Entre les failles du réel _ Itinéraire d’un auteur cybercréatif

Les Récits Vivants · Parcours d’auteur

Entre les failles du réel

Itinéraire d’un auteur cybercréatif

Une jeune pousse émerge d’une fissure dans le béton, au-dessus d’une ville européenne et d’une rivière, dans la lumière du matin.
Entre les failles du réel — Là où quelque chose peut encore apparaître.

Il est parfois difficile de savoir à quel moment commence une œuvre.

Certaines naissent d'une idée précise. D'autres prennent forme bien avant leur première réalisation, à travers des lectures, des expériences et des interrogations qui semblent longtemps appartenir à des univers différents.

Lorsque je regarde aujourd'hui mon parcours, je découvre des correspondances que je n'avais pas nécessairement perçues au départ.

Une question, notamment, semble m'accompagner depuis longtemps : que reste-t-il à explorer lorsque tout paraît déjà défini ?

J'ai souvent entendu cette affirmation : « C'est comme cela, il n'y a rien à faire. »

Elle peut traduire une contrainte réelle. Mais elle peut aussi refermer trop rapidement une situation, comme si ce que nous ne parvenions pas encore à envisager n'avait aucune possibilité d'exister.

Je n'ai jamais vraiment adhéré à cette forme de résignation.

Une image m'accompagne depuis longtemps : celle d'un brin d'herbe qui parvient à pousser dans une fissure du béton.

Le béton n'a pas disparu. Il conserve sa dureté, son poids, sa résistance.

Mais un brin d'herbe ne pousse pas dans chaque fissure. Il lui faut encore de la lumière, de l'eau, un peu de terre : des conditions que la seule ouverture du béton ne suffit pas à réunir.

Depuis, cette image continue de m'accompagner. Elle me rappelle que l'apparition d'un possible dépend aussi de ce qui lui permet de vivre.

Aujourd'hui, cette interrogation traverse les Récits Vivants, un ensemble d'œuvres littéraires, philosophiques, visuelles et numériques que je développe progressivement.

Mais cette recherche a commencé bien avant leur naissance.

01 / 07Des lectures qui déplacent le regard

Très jeune, je me suis intéressé à la philosophie, aux beaux-arts et à différents courants spirituels orientaux.

J'étais attiré par l'exploration d'autres états de conscience et de perception, par ce qui pouvait échapper aux représentations ordinaires du monde.

Certaines œuvres ont particulièrement marqué cette recherche.

Le Mont Analogue, de René Daumal, m'avait fasciné par ce mouvement singulier : une hypothèse presque impossible, celle d'une montagne échappant aux connaissances géographiques habituelles, devenait le point de départ d'une recherche, d'une expédition, puis d'une ascension.

L'imaginaire ne restait pas à distance de l'expérience. Il ouvrait un chemin que les personnages entreprenaient d'explorer.

Le roman est resté inachevé. Son horizon demeure ouvert, sans que l'ascension reçoive de conclusion définitive.

Avec La Grande Beuverie, René Daumal empruntait une autre voie, celle de la satire, pour rendre étranges nos habitudes intellectuelles, nos conventions sociales et les discours qui finissent parfois par nous empêcher de voir ce qui se passe réellement.

Alfred Jarry m'ouvrait encore une autre perspective avec Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien.

La pataphysique, cette science des solutions imaginaires, déplace les règles habituelles de la logique et de la connaissance. Les exceptions, les rapprochements inattendus et les raisonnements déroutants viennent troubler nos certitudes.

Une question demeure : et si notre manière de poser un problème nous empêchait parfois d'envisager d'autres possibilités ?

Je retrouvais d'autres formes de déplacement dans les expériences Dada, le surréalisme et les œuvres de Max Ernst, dont les collages et les frottages faisaient surgir des réalités inattendues à partir d'éléments familiers.

Je ne cherchais pas alors à construire une œuvre réunissant ces différentes influences.

Ces lectures et ces découvertes m'intéressaient pour elles-mêmes. Elles nourrissaient une curiosité que je n'aurais pas nécessairement su définir.

Avec le recul, je crois qu'elles m'ont aidé à considérer l'imaginaire autrement que comme une simple évasion.

Il pouvait aussi devenir une manière d'interroger le réel.

02 / 07Des mondes imaginaires aux mondes que nous habitons

Les univers de J. R. R. Tolkien et de Moebius ont également accompagné mon parcours.

Chez Tolkien, j'étais fasciné par la profondeur de la Terre du Milieu, ses langues, ses peuples, ses paysages et cette mémoire qui semblait exister au-delà des événements racontés.

Chez Moebius, je retrouvais une expérience différente : des espaces immenses, des architectures inattendues, des figures énigmatiques et des paysages dont le mystère n'avait pas toujours besoin d'être expliqué.

J'aimais cette possibilité de parcourir un univers sans devoir immédiatement tout comprendre.

Ces œuvres m'ont fait découvrir qu'un monde imaginaire pouvait devenir un espace d'exploration, dans lequel le lecteur apporte ses propres questions et sa sensibilité.

