Quand l’émancipation devient-elle une nouvelle emprise ?
Quand l’émancipation devient-elle une nouvelle emprise ?
Récits de libération, réflexivité et transformabilité
Il arrive qu’un récit nous sauve.
Il nous aide à nommer ce qui jusque-là restait confus. Il donne une forme à une expérience dispersée. Il permet de reconnaître une domination, une dépendance, une relation devenue inhabitable. Il rassemble les morceaux d’une histoire que nous ne parvenions plus à comprendre.
Parfois, un mot apparaît : emprise, domination, dépendance, violence, aliénation.
Le mot ne résout rien à lui seul. Mais il peut soudain rendre visible une structure jusque-là sans nom.
Alors quelque chose s’ouvre.
Nous pensions subir sans comprendre pourquoi. Nous pensions être seuls à éprouver cela. Nous pensions peut-être même que le problème venait entièrement de nous.
Puis une autre histoire devient possible.
Cette histoire peut réellement nous aider à partir, à poser une limite, à reconstruire une continuité, à reprendre une capacité d’agir.
Mais une question commence exactement là où nous aurions envie de croire que l’histoire est terminée :
Que se passe-t-il lorsque le récit qui nous a permis de sortir devient à son tour impossible à remettre en question ?
Peut-on se libérer d’une clôture en en construisant une autre ?
Et comment savoir si cela est en train d’arriver ?
I
Ce qui nous libère ne nous libérera pas forcément toujours
Nous avons souvent une représentation simple de l’émancipation.
Avant, nous ne voyions pas.
Puis nous avons compris.
Et cette compréhension nous a libérés.
Le mouvement semble linéaire :
ignorance → prise de conscience → libération
Mais les trajectoires humaines sont rarement aussi nettes.
Une prise de conscience peut être décisive et néanmoins incomplète. Une interprétation peut être extraordinairement utile à un moment donné et devenir ensuite insuffisante. Un récit peut nous permettre de quitter une situation et ne plus suffire à comprendre ce qui vient après.
Les propriétés qui rendent un récit émancipateur à un moment donné ne garantissent pas sa capacité à évoluer ensuite.
Il faut ici distinguer trois choses :
1. Ce que nous avons vécu.
2. Ce que nous avons compris de ce vécu.
3. Ce que nous en déduisons sur le monde en général.
Dire :
« J’ai vécu cette relation comme une emprise »
n’est pas la même chose que dire :
« Certaines relations peuvent produire des mécanismes d’emprise. »
Et ce n’est toujours pas la même chose que dire :
« Cette expérience m’a révélé comment fonctionne réellement la société tout entière. »
Ces propositions peuvent toutes être sincères. Mais elles n’ont pas le même statut.
Le passage de l’une à l’autre n’est pas nécessairement illégitime. Il mérite simplement d’être visible.
Car la réalité d’une expérience ne rend pas automatiquement infaillible l’explication que nous lui donnons.
Respecter ce qui a été vécu n’oblige pas à rendre définitive l’histoire construite pour le comprendre.
II
Quand une croyance devient une architecture de vie
Nous n’habitons pas nos vies comme une simple succession de faits.
Nous reconstruisons des continuités. Nous cherchons des causes. Nous relions des événements. Nous tentons de comprendre comment nous sommes devenus celui ou celle que nous sommes.
Ces histoires ne sont pas seulement des commentaires sur notre existence. Elles participent à la manière dont nous l’habitons.
C’est pourquoi remettre en question un récit central peut devenir extrêmement coûteux.
Ce n’est plus simplement changer d’opinion. C’est parfois devoir réinterpréter plusieurs années de son existence. Reconnaître que certaines décisions prises au nom de cette histoire reposaient peut-être sur une compréhension partielle.
C’est aussi parfois risquer de perdre une communauté, une certitude, une identité, une explication de la souffrance, un avenir imaginé.
