L’Habitabilité des possibles
Essai littéraire & philosophique
L’Habitabilité des possibles
Habiter un monde que nous ne pouvons pas entièrement transformer
Le monde qui nous précède
Nous n’arrivons jamais dans un monde qui nous attendrait vide.
Avant nos premières décisions, d’autres ont déjà nommé les choses, tracé des frontières, organisé des espaces, transmis des manières de vivre. Nous héritons de gestes dont nous ignorons parfois l’origine, de silences dont nous ne connaissons pas les raisons, de possibilités que nous tenons pour naturelles et d’autres que nous n’avons jamais appris à imaginer.
Nous grandissons au milieu de ces arrangements.
Certains nous protègent. D’autres nous limitent. Beaucoup font les deux à la fois.
Une famille peut offrir un lieu d’appartenance tout en assignant à chacun un rôle dont il devient difficile de sortir. Une communauté peut préserver des solidarités précieuses et décourager ceux qui souhaitent vivre autrement. Une institution peut rendre possibles des réalisations collectives tout en réduisant la liberté de ceux qui y participent.
Nous ne sommes ni entièrement libres de notre commencement ni entièrement déterminés par lui.
Entre ce que nous recevons et ce que nous pouvons en faire s’étend une région incertaine : celle des possibilités que notre histoire nous permet de reconnaître.
Car une porte peut exister sans nous apparaître comme une porte.
Dans une petite ville, une jeune femme passe chaque matin devant un bâtiment où se donnent des cours du soir. Elle en connaît les horaires, aperçoit parfois les élèves derrière les fenêtres éclairées. Pourtant, pendant des années, elle ne songe pas à s’y inscrire.
Personne, autour d’elle, n’a jamais emprunté ce chemin. Elle a grandi dans un monde où certaines études semblaient appartenir à d’autres vies.
Un soir, une connaissance lui parle de ces cours comme d’une possibilité ordinaire.
Rien n’a changé dans le bâtiment. Les portes sont au même endroit, les horaires aussi.
Mais quelque chose a changé dans la manière dont elle les regarde.
Cela ne garantit pas qu’elle pourra les franchir. Il lui faudra peut-être trouver les moyens, l’énergie, une organisation familiale compatible. Et elle pourra décider de ne pas s’inscrire.
Pour la première fois, pourtant, cette possibilité entre dans son horizon.
Nous appelons parfois manque de courage ce qui relève d’un manque de moyens. Nous nommons parfois résignation ce qui fut longtemps une manière de tenir.
Nous pouvons également prendre pour un choix personnel ce qui s’est lentement installé en nous sous l’effet des attentes, des habitudes et des regards.
Nos désirs ne sont pas pour autant illusoires, ni leur vérité détenue par quelqu’un d’autre.
Une existence ne se comprend jamais tout entière à partir de ses décisions visibles.
Il faut aussi considérer le monde qui les a rendues possibles.
Les possibles empêchés
Nous aimons dire que chacun peut choisir sa voie.
Cette affirmation contient une promesse nécessaire. Elle peut aussi dissimuler une profonde injustice.
Car toutes les voies n’ont pas le même prix.
Dans un atelier de confection, une ouvrière travaille depuis plusieurs années à l’assemblage de vêtements.
Elle connaît les tissus, les gestes nécessaires, les petites difficultés qui surgissent lorsqu’une couture résiste ou qu’une pièce a été mal découpée.
Un jour, l’organisation de l’atelier change.
Les délais sont raccourcis. Chaque poste doit désormais atteindre une cadence déterminée.
Sur le papier, le calcul paraît simple : un certain nombre de pièces par heure.
Mais les tissus ne réagissent pas tous de la même manière. Certaines opérations demandent davantage d’attention. Une erreur peut obliger à reprendre tout un assemblage.
L’ouvrière essaie d’accélérer.
Elle réduit le temps consacré aux vérifications, enchaîne les gestes, tente de suivre le rythme imposé.
Pourtant, les retards s’accumulent.
Peu à peu, une question apparaît : Et si je n’étais plus capable de faire correctement mon travail ?
Peut-être certaines méthodes pourraient-elles être améliorées. Peut-être aussi que les cadences ont été définies sans tenir suffisamment compte de la diversité des opérations.
Pour le savoir, il faudrait examiner les conditions réelles de fabrication, les moyens disponibles et les conséquences des nouvelles exigences.
Mais lorsque seul le nombre de pièces produites compte, la difficulté risque d’être attribuée à celle qui l’éprouve.
La contrainte organisationnelle devient une insuffisance personnelle.
Ainsi, un monde peut empêcher un geste tout en demandant à celui qui ne parvient pas à l’accomplir d’en porter seul la responsabilité.
Cette situation n’est pas exceptionnelle dans son principe.
Pour certains, changer de travail signifie traverser une période d’incertitude. Pour d’autres, cela signifie risquer un revenu indispensable.
Pour certains, prendre la parole est un geste ordinaire. Pour d’autres, c’est s’exposer à des conséquences dont ils connaissent déjà le poids.
Pour certains, refuser constitue une décision. Pour d’autres, ce refus menace les conditions mêmes de leur existence.
La liberté ne se mesure pas au seul nombre d’options disponibles.
Une possibilité qui exige de sacrifier tout ce qui permet de vivre n’est pas équivalente à une possibilité que l’on peut explorer sans danger majeur.
