Pourquoi essayons-nous encore ?

Pourquoi essayons-nous encore ? — Réponse du monde, transformabilité et raisons d’agir
Pourquoi essayons-nous encore ? — Réponse du monde, transformabilité et raisons d’agir
Une enquête des Récits Vivants

Pourquoi essayons-nous encore ?

Réponse du monde, transformabilité et raisons d’agir

Nous faisons beaucoup de choses sans savoir si elles réussiront.

Nous votons sans savoir si notre voix changera le résultat. Nous écrivons sans savoir qui nous lira. Nous enseignons sans connaître ce qui restera. Nous essayons de transformer une organisation, une relation, une institution ou parfois une société entière sans pouvoir garantir que notre action produira ce que nous espérons.

Et pourtant, nous continuons.

Jusqu’au moment où, parfois, nous cessons.

Pourquoi ?

La question pourrait sembler psychologique : pourquoi certaines personnes persévèrent-elles tandis que d’autres abandonnent ?

Mais quelque chose de plus profond pourrait être en jeu.

Car ce qui disparaît lorsque nous renonçons n’est pas toujours notre désir que le monde change.

Nous pouvons continuer à souhaiter une autre situation tout en ayant cessé de croire que ce que nous faisons peut encore modifier la suite.

C’est cette différence que nous voudrions explorer.

Non pas seulement entre l’espoir et le désespoir.

Mais entre un possible que nous pouvons imaginer et un possible dans lequel nous avons encore une raison d’agir.

1

Imaginer n’est pas encore pouvoir

Les sociétés savent imaginer d’autres mondes.

Une démocratie plus vivante.

Une société plus juste.

Une transition écologique accomplie.

Une organisation du travail différente.

Une relation capable d’évoluer lorsque les personnes qui la composent changent.

Une institution qui apprendrait de celles et ceux qu’elle concerne.

Nous pouvons même décrire ces alternatives avec précision.

Et pourtant, une phrase peut silencieusement accompagner toutes les autres :

Ce serait souhaitable, mais cela n’arrivera pas.

Le possible existe alors dans l’imaginaire sans appartenir véritablement à l’espace de l’action.

C’est pourquoi affirmer qu’un autre monde est possible constitue une ouverture importante, mais insuffisante.

Entre :

je peux imaginer autre chose

je peux raisonnablement tenter de contribuer à son apparition

plusieurs seuils doivent être franchis.

Du possible imaginé au possible praticable
possible imaginable
possible crédible
possible praticable
action
réponse du monde
apprentissage
action suivante

Comment un possible cesse-t-il d’être seulement imaginable pour devenir praticable ?

2

Nous agissons davantage lorsque nous croyons pouvoir faire une différence

Les recherches sur l’efficacité personnelle et collective montrent qu’il existe un lien important entre notre perception d’une capacité à produire des effets et notre engagement dans l’action.

Les travaux d’Albert Bandura ont notamment placé ces croyances d’efficacité au cœur de l’agentivité individuelle et collective.

Repère de recherche

Albert Bandura, Exercise of Human Agency Through Collective Efficacy, 2000.

Les recherches sur l’action collective apportent cependant une précision essentielle : l’efficacité n’est pas seule en jeu.

Une importante synthèse de Martijn van Zomeren, Tom Postmes et Russell Spears retrouve trois voies liées à l’engagement collectif : le sentiment d’injustice, l’efficacité et l’identité.

Ce que cela change

Nous pouvons vouloir profondément qu’une situation change sans croire pour autant que notre propre action dispose encore d’une prise suffisante pour la modifier.

L’absence d’action ne signifie donc pas nécessairement l’absence de désir.

Une personne peut être très préoccupée par le changement climatique et ne plus savoir quelle action aurait une prise réelle.

Une personne peut souhaiter profondément transformer son organisation tout en ayant appris que ses initiatives seront absorbées sans conséquence.

Une personne peut considérer une situation comme injuste sans croire que sa participation changera quoi que ce soit.

Une relation peut être désirée autrement tout en semblant ramener chaque tentative au même point.

