d’un constat plus modeste : nous ne rencontrons jamais le réel sans médiations.
Notre attention, nos habitudes, nos états de conscience, nos conditions matérielles, nos schémas et nos récits participent tous à la manière dont le monde devient pour nous perceptible, pensable et possible.
Nous avons besoin de ces médiations.
Sans elles, il n’y aurait ni orientation, ni continuité, ni monde habitable.
Mais une médiation devient problématique lorsqu’elle cesse d’être révisable.
Quand une catégorie décide d’avance de ce qui peut arriver.
Quand une histoire transforme toute différence en exception.
Quand un événement peut avoir lieu sans modifier ce qu’il devient possible d’attendre.
Alors le monde se rétrécit.
Non parce que moins de choses s’y produisent.
Mais parce que moins de choses peuvent encore devenir véritablement événement pour nous.
Habiter un monde plus grand ne consiste donc ni à croire davantage ni à douter de tout.
Il s’agit peut-être de conserver une histoire suffisamment stable pour nous orienter, mais suffisamment vivante pour qu’un événement puisse encore la démentir, l’élargir ou la réécrire.
Car le contraire d’un récit empêché n’est pas une histoire sans forme.
C’est une histoire dans laquelle le réel peut encore faire événement.
Un récit devient vivant lorsque ce qui arrive retrouve le pouvoir de modifier ce que nous pensions encore possible pour la suite.
REPÈRES ET SOURCES
Quelques repères pour prolonger les pistes mobilisées dans cet article.
Fabrice Midal
La Magie de l’ordinaire, Flammarion / Versilio, 2025. Une réflexion sur notre difficulté à rencontrer ce qui, à force d’être familier, cesse parfois de nous apparaître. Présentation de l’ouvrage.
Ludwig Wittgenstein
Recherches philosophiques, § 129. Wittgenstein y souligne que certains aspects parmi les plus importants peuvent nous échapper précisément à cause de leur simplicité et de leur familiarité : ils sont constamment sous nos yeux.
Stanley Cavell
« Knowing and Acknowledging », dans Must We Mean What We Say?. Cavell permet de penser la différence entre savoir quelque chose et reconnaître véritablement ce que cette chose exige ou change dans notre relation au monde.
Henri Lefebvre
Everyday Life in the Modern World. La critique de la vie quotidienne chez Lefebvre rappelle que ce qui devient possible ou impossible ne relève pas uniquement de la perception individuelle : nos existences sont également structurées par des conditions sociales, économiques, institutionnelles et spatiales. Présentation de l’ouvrage.
Hartmut Rosa
Les travaux de Rosa sur la résonance décrivent une relation dans laquelle quelque chose nous affecte, appelle une réponse et peut nous transformer, tout en conservant une dimension fondamentale d’indisponibilité. Voir notamment son texte de clarification publié en 2020. DOI.
Transe cognitive auto-induite
Une étude prospective et exploratoire publiée en 2024 dans Neuroscience of Consciousness a étudié la phénoménologie de la transe cognitive auto-induite chez 27 participants entraînés. Étude.
Des recherches ultérieures ont notamment étudié les relations entre expériences phénoménologiques et fonctionnement du système nerveux autonome. Oswald et al., International Journal of Clinical and Health Psychology, 2025. DOI.
Jefferson A. Singer et al.
« Self-Defining Memories, Scripts, and the Life Story: Narrative Identity in Personality and Psychotherapy », Journal of Personality, 2013, 81(6), 569–582. L’article articule souvenirs autodéfinissants, scripts narratifs et histoire de vie dans la construction de l’identité narrative. DOI.
Narrative foreclosure
Bohlmeijer, Westerhof, Randall, Tromp et Kenyon, « Narrative foreclosure in later life: Preliminary considerations for a new sensitizing concept », Journal of Aging Studies, 2011, 25(4), 364–370. DOI.
Actualisation des croyances
Kube et Rozenkrantz, « When Beliefs Face Reality: An Integrative Review of Belief Updating in Mental Health and Illness », Perspectives on Psychological Science, 2021, 16(2), 247–274. Cette revue examine les mécanismes par lesquels les croyances sont maintenues ou révisées face à de nouvelles informations. DOI.
Note méthodologique
Les notions de « neutralisation narrative », de « poids narratif », de « récit empêché » et de « récit vivant » sont proposées ici comme des outils conceptuels. Elles articulent des phénomènes et des champs de recherche déjà existants, mais ne doivent pas être présentées, à ce stade, comme des catégories psychologiques validées expérimentalement sous ces noms.
Zéphyr Avenel — Récits Vivants
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