Une interrogation s'est progressivement ajoutée à cette fascination pour les univers imaginaires.

Explorer d'autres mondes ne signifie pas nécessairement vouloir quitter le nôtre. Cela peut aussi nous aider à découvrir d'autres manières de l'habiter.

03 / 07L'informatique : comprendre et transmettre

Parallèlement à ces intérêts littéraires et artistiques, mon parcours professionnel s'est construit dans l'informatique.

J'y ai consacré environ vingt-cinq années, dont une quinzaine plus particulièrement dédiées à l'accompagnement des utilisateurs dans leur utilisation des logiciels.

Ce travail m'a amené à comprendre des systèmes, résoudre des dysfonctionnements, expliquer des procédures et accompagner des personnes confrontées à des difficultés techniques.

J'y ai découvert qu'un problème informatique n'était pas toujours seulement un problème de fonctionnement.

Il pouvait aussi provenir d'un écart entre la manière dont un système avait été conçu et la manière dont une personne cherchait à l'utiliser.

Une fonctionnalité pouvait exister sans être réellement accessible. Une procédure pouvait être techniquement cohérente et pourtant difficile à comprendre.

Il fallait alors écouter, reformuler, examiner plusieurs hypothèses et rechercher une solution adaptée.

Avec le temps, j'ai compris qu'accompagner une personne ne consistait pas seulement à résoudre une difficulté à sa place.

C'était aussi lui permettre de mieux comprendre le système et de retrouver une capacité d'action.

Cette activité m'apprenait à travailler avec des contraintes concrètes, à écouter les difficultés rencontrées et à rechercher des solutions qui puissent réellement être utilisées.

Pendant longtemps, cette expérience professionnelle et mes recherches artistiques ont occupé des places différentes dans mon existence.

Je n'imaginais pas encore les formes qu'elles pourraient prendre en se rencontrant.

04 / 07L'intelligence artificielle : créer, apprendre, éprouver

Lorsque j'ai commencé à expérimenter les outils d'intelligence artificielle générative, j'y ai d'abord découvert de nouveaux moyens de donner forme à des idées.

Une image pouvait être explorée à travers plusieurs propositions. Un texte pouvait être repris, déplacé, confronté à d'autres interprétations.

Les résultats ne correspondaient pas toujours à ce que j'avais imaginé. Certaines propositions étaient décevantes, d'autres contenaient des erreurs ou ouvraient des directions inattendues.

Parfois, c'était précisément cet écart qui faisait apparaître une possibilité nouvelle.

Une image suscitait une interrogation philosophique. Une proposition littéraire révélait une contradiction. Une expérimentation technique suggérait une forme d'interaction que je n'avais pas envisagée.

Je découvrais ainsi que l'IA ne servait pas uniquement à réaliser une intention déjà définie. Elle pouvait aussi contribuer à la faire évoluer.

Cette expérience a transformé ma manière d'aborder la conception numérique.

Mon parcours informatique me donnait des repères pour comprendre les systèmes, mais je ne possédais pas toutes les connaissances de programmation nécessaires pour développer seul certains projets.

La création d'un chatbot associant une interface frontend et une architecture backend en constitue un exemple.

Il a fallu définir son fonctionnement, élaborer les différentes composantes, intégrer du code, tester les échanges et corriger les dysfonctionnements.

Certaines solutions ne fonctionnaient pas. D'autres étaient techniquement possibles, mais insuffisamment adaptées. Il fallait parfois revoir une partie du projet.

Ce travail m'a permis de réaliser des créations que je n'aurais probablement pas pu développer seul dans les mêmes conditions.

Il m'a aussi permis d'apprendre en construisant.

J'appelle provisoirement cette démarche « apprentissage élaboratif partagé » : un processus de création dans lequel les propositions générées par l'IA et les interventions humaines se répondent, tandis que j'apprends à travers les essais, les erreurs et les ajustements successifs.

L'expression désigne un travail d'élaboration, sans supposer que l'humain et la machine possèdent une expérience identique.

Les résultats de l'IA demandent à être examinés, testés et parfois rejetés. Une solution qui fonctionne n'est pas nécessairement une solution fiable ou durable.

Progressivement, l'imaginaire et la technique ont commencé à se rencontrer.

Une intention artistique pouvait conduire à la conception d'un dispositif numérique.

Et une possibilité technique pouvait, en retour, faire naître une nouvelle idée artistique.

05 / 07Au Seuil des Étoiles : une question adressée à l’humanité

Ces questions ont aussi trouvé leur chemin dans mon écriture.

Dans Au Seuil des Étoiles, j'ai souhaité adresser une interrogation à l'humanité :

Que signifie explorer de nouveaux horizons si nous ne questionnons pas également notre manière d'habiter le monde et d'entrer en relation avec le vivant ?

Cette question ne concerne pas seulement ce qui pourrait exister au-delà de nos connaissances.

Elle nous ramène aussi vers ce qui nous entoure déjà, vers les relations que nous entretenons avec notre environnement et les autres formes de vie.

L'exploration d'autres mondes peut alors devenir une manière d'interroger notre relation à celui que nous habitons.

