Ce que la création nous apprend du chemin

Les Récits Vivants · Genèse d'une œuvre

Les Chemins possibles

Ce que la création nous apprend du chemin

Il arrive qu'une œuvre nous apprenne quelque chose que nous n'avions pas prévu d'y découvrir.

Lorsque j'ai commencé à imaginer Les Chemins possibles, je souhaitais proposer une expérience littéraire où les mots, les images et les paysages inviteraient à regarder autrement ce qui nous entoure.

Une carte devait ouvrir cette expérience. Cinq mouvements permettraient de la parcourir. Un film en prolongerait la dimension sensible, à travers des paysages, des fragments de texte et une recherche sonore appelée à évoluer.

L'ensemble appartenait à l'univers des Récits Vivants, une démarche littéraire qui explore les conditions dans lesquelles d'autres possibilités peuvent être envisagées, sans supposer qu'elles doivent nécessairement être réalisées.

L'intention était présente. La forme, elle, restait à découvrir.

Je ne savais pas encore que la réalisation de cette œuvre m'amènerait à examiner autrement certaines des questions qu'elle cherchait à ouvrir.

Recto de la carte Les Chemins possibles, point d'entrée vers l'œuvre littéraire numérique
Le recto de la carte Les Chemins possibles : un objet imprimé qui ouvre sur cinq mouvements et un film.
Là où les chemins apparaissent · Film contemplatif · 1 min 48 s
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Une œuvre dont le chemin n'était pas tracé

Au commencement, il y avait des images, quelques textes et une idée de progression.

Le film devait laisser apparaître des paysages où quelque chose pouvait se déplacer dans notre manière de regarder : un détail, une relation, une résistance, un geste, une ouverture.

Je ne souhaitais pas illustrer littéralement chaque phrase, mais permettre aux images et aux mots de se rencontrer sans se réduire les uns aux autres.

Les premières versions ont commencé à donner forme à cette intention.

Très vite, des difficultés sont apparues.

Certains plans se répétaient. D'autres étaient trop courts. Le mouvement d'un randonneur traversant une rivière sur un tronc semblait s'interrompre, puis recommencer. Une scène destinée à évoquer la continuité d'un passage produisait involontairement l'impression d'un retour en arrière.

Il fallait reprendre le montage.

Ces problèmes n'avaient rien de particulièrement philosophique. Ils relevaient d'abord des contraintes ordinaires de la création audiovisuelle.

Pourtant, leur résolution demandait parfois davantage qu'une correction technique.

Fallait-il ralentir une image pour conserver la durée prévue ? Modifier la succession des paysages ? Accepter qu'un plan disparaisse ? Préserver le rythme initial au risque de rendre un mouvement moins naturel ?

Chaque solution avait des conséquences sur l'ensemble.

Le travail ne consistait plus seulement à obtenir des images techniquement correctes. Il fallait choisir celles qui permettraient au film de conserver sa sensibilité.

Quand le réel de la création résiste

Une autre difficulté est apparue avec les ambiances sonores, lors des premières versions du film.

Sur plusieurs plans successifs, le même bruit de rivière accompagnait des paysages pourtant différents.

Un petit pont au-dessus d'un ruisseau, une forêt sans eau visible et un homme traversant une rivière ne pouvaient pas partager exactement le même environnement sonore sans créer une impression artificielle.

Le décalage était discret, mais perceptible.

Nous avons alors différencié les ambiances : un écoulement léger près du pont, davantage de vent et de silence dans la forêt, un courant plus présent lors de la traversée.

Puis est venue la question des oiseaux.

Nous souhaitions donner à chaque paysage une identité sonore particulière. Nous avons recherché de véritables enregistrements, examiné les espèces et leurs conditions de réutilisation, puis tenté de composer un chant original inspiré du Merle noir.

Le résultat manquait de naturel.

Nous aurions pu multiplier les essais ou chercher à masquer les imperfections. Rien ne garantissait cependant qu'une complexité supplémentaire améliorerait l'œuvre.

Nous avons préféré conserver les chants qui convenaient aux premiers plans et laisser les autres paysages respirer davantage.

Cette décision répondait aussi à une limite technique réelle. Mais elle nous a conduits à réexaminer notre intention.

Cherchions-nous à rendre la nature constamment audible, ou à permettre au spectateur d'éprouver la présence singulière de chaque paysage ?

La seconde approche nous a semblé plus juste.

Ce choix m'a rappelé qu'une création ne progresse pas toujours par accumulation.

Toutes les possibilités ne demandent pas à être réalisées. Certaines peuvent être examinées, puis laissées de côté.