Quand un récit devient central
↓
Il donne sens à des décisions
↓
Il restaure une dignité
↓
Il organise une identité
↓
Il nous relie à d’autres
Les travaux sur l’identité narrative, la dissonance cognitive et le raisonnement motivé éclairent chacun une partie de ce problème : nous ne révisons pas toujours nos croyances depuis une position parfaitement neutre.
Cela ne veut pas dire que nous décidons consciemment de croire ce qui nous arrange.
Le phénomène est plus subtil.
Certaines explications nous viennent plus facilement. Certains indices nous paraissent plus importants. Certaines objections moins convaincantes. Certaines confirmations demandent moins d’examen que les éléments qui menacent une conviction centrale.
La question n’est donc pas seulement :
« Est-ce vrai ? »
Elle devient aussi :
« Qu’est-ce qui rendrait cette croyance particulièrement difficile à perdre ? »
Plus un récit explique simultanément notre souffrance, justifie nos décisions, restaure notre dignité, organise notre identité et nous relie à d’autres, plus sa révision peut devenir existentiellement coûteuse.
La croyance n’est plus seulement une idée.
Elle est devenue une architecture de vie.
III
Changer de récit sans changer de grammaire
Il est possible de changer radicalement de vision du monde sans changer la manière dont nous construisons nos visions du monde.
Une personne peut passer de :
« Les institutions nous protègent »
↓
« Les institutions nous manipulent »
et avoir profondément changé d’opinion.
Mais elle peut conserver la même architecture : un dedans et un dehors, ceux qui savent et ceux qui ignorent, une vérité cachée, un dévoilement.
Le contenu a changé.
La grammaire demeure.
De même :
« Je faisais confiance à tout »
↓
« Je ne fais plus confiance à rien. »
Le retournement est spectaculaire. Mais l’organisation profonde de la relation au monde peut rester presque identique.
Nous avons changé de côté.
Nous n’avons pas nécessairement changé de carte.
Et cette carte n’est pas produite par un individu isolé. Les communautés auxquelles nous appartenons, les relations d’autorité, les sources que nous fréquentons, les dispositifs techniques qui sélectionnent ce que nous rencontrons participent aussi à la fabrication de nos récits.
Changer de récit ne signifie donc pas nécessairement changer les conditions dans lesquelles nos récits sont produits.
C’est ici que nous pouvons distinguer deux profondeurs de transformation.
Transformabilité de premier ordre
Dans cette enquête, nous appellerons transformabilité de premier ordre le fait de modifier le contenu d’un récit.
Je pensais A → je rencontre quelque chose → je pense désormais B.
Mais il existe une transformation plus profonde.
Transformabilité de second ordre
La transformabilité de second ordre apparaît lorsque nous devenons capables de réinterroger les catégories avec lesquelles nous avions organisé A et B.
Nous ne passons plus seulement de :
A → B
Et si la manière dont j’opposais A et B était elle-même insuffisante ?
Je pensais être libre.
Puis j’ai découvert une emprise.
Puis j’ai pensé que devenir libre consistait à sortir de cette emprise.
Et peut-être arrive un jour une autre question :
Et si ma manière même de définir la sortie était trop simple ?
Ce n’est plus seulement le récit qui change.
C’est sa grammaire qui devient transformable.
IV
Une révélation peut ouvrir le monde — ou le refermer
Le mot révélation contient une ambiguïté intéressante.
Une révélation qui ouvre
« Je découvre que ce que je pensais certain ne suffit plus. »
Une révélation qui referme
« Je découvre enfin ce qui explique tout. »
Dans le premier cas, la révélation agrandit le monde.
Dans le second, elle risque de le réduire.
Un récit peut expliquer davantage d’événements, relier davantage de faits, produire davantage de cohérence — et pourtant laisser de moins en moins de place à ce qui pourrait le remettre en cause.
Le risque n’appartient à aucune famille particulière de récits.
Une doctrine politique, une spiritualité, une grille thérapeutique, une théorie critique, une interprétation psychanalytique — et même une théorie des Récits Vivants — peuvent devenir des machines à tout interpréter.