Le problème n’est alors plus seulement :

Que voulons-nous ?

Qu’avons-nous appris de la relation entre nos actions et ce qui arrive ensuite ?

3

Quand le monde semble nous apprendre que rien ne change

Imaginons une situation simple.

Une personne essaie plusieurs actions.

Des actions différentes, un même état du monde
A M
B M
C M

Les actions changent. L’état obtenu semble rester le même.

Elle change son comportement.

Le monde, lui, revient constamment au même état.

Après suffisamment d’expériences de ce type, une conclusion devient compréhensible :

Ce que je fais ne semble pas être une variable pertinente de ce qui arrive.

Ce n’est pas exactement la même chose qu’échouer.

Un échec peut nous apprendre qu’une stratégie était mauvaise, qu’une contrainte avait été sous-estimée ou qu’une coalition était insuffisante.

Ici, autre chose se produit.

Les différences entre nos actions semblent ne plus produire de différences dans la suite.

Nous proposons d’appeler cela une forme d’indifférence causale.

Une proposition des Récits Vivants

Indifférence causale désigne ici une situation dans laquelle des actions différentes semblent conduire au même état, au point que leur capacité à infléchir la suite devient difficile à percevoir.

3 — suite

Contrôlabilité et découverte de la prise

Cette intuition rencontre les recherches historiques sur l’impuissance apprise et, surtout, leur révision ultérieure à la lumière des neurosciences.

Steven Maier et Martin Seligman ont eux-mêmes souligné en 2016 que leur théorie originelle avait en partie inversé le mécanisme. Les travaux ultérieurs accordent une place centrale aux mécanismes permettant de détecter et d’apprendre le contrôle sur les événements.

Repère de recherche

Steven F. Maier et Martin E. P. Seligman, Learned Helplessness at Fifty: Insights from Neuroscience, 2016.

Cette correction est importante.

Elle nous invite à ne pas demander seulement :

Comment apprenons-nous que nous sommes impuissants ?

Comment découvrons-nous qu’une prise existe ?

Imaginons maintenant une autre configuration :

Des actions différentes, des suites différentes
A M₁
B M₂
C M₃

Nous ne contrôlons pas nécessairement le monde.

Mais nous pouvons apprendre quelque chose d’essentiel :

Ce qui arrive dépend au moins partiellement de ce que nous faisons.

Ce n’est pas encore la maîtrise.

Ce n’est pas non plus la garantie de réussir.

C’est quelque chose de plus modeste, mais peut-être décisif :

Une prise

Notre action peut compter dans ce qui arrive ensuite.

4

Un monde transformable n’est pas un monde qui obéit

Il faut éviter ici un malentendu.

La transformabilité n’est pas la toute-puissance.

Une institution peut refuser une demande.

Une mobilisation peut échouer.

Un livre peut rencontrer peu de lecteurs.

Une personne peut répondre non.

Et pourtant, l’action peut avoir compté.

Une question auparavant invisible devient dicible.

Une institution doit désormais justifier une décision.

Une coalition se forme.

Une connaissance apparaît.

Une personne modifie sa position.

Un précédent existe.

Une possibilité devient accessible.

D’où cette proposition :

Un monde transformable n’est pas un monde qui nous obéit. C’est un monde dans lequel ce que nous faisons peut entrer dans la causalité de ce qui arrive ensuite.

La réponse nécessaire n’est donc pas forcément :

« Vous avez réussi. »

Elle peut être beaucoup plus modeste :

Ce que le monde peut nous répondre

« Ce que vous avez fait a compté. »

5

Réponse, prise, transformabilité

Toute réponse ne constitue pourtant pas une transformation.

Nous publions : quelqu’un clique.

Nous parlons : quelqu’un réagit.

Une institution organise une consultation.

Une manifestation produit des images.

Mais une réaction ne suffit pas à montrer qu’un possible a réellement changé.

Il faut donc distinguer trois niveaux.

Niveau 1

Réponse

Quelque chose réagit à notre action.

Niveau 2

Prise causale

Notre action contribue réellement à une différence.