Une limite peut ainsi nous inviter à regarder autrement ce que nous cherchions à accomplir.

Sans que cela soit systématique : certaines difficultés restent simplement des difficultés.

Quand la musique ouvre une autre écoute

Une étape plus récente a encore fait évoluer cette recherche sonore. Après les premiers essais fondés sur les ambiances naturelles et les bruitages, j’ai souhaité donner davantage de place à une composition musicale originale.

Je cherchais une musique capable de réunir la tendresse, la curiosité, une part de mystère et l’émerveillement devant ce qui apparaît, sans transformer le film en récit à émotion imposée.

Une nouvelle composition instrumentale, réalisée avec l’aide d’ElevenLabs, a été essayée sur le montage existant. Nous n’avons pas modifié les plans pour l’accueillir : ce sont les mêmes images, mais leur rencontre avec une autre matière sonore en renouvelle la perception.

Les bruitages et les ambiances, si importants dans les premiers essais, ont ainsi laissé davantage de place à la continuité de la musique. Il ne s’agissait pas de nier les recherches précédentes, mais de reconnaître qu’une autre forme pouvait mieux accompagner la traversée.

Parfois, une œuvre continue de se découvrir à travers ce que l’on choisit de ne plus ajouter — ou d’écouter autrement.

Choisir, renoncer, préserver

La réalisation des Chemins possibles ne concernait pas uniquement le film.

Il fallait aussi l'intégrer dans une expérience numérique accessible depuis la carte.

À cette étape, une nouvelle version de la page permettait d'actualiser le lecteur vidéo, mais la présentation des menus avait changé. Les liens apparaissaient différemment, le menu déroulant avait perdu son apparence d'origine et certains éléments d'accessibilité étaient moins bien intégrés.

Plusieurs corrections ont été envisagées.

Nous avons finalement retrouvé un ancien fichier dont la présentation fonctionnait correctement. Plutôt que de reconstruire cette navigation, il suffisait de la conserver et de remplacer la vidéo à laquelle elle donnait accès.

Cette solution était moins ambitieuse techniquement, mais mieux adaptée.

Elle préservait ce qui avait déjà trouvé sa forme.

J'y vois aujourd'hui une distinction intéressante : avancer ne signifie pas toujours produire quelque chose de nouveau.

Il arrive que la nouveauté réside dans une autre manière d'utiliser ce qui existe déjà.

Parfois, il faut modifier. Parfois, simplifier. Parfois, renoncer. Et parfois, conserver.

Aucun de ces gestes ne constitue, à lui seul, une méthode universelle. Leur pertinence dépend des circonstances, des intentions et des possibilités disponibles.

Un chemin ne se définit donc pas uniquement par le mouvement qui nous éloigne de notre point de départ.

Revenir à une forme antérieure peut aussi être une manière de poursuivre.

Créer avec l'intelligence artificielle sans perdre l'intention

Cette expérience possède une autre particularité : elle s'est développée dans un dialogue continu avec une intelligence artificielle.

Les propositions de montage, les ajustements techniques, les recherches sonores et les modifications des fichiers numériques ont pris forme au fil de nos échanges.

Cette manière de travailler a multiplié les possibilités d'essai.

Une nouvelle version pouvait être envisagée rapidement. Plusieurs solutions pouvaient être comparées. Une difficulté pouvait être abordée sous différents angles.

Mais cette disponibilité ne garantissait pas la pertinence des propositions.

Certaines corrections introduisaient de nouveaux problèmes. Des solutions techniquement envisageables ne correspondaient pas toujours à l'intention artistique. Il fallait revenir aux images, écouter les sons, observer les transitions et décider de ce qui méritait d'être conservé.

L'intelligence artificielle pouvait contribuer à produire des possibilités. Elle ne déterminait pas, à elle seule, ce qui convenait à l'œuvre.

Cette distinction est importante pour ma démarche d'auteur cybercréatif.

Créer avec un tel outil ne signifie pas nécessairement lui déléguer l'intention. Cela peut aussi ouvrir un espace d'expérimentation dans lequel les propositions demeurent discutables, modifiables ou refusables.

Encore faut-il exercer réellement cette liberté de jugement.

Car la multiplication des possibilités peut devenir une forme de dispersion. La facilité à produire une nouvelle version encourage parfois à modifier sans nécessité, à poursuivre une amélioration incertaine ou à perdre de vue la cohérence de l'ensemble.

L'outil ne supprime donc pas la question du discernement.

Il peut même la rendre plus présente.

Dans cette création, les échanges n'ont pas fait disparaître les hésitations. Ils les ont parfois rendues plus visibles.