Nous confondons parfois
puissance explicative
et
ouverture
Elles ne sont pas équivalentes.
Un récit peut sembler tout expliquer précisément parce que presque rien ne peut réellement lui résister.
V
Que faisons-nous de ce qui nous contredit ?
Face à un récit important, essayons une question simple :
Qu’est-ce qui pourrait réellement nous conduire à modifier cette explication ?
Quel événement, quelle observation, quelle rencontre pourrait modifier substantiellement l’histoire ?
Si une réponse existe, le récit conserve une prise pour sa transformation.
Si aucune réponse n’est imaginable, quelque chose change de nature.
La confirmation soutient le récit.
La contradiction le soutient aussi.
Le silence devient suspect.
L’absence de preuve devient parfois la preuve que quelque chose est bien caché.
La critique montre que le critique « n’a pas compris ».
L’objection prouve qu’il appartient précisément à ce que le récit dénonce.
Le problème n’est pas qu’un tel récit soit nécessairement faux.
Le problème est que sa relation à la contradiction est devenue asymétrique.
Tout peut entrer.
Presque plus rien ne peut transformer.
Nous reconnaissons assez facilement les récits auto-protecteurs chez les autres.
Le véritable test commence lorsque nous cherchons ce qu’il faudrait pour transformer le nôtre.
Une histoire personnelle n’est évidemment pas une théorie scientifique. Le réel ne répond d’ailleurs pas seulement par réfutation.
Il peut compliquer.
Nuancer.
Déplacer la question.
Faire apparaître ce que nous n’avions pas envisagé.
Rendre obsolète une opposition qui nous semblait essentielle.
La question devient donc plus large :
Quelque chose venant du monde conserve-t-il encore le pouvoir de modifier notre interprétation ?
VI
La clôture émancipatrice
Nous pouvons maintenant nommer le paradoxe central de cette enquête.
Hypothèse des Récits Vivants
La clôture émancipatrice
Elle apparaît lorsqu’un récit ayant réellement accru notre capacité d’agir devient progressivement trop central, trop coûteux à réviser ou trop auto-protecteur pour pouvoir encore être transformé.
C’est précisément parce qu’il a aidé qu’il acquiert une autorité particulière.
Il a permis de comprendre.
De partir.
De poser une limite.
De reconstruire une cohérence.
De retrouver une dignité.
Pourquoi faudrait-il alors le remettre en question ?
Peut-être parce qu’un récit peut avoir été juste sans être complet.
Fécond sans être ultime.
Nécessaire sans être éternel.
Surtout, sa fermeture ultérieure n’annule pas rétroactivement ce qu’il a rendu possible.
Un récit peut avoir réellement augmenté notre capacité d’agir à un moment de notre histoire et devenir ensuite insuffisant pour accompagner ce que nous sommes devenus.
Un seuil n’est pas forcément une demeure.
VII
Sortir — mais vers où ?
Beaucoup de récits d’émancipation reposent sur un verbe :
sortir
Sortir d’une relation.
Sortir d’un groupe.
Sortir d’un système.
Sortir de l’illusion.
Sortir de la dépendance.
Mais nous ne pouvons pas sortir de toute relation.
Nous dépendons des autres pour notre langue, nos connaissances, nos soins, nos infrastructures et une grande partie de notre capacité à agir.
L’autonomie absolue est donc une représentation étrange de la liberté.
Peut-être faut-il déplacer l’opposition.
Non plus :
dépendance ↔ autonomie
mais :
dépendances subies ↔ relations dans lesquelles nous conservons des prises
Le contraire de l’emprise n’est pas nécessairement l’absence de lien. C’est retrouver suffisamment de prise pour transformer les conditions d’une relation — ou, lorsque cela est nécessaire, pouvoir en sortir.
Certaines relations peuvent évoluer.
D’autres doivent être quittées.
La transformabilité ne doit jamais devenir une injonction à préserver une relation destructrice sous prétexte qu’elle pourrait encore changer.