Niveau 3

Transformabilité

Cette différence modifie à son tour ce qu’il deviendra possible de faire ensuite.

En termes simples :

Quelque chose est transformable lorsque ce que nous y faisons peut changer non seulement ce qui arrive maintenant, mais aussi ce qu’il deviendra possible de tenter après.

C’est ce dernier déplacement qui nous intéresse.

Le seuil décisif

La question n’est plus seulement : « quelque chose a-t-il répondu ? » mais : « qu’est-il devenu possible de faire après ? »

6

Faire une différence n’est pas encore la transformabilité

Une distinction supplémentaire est ici nécessaire.

Les recherches sur l’action collective ont proposé la notion d’efficacité participative : la croyance que sa propre contribution peut faire une différence dans l’effort collectif.

Des travaux de Martijn van Zomeren, Tamar Saguy et Fabian Schellhaas ont montré que cette croyance constitue un prédicteur spécifique de l’action collective.

Repère de recherche

Martijn van Zomeren, Tamar Saguy et Fabian M. H. Schellhaas, Believing in “Making a Difference” to Collective Efforts: Participative Efficacy Beliefs as a Unique Predictor of Collective Action, 2013.

Cette notion est très proche de notre question, mais elle ne se confond pas avec elle.

Efficacité collective

Pouvons-nous y arriver ensemble ?

Efficacité participative

Ma contribution peut-elle compter dans cet effort ?

Transformabilité

Ce que nous faisons peut-il modifier ce qu’il deviendra possible de faire ensuite ?

La transformabilité ne remplace donc pas les concepts existants.

Elle déplace la question.

Ce que nous cherchons à comprendre

Non seulement si une action peut produire un effet, mais si cet effet transforme les conditions dans lesquelles l’action suivante deviendra possible.

Autrement dit, faire une différence compte.

Mais la question des Récits Vivants va un peu plus loin : cette différence ouvre-t-elle une suite différente ?

7

La même question à plusieurs échelles

Ce qui est frappant, c’est que cette structure semble réapparaître dans des situations très différentes.

Les réalités ne sont évidemment pas identiques. Mais chacune permet de poser, à son échelle, une question comparable :

Dans une relation

Lorsque je change, cela peut-il modifier quelque chose entre nous ?

Dans une organisation

Lorsque ses membres agissent, l’organisation peut-elle apprendre de ce qu’ils font ?

Dans une démocratie

Lorsque des personnes participent, leur action peut-elle infléchir ce qui deviendra possible collectivement ?

Dans la création

Lorsque je publie, la rencontre avec le monde transforme-t-elle seulement mes indicateurs d’audience ou également ce que je pourrai créer ensuite ?

Dans une société

Lorsque nous expérimentons une alternative, cette expérience modifie-t-elle le champ des futurs accessibles ?

Les phénomènes sont évidemment différents.

Il serait excessif de prétendre qu’une relation, une organisation, une démocratie ou une société obéissent aux mêmes mécanismes.

Mais une structure commune pourrait les traverser :

Un système reste transformable lorsque les transformations de celles et ceux qui y prennent part peuvent compter dans ce qu’il devient.

Cette formulation ne suppose pas que chaque action réussisse.

Elle demande seulement si les transformations qui traversent un système peuvent y laisser une différence suffisamment réelle pour infléchir la suite.

Une même énigme

Lorsque nous changeons, le monde auquel nous appartenons peut-il changer avec nous — et rendre possible une suite qui ne l’était pas auparavant ?

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Ce qu’une démocratie apprend à celles et ceux qui la font vivre

La démocratie offre un terrain particulièrement éclairant pour cette hypothèse.

Nous la décrivons souvent comme un ensemble d’institutions, de procédures, de droits et de décisions.

Mais elle constitue aussi une succession d’expériences.

Nous votons.

Nous débattons.

Nous nous organisons.

Nous manifestons.

Nous interpellons.

Nous expérimentons localement.

Et, à travers ces expériences, nous apprenons quelque chose sur la relation entre notre participation et ce qui arrive ensuite.