Pouvoir envisager davantage de possibilités ne dispense jamais de se demander lesquelles méritent d'être poursuivies.

Les Récits Vivants à l'épreuve de l'œuvre

Les Chemins possibles appartenaient dès l'origine à l'univers des Récits Vivants.

Leur réalisation n'avait pourtant pas été conçue comme une démonstration de cette démarche.

C'est au fil du travail que certaines correspondances sont devenues plus perceptibles.

Nous avons essayé sans connaître entièrement le résultat.

Nous avons rencontré des résistances qui demandaient parfois une modification, parfois une autre manière de considérer le problème.

Nous avons examiné des possibilités sans nécessairement les réaliser, et conservé certaines formes anciennes lorsqu'elles demeuraient les plus appropriées.

Ces situations entrent en résonance avec une question présente dans les Récits Vivants : comment préserver et explorer les conditions dans lesquelles d'autres possibilités peuvent être envisagées, sans faire de leur réalisation une obligation ?

Il serait toutefois excessif de considérer cette expérience comme une validation de cette orientation.

Une œuvre audiovisuelle possède ses contraintes propres. Les décisions prises dans un processus artistique ne sont pas directement comparables à celles qui engagent une existence, une relation humaine ou une situation collective.

Il serait également trompeur d'attribuer rétrospectivement une signification philosophique à chaque incident rencontré.

Un problème de lecture vidéo ne devient pas, par lui-même, une illustration des Récits Vivants.

Ce qui mérite d'être interrogé, c'est la manière dont nous avons répondu à certaines difficultés : en examinant plusieurs possibilités, en reconnaissant des limites et en acceptant que la meilleure décision ne soit pas toujours celle qui transforme le plus.

L'expérience ne démontre donc pas les Récits Vivants.

Elle leur offre un terrain d'examen.

Et elle fait apparaître une question que je souhaite laisser ouverte :

Comment reconnaître qu'une possibilité mérite d'être poursuivie, abandonnée, préservée ou simplement laissée en suspens ?

Il n'existe probablement pas de réponse indépendante des situations.

Mais cette interrogation introduit une dimension importante : l'ouverture des possibles ne suffit pas à déterminer ce que nous devons en faire.

Elle appelle aussi une attention aux circonstances, aux conséquences, aux relations et aux limites.

Laisser l'œuvre rencontrer ses lecteurs

Après de nombreux ajustements, Les Chemins possibles ont trouvé une forme partageable.

La carte ouvre désormais sur ses cinq mouvements et sur un film qui prolonge l'expérience par les paysages, les mots et une musique désormais plus présente.

Le recto original de la carte apparaît au commencement du film, comme un passage entre l'objet que l'on tient et l'univers dans lequel on s'apprête à entrer.

Cette ouverture, retrouvée après plusieurs versions, donne aujourd'hui à l'ensemble une continuité qui me paraît juste.

Cela ne signifie pas que toutes les possibilités ont été explorées.

Il resterait toujours quelque chose à modifier, à affiner ou à inventer.

Mais une œuvre ne peut demeurer indéfiniment dans l'attente de sa prochaine version.

Il arrive un moment où la laisser exister devient aussi un choix de création.

Elle peut alors rencontrer des lecteurs qui n'en connaîtront ni les hésitations ni les difficultés techniques. Ils pourront la parcourir librement, y reconnaître quelque chose de leur propre expérience, ou simplement accueillir un paysage, une phrase, un instant.

Ce qu'ils en feront ne peut pas être décidé à leur place.

Et cette liberté fait partie de ce que je souhaitais préserver dès le commencement.

En revenant sur cette genèse, je ne retiens pas l'histoire d'une œuvre qui aurait trouvé, après de nombreux obstacles, un chemin nécessairement meilleur.

Je retiens une expérience dans laquelle l'intention initiale a rencontré des possibilités, des limites et des choix qui n'étaient pas tous prévisibles.

Certaines décisions ont transformé le film. D'autres ont permis de conserver ce qui existait déjà. Quelques pistes n'ont conduit nulle part, sinon à mieux comprendre ce que nous ne souhaitions pas poursuivre.

Tout cela appartient désormais à l'histoire de sa création.

Un chemin possible n'est pas toujours celui que l'on avait imaginé. Il peut naître de ce que l'on essaie, de ce qui résiste, de ce que l'on conserve et de ce que l'on accepte de laisser derrière soi.

Peut-être est-ce aussi ce que cette expérience m'aura appris : parfois, une œuvre ne nous conduit pas seulement vers ce que nous souhaitions exprimer.

Elle nous permet de découvrir autrement ce que nous cherchions.

Zéphyr Avenel — Les Récits Vivants

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