Et cette question ouvre un prolongement :
Quelles conditions permettent à une relation de rester vivante lorsque ceux qui la composent changent ?
Peut-être retrouvons-nous ici, à une autre échelle, le même problème : tenir suffisamment pour qu’une relation existe, sans exiger que ses participants restent ceux qu’ils étaient pour qu’elle puisse continuer.
VIII
La réflexivité transformatrice
Nous pouvons maintenant aller un peu plus loin.
Si un récit peut changer de contenu tout en conservant intacte sa grammaire, alors la transformabilité ne peut pas seulement désigner notre capacité à remplacer une histoire par une autre.
Elle doit pouvoir atteindre la manière dont le récit produit, protège et révise ses propres interprétations.
Hypothèse des Récits Vivants
La réflexivité transformatrice
Elle désigne la capacité d’un récit à appliquer à lui-même la possibilité de transformation qu’il applique au reste du monde.
Cela suppose de pouvoir lui poser quelques questions.
Qu’est-ce que ce récit me permet de voir ?
Qu’est-ce qu’il rend plus difficile à voir ?
Qu’est-ce qu’il accepte comme confirmation ?
Quelles objections disqualifie-t-il d’avance ?
Qu’est-ce qui pourrait réellement le modifier ?
Que devrait-il devenir si une contradiction importante apparaissait ?
La réflexivité ne consiste donc pas seulement à nous observer en train de penser.
Elle devient transformatrice lorsque cette observation peut modifier les conditions mêmes dans lesquelles nous décidons ce qui compte comme preuve, contradiction, événement pertinent ou raison de changer.
La question devient alors :
Les critères avec lesquels je décide qu’un changement d’avis est nécessaire peuvent-ils eux aussi évoluer ?
C’est ici que la transformabilité devient réflexive.
Un récit vivant ne change donc pas seulement ses réponses.
Il peut aussi changer sa manière de poser les questions.
IX
Un récit vivant n’est pas un récit qui doute de tout
Une objection apparaît immédiatement.
« Faut-il donc tout remettre en question en permanence ? »
Non.
Une existence sans aucune stabilité narrative deviendrait probablement inhabitable.
Nous avons besoin de continuités.
De convictions suffisamment stables pour agir.
De limites que nous n’avons pas à renégocier chaque matin.
D’engagements qui résistent à certaines circonstances.
La transformabilité n’est pas l’instabilité.
Elle ne signifie pas :
« Je dois pouvoir abandonner n’importe quelle conviction à tout moment. »
Elle signifie plutôt :
« Il existe encore des conditions dans lesquelles cette conviction pourrait légitimement être révisée. »
Cette distinction est essentielle.
Un récit très stable peut rester vivant.
À l’inverse, un récit qui change constamment peut demeurer structurellement fermé.
Une stabilité vivante
Le récit tient, oriente et permet d’agir, tout en conservant une relation avec ce qui pourrait un jour le déplacer.
Une stabilité immunisée
Le récit ne tient qu’en neutralisant progressivement tout ce qui pourrait réellement le modifier.
La différence décisive ne se situe donc peut-être pas entre stabilité et changement.
Elle se situe entre une stabilité qui reste en relation avec le monde
et
une stabilité qui doit neutraliser ce qui pourrait la transformer.
X
La transformabilité a aussi une histoire
Un récit n’est pas vivant ou empêché une fois pour toutes.
Sa relation au changement peut évoluer.
Une fermeture qui semblerait problématique à long terme peut parfois remplir une fonction protectrice à un moment précis.
Après une rupture, une domination, une déconversion ou l’effondrement d’un cadre de sens, nous pouvons avoir besoin de stabiliser provisoirement une nouvelle histoire avant de pouvoir à nouveau l’interroger.
Une trajectoire possible
↓
Besoin de stabilité
↓
Nouveau récit
↓
Protection
↓
Réouverture possible
Le problème n’est donc pas nécessairement qu’un récit se ferme momentanément.