Une démocratie ne se contente pas de décider ; elle enseigne continuellement à celles et ceux qui la font vivre quelque chose sur la portée réelle de leur action.

Les recherches sur les policy feedbacks montrent précisément que les politiques publiques ne produisent pas seulement des effets matériels.

Elles peuvent également modifier les ressources, les perceptions, les attitudes et les formes de participation politique des personnes concernées.

Repère de recherche

Andrea Louise Campbell, Policy Makes Mass Politics, 2012. Ces travaux montrent notamment que la conception, la visibilité et l’expérience concrète des politiques publiques peuvent contribuer à façonner les comportements et attitudes politiques.

Cela ne signifie pas qu’une politique produit mécaniquement une confiance accrue, ni qu’une institution responsive engendre automatiquement davantage de participation.

Les effets peuvent être différents selon la manière dont une politique est conçue, administrée, perçue et attribuée.

Mais cela suggère quelque chose d’essentiel pour notre enquête :

L’expérience démocratique

Les institutions ne produisent pas seulement des décisions. Elles produisent aussi des expériences de ce que signifie agir sur le monde commun.

Une société peut donc continuer à posséder des élections, des consultations, des débats et des possibilités formelles d’expression tout en laissant s’installer une question plus inquiétante :

Ce que nous faisons change-t-il réellement quelque chose à ce qu’il devient possible de décider ensuite ?

Si la relation entre action et conséquence devient durablement illisible, la difficulté n’est peut-être plus seulement une crise de confiance.

Elle peut devenir une crise de la perception de la prise : nous voyons encore les mécanismes de participation, mais nous distinguons de moins en moins comment ils peuvent transformer la suite.

9

Le paradoxe de la causalité spectaculaire

Nous rencontrons alors un paradoxe.

Les démocraties complexes distribuent la décision entre de nombreux acteurs, institutions, procédures, négociations et temporalités.

Cette pluralité constitue une protection essentielle contre la concentration du pouvoir. Mais elle peut aussi rendre la chaîne causale difficile à lire.

Une causalité distribuée

demande citoyenne

débat

négociation

compromis

décision

mise en œuvre

effets parfois différés

Dans un tel système, une transformation peut être réelle sans qu’il soit facile de savoir qui l’a produite, à quel moment et par quelle chaîne d’actions.

À l’inverse, les pouvoirs très personnalisés peuvent proposer un récit beaucoup plus simple :

Je promets.

Je décide.

Quelque chose arrive.

Donc j’ai transformé le monde.

Cette narration peut être politiquement puissante parce qu’elle rend la causalité immédiatement visible.

Plus une chaîne causale paraît courte, plus il peut sembler facile d’identifier qui agit, ce qui change et pourquoi.

Cela ne signifie évidemment pas que cette causalité soit réelle, complète ou souhaitable.

Une décision spectaculaire peut produire peu d’effets durables. Un dirigeant peut s’attribuer une transformation qu’il n’a pas causée. Une action immédiatement visible peut même réduire les possibilités futures plutôt que les élargir.

Inversement, une transformation démocratique lente et distribuée peut être profonde sans disposer d’un auteur unique capable de la revendiquer.

Une distinction essentielle

La lisibilité de la causalité n’est pas la preuve de la causalité.

Nous pouvons alors formuler une hypothèse à mettre à l’épreuve :

Hypothèse

Les pouvoirs fortement personnalisés peuvent bénéficier d’un avantage narratif : ils rendent plus facilement visible une relation entre volonté, décision et conséquence, même lorsque la causalité réelle est beaucoup plus complexe.

Le défi démocratique ne serait donc pas de reproduire cette simplification.

Il serait de rendre à nouveau perceptible la prise sans falsifier la complexité : permettre de comprendre comment une action parmi d’autres peut réellement compter dans la transformation du monde commun.

10

Mais continuer n’est pas toujours la bonne réponse

Une difficulté apparaît alors.

Si nous insistons sur l’importance de la prise, ne risquons-nous pas de transformer cette recherche en philosophie de la persévérance ?

Continuez. Essayez encore. Ne renoncez jamais.