Je ne souhaite pas enfermer ce récit dans une interprétation unique. Une œuvre peut faire naître chez ses lecteurs des questions différentes de celles qui ont accompagné son écriture.

Mais je reconnais dans cette interrogation une préoccupation qui a continué de traverser mes créations.

06 / 07Les Récits Vivants : une constellation d’expériences

Peu à peu, différentes créations ont commencé à former une constellation : les Récits Vivants.

Elles associent l'écriture, la réflexion philosophique, la création visuelle et la conception numérique, sans chercher à se réduire à une forme unique.

Dans Les Marges Vivantes — Veiller sur les passages dans un monde de récits, j'explore la manière dont les récits nous aident à comprendre et à habiter le monde, mais aussi la façon dont ils peuvent progressivement devenir des clôtures.

Une interprétation, une habitude ou une règle peut nous offrir des repères précieux. Elle peut également finir par empêcher d'accueillir une expérience nouvelle, de reconnaître qu'une personne a changé ou de réexaminer ce qui semblait définitivement établi.

Ce qui m'intéresse n'est pas de supprimer les récits ou les limites, mais de comprendre dans quelles conditions ils peuvent demeurer vivants : capables de rencontrer ce qu'ils n'avaient pas prévu, sans imposer pour autant une transformation permanente.

Avec La Carte Intérieure de Poche, la création prend une forme différente.

Déclinée en version imprimée et en bois gravé, elle associe un objet que l'on peut tenir entre ses mains à un espace numérique d'exploration.

Cinq portes y sont proposées : Mes forces, Mes protections, Ma boussole, Le chemin et Mon récit vivant.

Chacune peut être ouverte indépendamment, selon l'envie ou le moment.

La Carte invite à reconnaître ce qui nous soutient, les limites qui préservent notre intégrité, ce qui peut nous orienter ou ce qui demeure encore incertain.

Elle propose également d'explorer des possibles, de laisser apparaître un petit geste ou de ne rien décider pour l'instant.

Il n'y a pas de parcours à terminer ni de transformation à accomplir.

D'autres œuvres prolongent cette recherche selon leurs propres formes : Le Seuil et la Constellation, La Forêt Vivante, Les Chemins possibles, ainsi que des récits, essais et expérimentations visuelles.

L'intelligence artificielle intervient dans l'élaboration de certaines de ces créations, mais elle n'en constitue pas la finalité.

Je souhaite que chacun puisse rencontrer une œuvre librement, y trouver une question, une émotion, un plaisir de découverte, ou simplement la parcourir sans chercher à en retirer quelque chose.

Les Récits Vivants eux-mêmes restent ouverts à de nouvelles interrogations. Ils peuvent évoluer, accueillir des contradictions et remettre en question certaines de leurs orientations.

Leur cohérence ne repose pas sur l'obligation de confirmer une philosophie déjà établie.

Elle tient aussi à la liberté qu'ils conservent de se transformer.

07 / 07Continuer à explorer

Aujourd'hui, je me présente comme auteur cybercréatif.

Cette expression désigne une pratique qui associe l'écriture, la réflexion philosophique, la création visuelle, la conception numérique et l'expérimentation avec l'intelligence artificielle.

Elle possède une dimension artistique indépendante, à laquelle je tiens particulièrement.

Je souhaite pouvoir développer des œuvres sans leur imposer nécessairement une finalité commerciale, une utilité immédiate ou une transformation attendue chez ceux qui les rencontrent.

Mais cette démarche s'accompagne également de compétences professionnelles en conception éditoriale et numérique, nourries par mon expérience informatique et par les projets que je développe aujourd'hui.

Ces deux dimensions peuvent se rencontrer sans se confondre.

L'utilisation de l'IA soulève par ailleurs des questions éthiques, économiques et environnementales que je considère importantes. Reconnaître les possibilités créatives de ces outils ne signifie pas adhérer à toutes les pratiques de l'industrie qui les développe.

Je souhaite conserver une relation critique avec les technologies que j'utilise, ainsi que la liberté de choisir d'autres moyens lorsque cela me paraît préférable.

Je ne sais pas encore quelles formes prendront les Récits Vivants.

Certaines idées deviendront des œuvres. D'autres resteront des questions. Quelques-unes révéleront peut-être des chemins que je n'avais pas imaginés.

Je repense parfois à ce brin d'herbe dans une fissure du béton.

Il ne nous dit pas que tout peut changer.

Il nous rappelle simplement que nous ne savons pas toujours, à l'avance, ce qui peut encore apparaître.

Zéphyr Avenel

Auteur cybercréatif — Concepteur d’expériences narratives et numériques

Les Récits Vivants — Explorer les récits, les relations et les possibles.

Pour poursuivre l’exploration

Les Marges Vivantes
Un essai sur les récits qui nous permettent d’habiter le monde, mais qui peuvent aussi devenir des clôtures.

La Carte Intérieure de Poche
Une création imprimée ou gravée, prolongée par une expérience numérique libre, pour explorer ses forces, ses protections, sa boussole et ses possibles.

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