La question est de savoir ce que cette fermeture devient avec le temps.
Cette fermeture protège-t-elle quelque chose qui pourra ensuite se transformer, ou devient-elle la condition permanente de sa propre reproduction ?
Cette distinction évite un contresens important.
La transformabilité ne consiste pas à exiger qu’une personne ou qu’un récit soit immédiatement disponible à toutes les remises en question.
Elle suppose plutôt qu’une réouverture reste possible dans le temps.
La transformabilité ne décrit peut-être pas d’abord un état du récit, mais sa capacité à évoluer dans le temps en fonction de ce qu’il rencontre.
Deux récits apparemment très stables aujourd’hui peuvent ainsi suivre des trajectoires profondément différentes.
L’un peut retrouver une capacité de transformation lorsque de nouvelles expériences apparaissent.
L’autre peut progressivement renforcer les mécanismes qui empêchent toute révision.
Il ne suffit donc pas de demander :
« Ce récit est-il ouvert aujourd’hui ? »
Ce qui compte est aussi sa trajectoire.
XI
Peut-on devenir libre de ce qui nous a libérés ?
Il existe une difficulté particulière lorsque le récit que nous interrogeons nous a réellement aidés.
Nous pouvons craindre qu’en le transformant, nous trahissions ce qu’il nous a permis de comprendre.
Comme si reconnaître ses limites revenait à nier l’émancipation qu’il avait rendue possible.
Nous nous retrouvons alors devant un faux choix :
soit ce récit avait raison et nous devons le conserver,
soit
nous le transformons et cela signifierait qu’il nous avait trompés.
Mais une troisième possibilité existe.
Un récit peut avoir été décisif dans une étape de notre existence sans devoir devenir le cadre définitif de tout ce qui viendra ensuite.
Nous pouvons reconnaître ce qu’il nous a apporté sans lui demander de continuer à tout expliquer.
Nous pouvons même découvrir que le dépasser constitue parfois l’une des conséquences de l’émancipation qu’il avait rendue possible.
« Cette histoire a été nécessaire à un moment de mon existence, mais elle n’a pas besoin de devenir toute mon histoire. »
Une telle phrase ne diminue pas nécessairement la valeur du récit.
Elle peut au contraire reconnaître plus précisément sa place.
Un récit profondément émancipateur devrait peut-être accepter de devenir un passage dans l’histoire de celui qu’il a aidé.
Il peut rester une origine.
Une étape.
Une rupture fondatrice.
Sans devoir devenir l’horizon indépassable.
Il n’a pas besoin d’être sa dernière demeure pour avoir compté dans ce qu’il a permis de comprendre et de transformer.
XII
Le test vaut aussi pour les Récits Vivants
Une difficulté demeure.
Il serait très facile d’utiliser tout ce qui précède pour analyser les récits des autres.
Nous pourrions repérer leurs clôtures, leurs contradictions neutralisées, leurs catégories trop rigides — puis considérer que les Récits Vivants, eux, auraient trouvé la bonne manière de penser.
Ce serait précisément le moment où cette recherche commencerait à produire le problème qu’elle cherche à décrire.
Si la transformabilité est une propriété importante d’un récit vivant, elle doit pouvoir s’appliquer à la notion même de transformabilité.
Les Récits Vivants doivent donc pouvoir rencontrer des situations qui les obligeraient à modifier leurs propres hypothèses.
Crash-test
Que se passerait-il si une plus grande transformabilité produisait davantage d’instabilité sans augmenter la capacité d’agir ?
Que se passerait-il si certains récits relativement peu transformables permettaient durablement davantage d’autonomie, de discernement ou de relations non coercitives ?
Que se passerait-il si la distinction entre récit vivant et récit empêché reflétait parfois davantage nos préférences normatives qu’une propriété réellement identifiable des récits ?
Qu’est-ce qui pourrait nous obliger à abandonner ou à transformer une partie importante de cette théorie ?