Ce n’est pas ce que nous proposons.

Une action peut cesser d’être raisonnable.

Une stratégie peut avoir épuisé ses possibilités.

Une institution peut rester durablement fermée.

Une relation peut ne plus offrir de prise suffisante.

Persister n’est alors pas nécessairement courageux. Cela peut simplement prolonger une action devenue sans effet.

Continuer peut être rationnel.

Changer de stratégie peut être rationnel.

Déplacer son action peut être rationnel.

Construire ailleurs peut être rationnel.

Cesser peut aussi être rationnel.

La question n’est donc pas :

Faut-il continuer ?

Existe-t-il encore une prise — ici, ailleurs, autrement — capable de faire que ce que nous faisons compte dans la suite ?

Cette reformulation change beaucoup de choses.

Elle nous oblige à distinguer la fidélité à une intention de la répétition d’un même geste.

Nous pouvons abandonner une méthode sans abandonner ce que nous cherchions à rendre possible.

Le véritable critère

La persévérance n’a de sens que si elle reste capable d’apprendre où se trouvent encore les prises.

10 — suite

Quand la réponse du monde trompe

Il existe une autre difficulté.

Le monde peut sembler répondre alors même que rien d’essentiel ne change.

Un message reçoit des réactions.

Une consultation recueille des contributions.

Une institution promet d’écouter.

Une mobilisation obtient une forte visibilité médiatique.

Une plateforme affiche des indicateurs d’engagement.

Dans tous ces cas, quelque chose répond.

Mais cette réponse peut rester périphérique à ce qui nous importait réellement.

Être entendu n’est pas encore avoir une prise. Être visible n’est pas encore transformer la suite.

C’est pourquoi les trois niveaux distingués plus haut doivent rester séparés.

Réponse

Quelque chose réagit.

Prise causale

Notre action contribue à ce qui change.

Transformabilité

Ce changement modifie réellement l’espace des actions suivantes.

Une réponse peut donc être spectaculaire sans être causale.

Une prise peut être réelle mais trop faible pour modifier les possibilités futures.

Et, inversement, une transformation peut être lente, discrète ou différée au point d’être difficile à percevoir immédiatement.

Prudence

L’absence de résultat immédiat ne prouve pas l’absence de causalité. Mais la présence d’un retour immédiat ne prouve pas davantage qu’une transformation a eu lieu.

Il faut donc apprendre à poser une question plus exigeante que :

Ai-je reçu une réponse ?

Qu’est-ce qui, à cause de cette action, est devenu différent — et qu’est-il désormais possible de faire qui ne l’était pas auparavant ?

C’est à ce niveau seulement que la réponse commence à devenir transformabilité.

11

Un récit vivant ne dit pas toujours : continue

Cette distinction rejoint directement ce que nous appelons, dans les Récits Vivants, un récit vivant.

Un récit vivant n’est pas simplement une histoire positive.

Ce n’est pas non plus un récit qui promet que tout finira bien.

Il reste vivant lorsqu’il permet encore à celles et ceux qui l’habitent d’agir sur ce qui peut arriver ensuite.

Un récit vivant n’est pas un récit qui garantit la réussite. C’est un récit dans lequel la suite n’est pas entièrement soustraite à l’action de celles et ceux qui le vivent.

À l’inverse, un récit peut devenir empêché lorsque les personnes qui l’habitent continuent à agir, à parler ou à se transformer sans que ces transformations puissent réellement modifier la suite.

Elles changent, mais l’histoire les replace toujours dans le même rôle.

Elles parlent, mais rien de ce qui compte ne devient réellement négociable.

Elles proposent, mais les possibles restent déjà distribués.

Elles se transforment, mais le système continue à répondre comme si elles étaient restées les mêmes.

Le problème n’est alors pas seulement que le récit soit douloureux, injuste ou conflictuel.

Le problème est qu’il devient difficile d’y produire une différence capable de compter dans la suite.

Un récit empêché pourrait alors être compris comme un récit dans lequel la capacité de transformation de ses participants cesse d’avoir suffisamment de prise sur ce que le récit peut devenir.