Ces questions ne fragilisent pas nécessairement le cadre.
Elles lui donnent une chance de ne pas devenir une grille capable d’expliquer aussi bien ce qui la confirme que ce qui la contredit.
Une question est particulièrement importante :
Que se passerait-il si nous appelions « récit empêché » toute résistance à notre théorie ?
Le concept deviendrait immédiatement auto-protecteur.
Celui qui accepte notre analyse montrerait qu’elle fonctionne.
Celui qui la refuse montrerait qu’il est précisément enfermé dans un récit empêché.
Tout confirmerait alors la théorie.
Et presque plus rien ne pourrait la transformer.
Le crash-test doit donc être réel : il faut conserver la possibilité que certaines observations nous conduisent non seulement à préciser les Récits Vivants, mais à reconnaître qu’une de leurs propositions était insuffisante, mal formulée ou fausse.
Une pensée du vivant doit contenir la possibilité de sa propre transformation.
Sinon, « Récits Vivants » ne serait plus le nom d’une recherche.
Ce serait seulement le nom donné à notre récit préféré.
XIII
Ce que cette enquête ajoute à la transformabilité
Les Récits Vivants ont commencé par une question relativement simple :
Un récit peut-il encore changer lorsqu’il rencontre quelque chose qu’il ne parvient plus à contenir ?
Cette enquête ajoute une exigence plus profonde.
Un récit peut-il laisser changer les critères avec lesquels il décide lui-même de ce qui doit changer ?
Nous pouvons désormais distinguer plusieurs profondeurs.
Premier niveau
Le contenu
Le récit peut modifier ce qu’il affirme lorsque de nouveaux événements, informations ou expériences apparaissent.
Deuxième niveau
La grammaire
Le récit peut modifier les catégories, les oppositions et les cartes avec lesquelles il organise ce qui lui arrive.
Troisième niveau
La réflexivité
Le récit peut interroger les mécanismes avec lesquels il se protège, se valide et décide qu’une transformation est nécessaire.
Cela ne signifie pas que le troisième niveau serait toujours supérieur aux deux autres.
Nous avons besoin de récits capables de tenir. De produire de la continuité. De soutenir des engagements. De rendre certaines décisions possibles.
Le problème commence lorsque tenir exige de rendre impossible ce qui pourrait transformer le récit.
C’est pourquoi le récit vivant ne serait ni le récit le plus flexible ni celui qui doute de tout.
Il serait celui qui peut tenir sans devoir neutraliser ce qui pourrait lui répondre.
Un récit vivant ne change pas seulement ses réponses.
Il peut aussi changer sa manière de poser les questions.
Cette formulation déplace légèrement la notion de transformabilité.
Il ne s’agit plus seulement de savoir si un récit peut absorber de nouvelles informations ou remplacer une ancienne interprétation.
Proposition
La vitalité d’un récit pourrait résider dans sa capacité à laisser le réel transformer non seulement ce qu’il raconte, mais la manière dont il décide de ce qui peut encore lui arriver.
Conclusion
Habiter sans enfermer
Nous avons besoin de récits.
Pour relier les événements. Pour donner une continuité à nos existences. Pour comprendre ce qui nous arrive. Pour agir avec d’autres. Pour transmettre.
Le problème ne commence donc pas lorsque nous construisons des histoires.
Il commence peut-être lorsqu’une histoire ne peut plus recevoir la réponse du monde sans devoir la neutraliser.
Nous pouvons alors proposer une définition provisoire.
Une définition provisoire
Un récit vivant est un récit assez stable pour être habité et assez transformable pour ne pas devenir une prison.
Il ne s’agit donc ni de vivre sans récits, ni de les remplacer continuellement, ni de considérer toute certitude comme suspecte.
Il s’agit peut-être d’apprendre à habiter des récits qui n’ont pas besoin d’avoir toujours raison pour continuer à vivre.
Peut-être ne devenons-nous pas libres lorsque nous avons enfin trouvé le bon récit.