Cela permet aussi de comprendre pourquoi sortir d’un récit empêché ne signifie pas nécessairement réussir à le réparer.

Il peut parfois s’agir de trouver une autre scène, une autre relation, une autre échelle ou une autre manière d’agir où une prise redevient possible.

Un récit vivant peut dire

Continue.

Change de chemin.

Essaie autrement.

Ou quitte cette histoire pour en rendre une autre possible.

Ce qui compte n’est donc pas la fidélité au scénario.

Ce qui compte est la possibilité de retrouver une relation vivante entre ce que nous faisons et ce que l’histoire peut encore devenir.

12

Ce que la recherche soutient

Arrivés à ce point, il faut distinguer ce que la littérature scientifique permet déjà d’affirmer de ce que nous proposons comme hypothèse.

Plusieurs résultats sont suffisamment établis pour constituer le socle de notre enquête.

1 — L’efficacité perçue compte

Les croyances concernant notre capacité individuelle ou collective à produire des effets jouent un rôle important dans l’engagement et l’agentivité.

2 — L’efficacité n’explique pas tout

Dans l’action collective, l’injustice perçue, l’identité et les convictions morales peuvent également soutenir l’engagement. Nous pouvons donc agir même lorsque nos chances de réussite paraissent faibles.

3 — La perception du contrôle peut être apprise

Les travaux contemporains issus de la recherche sur l’impuissance apprise soulignent l’importance des mécanismes par lesquels nous détectons et apprenons qu’un contrôle sur certains événements est possible.

4 — Notre propre contribution peut compter

L’efficacité participative décrit la croyance que notre contribution personnelle peut faire une différence dans un effort collectif, et cette croyance est associée à l’engagement dans l’action collective.

5 — Les institutions produisent aussi des apprentissages politiques

Les recherches sur les effets de rétroaction des politiques publiques montrent que les institutions et les politiques peuvent contribuer à modifier ressources, perceptions, attitudes et formes de participation.

Ces résultats convergent vers une idée importante :

Notre engagement dépend en partie de ce que nous croyons possible, de la place que nous attribuons à notre action et de ce que nos expériences nous apprennent sur notre capacité à produire des effets.

Mais la littérature nous oblige aussi à résister à une explication trop simple.

Nous ne continuons pas seulement parce que nous pensons pouvoir gagner.

Nous pouvons agir par justice, identité, solidarité ou conviction morale.

Nous pouvons continuer malgré l’absence de résultat immédiat.

Et nous pouvons parfois cesser ou changer de stratégie sans avoir cessé de croire à la valeur de ce que nous poursuivions.

La recherche ne permet donc pas d’énoncer une loi du type :

« Nous agissons uniquement lorsque le monde nous répond. »

Elle permet cependant de soutenir une proposition plus prudente :

Ce que nous pouvons raisonnablement retenir

La manière dont nous percevons la relation entre nos actions et leurs effets contribue à façonner notre disposition à agir, à persister, à changer de stratégie ou à nous retirer.

C’est à partir de ce socle que commence notre propre proposition.

Que se passe-t-il si nous ne regardons plus seulement l’effet d’une action, mais la manière dont cet effet modifie l’espace des actions qui pourront suivre ?

13

Ce que les Récits Vivants proposent

Notre proposition commence précisément là où s’arrête ce socle.

Nous proposons d’appeler transformabilité non pas la simple capacité d’une action à produire un effet, mais la capacité de cet effet à modifier les conditions dans lesquelles les actions suivantes deviendront possibles.

Hypothèse des Récits Vivants

Quelque chose est transformable lorsque ce que nous y faisons peut changer non seulement ce qui arrive maintenant, mais aussi ce qu’il deviendra possible de tenter après.

La question devient alors temporelle.

Une action ne compte pas seulement par son résultat immédiat. Elle peut compter parce qu’elle transforme les possibilités de l’action suivante.

La chaîne proposée

récit

possible imaginable

possible praticable

prise causale

réponse du monde

modification de l’espace des possibles

action suivante

Cette chaîne ne doit pas être comprise comme un mécanisme automatique.

Une réponse peut ne produire aucune prise réelle. Une prise peut rester locale. Une transformation peut refermer autant de possibilités qu’elle en ouvre. Et des effets décisifs peuvent n’apparaître que longtemps après l’action initiale.

Notre hypothèse est donc plus modeste :

Proposition

La persistance d’une action peut rester rationnelle lorsque nous avons des raisons suffisamment fondées de penser qu’elle peut modifier, directement ou indirectement, l’espace dans lequel nos actions suivantes deviendront possibles.

Cette formulation introduit deux précautions importantes.

Première précaution

Nous ne demandons pas une certitude de réussite, mais des raisons suffisamment fondées de penser qu’une prise existe.

Deuxième précaution

Nous n’exigeons pas un effet immédiat. Une action peut transformer indirectement les normes, les alliances, les savoirs, les identités ou les conditions d’une action future.

La proposition doit maintenant être testée, et non simplement admirée.

Ce qui pourrait la réfuter

Des situations dans lesquelles des personnes persistent durablement sans percevoir aucune prise, aucun effet indirect et aucune modification possible de la suite.

Des cas où une forte perception de transformabilité ne modifie pas réellement l’engagement.

Ou encore des situations où l’action transforme l’espace des possibles sans que les acteurs puissent le percevoir, mais où leur engagement reste pourtant durable.

Chercher ces contre-exemples est essentiel.

Car la transformabilité ne deviendra un concept utile que si elle permet de distinguer des situations que les notions existantes expliquent moins bien — et si elle accepte le risque d’être corrigée, limitée ou abandonnée lorsque ce n’est pas le cas.

14

La boucle de transformabilité

Nous pouvons maintenant reformuler l’ensemble de l’enquête sous la forme d’une boucle.

La boucle

nous imaginons un possible

nous le jugeons suffisamment crédible pour agir

nous agissons

le monde répond

nous cherchons si notre action a réellement compté

cette différence modifie ou non l’espace des possibles

nous révisons ce que nous croyons praticable

nous agissons à nouveau, autrement, ailleurs — ou nous cessons

Ce qui circule dans cette boucle n’est donc pas seulement de l’information.

Ce sont aussi des croyances sur ce qui peut encore être tenté.

Chaque interaction avec le monde peut modifier non seulement ce qui arrive, mais notre carte de ce qui reste praticable.

C’est peut-être là que se trouve l’un des liens les plus profonds entre action et récit.

Un récit ne nous dit pas seulement ce qui est arrivé.

Il contribue aussi à organiser ce que nous croyons pouvoir faire ensuite.

Question de recherche

Comment les interactions successives avec un monde modifient-elles ce que nous considérons ensuite comme praticable ?

15

Pourquoi essayons-nous encore ?

Nous pouvons maintenant revenir à notre question initiale.

Pourquoi votons-nous encore ?

Pourquoi écrivons-nous encore ?

Pourquoi essayons-nous encore de modifier une organisation, une relation, une institution ou une société ?

Pas nécessairement parce que nous savons que nous réussirons.

Nous pouvons continuer rationnellement parce que nous avons encore des raisons de penser que ce que nous faisons peut modifier ce qui deviendra possible ensuite.

Ces raisons peuvent être fortes ou faibles.

Elles peuvent provenir d’un résultat visible, d’une alliance nouvelle, d’un précédent, d’un apprentissage, d’un changement de norme ou simplement de la découverte d’une autre manière d’agir.

Elles ne garantissent rien.

Mais elles peuvent suffire à empêcher que le possible ne devienne purement abstrait.

Entre l’espoir aveugle et le renoncement définitif existe peut-être un espace plus exigeant : celui où nous cherchons lucidement les prises encore disponibles.

C’est peut-être cela, au fond, qu’un récit vivant doit préserver.

Non pas la certitude que tout reste possible.

Non pas l’obligation de croire.

Mais la possibilité de distinguer encore où quelque chose peut compter.