Nous commençons peut-être à le devenir lorsque même le récit qui nous a libérés n’a plus besoin d’être protégé du réel.
Et il reste alors une dernière question.
Un récit nous a-t-il vraiment libérés s’il devient impossible, ensuite, de devenir libre de lui ?
Repères
Pour aller plus loin
Cette enquête dialogue notamment avec les travaux de Leon Festinger sur la dissonance cognitive, de Ziva Kunda sur le raisonnement motivé, de Dan McAdams et Kate McLean sur l’identité narrative, de Jack Mezirow sur l’apprentissage transformateur, de Dan Sperber et Hugo Mercier sur la vigilance épistémique et le raisonnement argumentatif, de Heinz Streib et Barbara Keller ainsi que d’Andreea Nica sur les trajectoires de déconversion, et de Maarten Boudry sur les systèmes de croyances capables de se protéger contre leur propre remise en question.
Quelques références
Festinger, L. (1957). A Theory of Cognitive Dissonance. Stanford University Press.
Kunda, Z. (1990). « The Case for Motivated Reasoning ». Psychological Bulletin, 108(3), 480–498.
DOI : 10.1037/0033-2909.108.3.480
McAdams, D. P. et McLean, K. C. (2013). « Narrative Identity ». Current Directions in Psychological Science, 22(3), 233–238.
DOI : 10.1177/0963721413475622
Mezirow, J. (1991). Transformative Dimensions of Adult Learning. Jossey-Bass.
Sperber, D., Clément, F., Heintz, C., Mascaro, O., Mercier, H., Origgi, G. et Wilson, D. (2010). « Epistemic Vigilance ». Mind and Language, 25(4), 359–393.
DOI : 10.1111/j.1468-0017.2010.01394.x
Mercier, H. et Sperber, D. (2011). « Why Do Humans Reason? Arguments for an Argumentative Theory ». Behavioral and Brain Sciences, 34(2), 57–74.
DOI : 10.1017/S0140525X10000968
Streib, H. et Keller, B. (2004). « The Variety of Deconversion Experiences: Contours of a Concept in Respect to Empirical Research ». Archive for the Psychology of Religion, 26.
DOI : 10.1163/0084672053598030
Nica, A. (2020). « Leaving My Religion: How Ex-Fundamentalists Reconstruct Identity Related to Well-Being ». Journal of Religion and Health, 59, 2120–2134.
DOI : 10.1007/s10943-019-00975-8
Boudry, M. (2024). « On Epistemic Black Holes: How Self-Sealing Belief Systems Develop and Evolve ». Theoria, 90(4), 429–447.
DOI : 10.1111/theo.12554
Statut de la recherche
Ce que les Récits Vivants proposent ici
La littérature mobilisée dans cette enquête ne démontre pas directement les concepts proposés ici. Elle permet de les éclairer, de les confronter et d’en préciser les limites.
Trois propositions appartiennent plus spécifiquement au cadre de recherche des Récits Vivants :
La clôture émancipatrice
Un récit ayant accru notre capacité d’agir peut ensuite devenir trop central ou trop auto-protecteur pour rester transformable.
La transformabilité de second ordre
La transformation peut concerner non seulement le contenu d’un récit, mais les catégories avec lesquelles celui-ci organise et interprète ses propres changements.
La réflexivité transformatrice
Un récit peut appliquer à ses propres critères de validation et de révision la possibilité de transformation qu’il applique au monde.
Ces propositions sont des hypothèses de recherche. Elles ne sont pas présentées comme des catégories établies par la littérature scientifique.
Elles devront être confrontées à d’autres travaux, à des contre-exemples et, lorsque cela sera possible, à des critères suffisamment précis pour déterminer ce qui pourrait les confirmer, les limiter ou les transformer.
Autrement dit, cette enquête demande à ses propres concepts exactement ce qu’elle demande aux récits qu’elle étudie :
rester assez solides pour pouvoir être éprouvés — et assez vivants pour pouvoir être transformés.
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