La question qui reste

Existe-t-il encore une prise — ici, ailleurs, autrement — capable de faire que ce que nous faisons compte dans la suite ?

Conclusion

Ce que nous faisons compte

Nous ne vivons jamais dans un monde entièrement transformable.

Certaines contraintes résistent. Certaines pertes sont irréversibles. Certaines institutions se ferment. Certaines relations ne peuvent pas être réparées par notre seule transformation.

Mais nous ne vivons pas non plus nécessairement dans un monde où tout serait déjà écrit.

Entre la toute-puissance et l’impuissance existe un territoire plus modeste : celui des prises.

Ce que nous faisons compte lorsque cela peut entrer dans la causalité de ce qui arrive ensuite — et modifier, même faiblement, ce qu’il devient possible de faire après.

Peut-être est-ce aussi ainsi qu’une société recommence à croire qu’une autre trajectoire est praticable.

Non parce qu’un nouveau récit lui promet soudain un avenir meilleur.

Mais parce que des expériences suffisamment réelles viennent modifier ce qu’elle croyait possible.

Une action produit une différence.

Cette différence devient perceptible.

Une nouvelle action devient pensable.

Et le possible cesse, un instant, d’être seulement une idée.

Un récit vivant ne promet pas que nous pouvons tout transformer.

Il nous aide à reconnaître ce qui peut encore l’être.

Alors la question n’est peut-être plus seulement :

« Avons-nous encore de l’espoir ? »

« Existe-t-il encore quelque part une prise à partir de laquelle une suite différente peut devenir praticable ? »

Et si la réponse est oui, même faiblement,

alors d’autres possibles restent à écrire.

Repères bibliographiques

Pour aller plus loin

Albert Bandura, « Exercise of Human Agency Through Collective Efficacy », Current Directions in Psychological Science, vol. 9, no 3, 2000, p. 75–78.
DOI 10.1111/1467-8721.00064

Steven F. Maier et Martin E. P. Seligman, « Learned Helplessness at Fifty: Insights from Neuroscience », Psychological Review, vol. 123, no 4, 2016, p. 349–367.
DOI 10.1037/rev0000033
PubMed 27337390

Martijn van Zomeren, Tom Postmes et Russell Spears, « Toward an Integrative Social Identity Model of Collective Action: A Quantitative Research Synthesis of Three Socio-Psychological Perspectives », Psychological Bulletin, vol. 134, no 4, 2008, p. 504–535.
DOI 10.1037/0033-2909.134.4.504

Martijn van Zomeren, Tamar Saguy et Fabian M. H. Schellhaas, « Believing in “Making a Difference” to Collective Efforts: Participative Efficacy Beliefs as a Unique Predictor of Collective Action », Group Processes and Intergroup Relations, vol. 16, no 5, 2013, p. 618–634.
DOI 10.1177/1368430212467476

Andrea Louise Campbell, « Policy Makes Mass Politics », Annual Review of Political Science, vol. 15, 2012, p. 333–351.
DOI 10.1146/annurev-polisci-012610-135202

Note de recherche

Ce qui est établi, ce que nous proposons

Soutenu par la littérature

L’importance des croyances d’efficacité individuelle et collective, de la perception du contrôle, de l’efficacité participative, de l’identité, de l’injustice, des convictions morales et des effets de rétroaction des institutions sur les attitudes et les comportements.

Hypothèse des Récits Vivants

Nous proposons de distinguer la simple réponse, la prise causale et la transformabilité, et d’étudier comment une action peut modifier non seulement un état du monde, mais l’espace des actions qui deviendront ensuite praticables.

Question ouverte

Comment les interactions successives avec un monde modifient-elles ce que nous considérons ensuite comme praticable ?

Cette proposition demande encore à être confrontée à d’autres travaux, à des cas empiriques et surtout à des contre-exemples. La notion de transformabilité ne prétend donc pas remplacer les concepts existants : elle cherche à tester s’il existe un phénomène supplémentaire à décrire entre l’effet d’une action et la transformation de l’espace des possibles qui suit.

Zéphyr Avenel

Récits Vivants

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