Nous ne pouvons cependant pas prétendre connaître de l’extérieur le seuil au-delà duquel une existence devient inhabitable.
Les êtres ne portent pas les mêmes attachements. Ce qui représente une continuité précieuse pour l’un peut constituer une contrainte insupportable pour l’autre.
Aucune carte universelle n’indique les chemins qu’une personne devrait emprunter.
Il existe pourtant des conditions que nous pouvons examiner : les ressources disponibles, les dépendances, les risques, les soutiens, les droits, les rapports de pouvoir, les possibilités de retour.
Et cette question, trop rarement posée :
Qui peut se permettre d’essayer ?
Nous parlons volontiers des personnes qui franchissent les seuils.
Nous parlons moins de celles qui restent devant, non par absence de désir, mais parce que le passage leur demanderait un prix qu’elles ne peuvent payer.
Nous parlons encore moins de celles qui ont appris à ne plus regarder dans cette direction.
Un possible empêché ne disparaît pas nécessairement du monde. Il demeure parfois présent dans les discours, les promesses et les encouragements adressés à ceux qui ne disposent pas des moyens de le rejoindre.
Alors l’invitation à se transformer devient une charge supplémentaire.
On demande à la personne de trouver en elle-même la force de surmonter ce qui ne dépend pas entièrement d’elle.
Et lorsque le changement n’advient pas, l’échec lui revient.
Une pensée des possibles doit commencer par refuser cette confusion.
Elle ne peut promettre la liberté sans interroger les conditions de son exercice.
Ce qui résiste
Un jour, nous faisons un geste et le monde ne répond pas comme nous l’espérions.
Nous expliquons, mais nous ne sommes pas entendus.
Nous demandons, mais rien ne change.
Nous avançons vers une possibilité qui semblait ouverte, puis nous découvrons une limite que nous n’avions pas aperçue.
Il serait tentant de considérer toute résistance comme un obstacle à vaincre.
Pourtant, certaines résistances nous protègent.
Un refus peut préserver une liberté. Une limite peut empêcher une relation de devenir une emprise. Une continuité peut soutenir une existence au moment où tout semble exiger d’elle une nouvelle adaptation.
D’autres résistances maintiennent des injustices.
Une organisation peut se déclarer immuable parce que ceux qui la dirigent ne souhaitent pas perdre leurs avantages. Une tradition peut se présenter comme nécessaire alors qu’elle réduit certains êtres au silence.
Une règle peut prétendre traiter tout le monde également tout en faisant peser ses conséquences les plus lourdes sur les mêmes personnes.
Il faut donc apprendre à distinguer.
Mais cette distinction n’est jamais aussi simple que nous le souhaiterions.
Imaginons deux habitants d’un même immeuble.
L’un travaille de nuit. Il a besoin de dormir pendant la journée.
L’autre est musicien. Il ne dispose que de certaines heures pour répéter, et son activité constitue une part essentielle de son existence.
Le premier demande le silence.
Le second demande le droit de jouer.
Aucun des deux ne cherche nécessairement à dominer l’autre. Aucun n’a, par sa seule présence, tort d’habiter ce lieu.
Pourtant, leurs besoins entrent en conflit.
On peut chercher des horaires, des aménagements, une isolation, un autre espace de répétition. Mais ces solutions ont un coût. Elles ne sont pas toujours disponibles.
Supposons qu’un accord soit trouvé : le musicien jouera moins longtemps et le travailleur de nuit acceptera certaines plages de répétition.
Chacun aura cédé quelque chose.
Le premier dormira parfois moins qu’il ne le souhaiterait. Le second devra interrompre son travail au moment où il aurait voulu le poursuivre.
L’accord sera peut-être le plus juste qu’ils aient pu construire.
Il ne sera pas nécessairement satisfaisant.
Et si leurs conditions changent, il faudra peut-être le revoir.
Une coexistence vivable n’est pas toujours une coexistence heureuse. Elle peut reposer sur des compromis imparfaits, provisoires, dont personne ne devrait prétendre qu’ils effacent entièrement les pertes.
Il existe aussi des résistances d’une autre nature.
Une personne peut comprendre les raisons pour lesquelles elle demeure attachée à une situation qui la fait souffrir, sans parvenir immédiatement à s’en éloigner.
Elle peut savoir qu’un changement serait matériellement possible et ne pas réussir à déterminer ce qu’elle souhaite réellement.
Elle peut désirer partir et redouter la perte.
Elle peut vouloir rester et craindre de se trahir.
Ce qui la retient ne se laisse pas toujours ramener à une seule cause.
L’histoire sociale, les attachements, les attentes d’autrui, les habitudes et les mouvements moins conscients du désir peuvent s’entremêler.
Il serait facile, depuis l’extérieur, de lui expliquer ce qu’elle devrait faire.
Ce serait aussi risquer de lui retirer la possibilité de chercher elle-même ce que cette situation signifie pour elle.
Tout n’est pas immédiatement disponible à notre conscience.
Tout ne devient pas transformable parce que nous en avons compris une partie.
Nous pouvons apprendre à nommer certaines contraintes sans pouvoir les supprimer. Nous pouvons modifier une situation sans effacer ce qu’elle a laissé en nous.
Et parfois, aucune interprétation ne vient.
Il demeure quelque chose qui résiste au récit lui-même.
Reconnaître cette limite n’est pas renoncer à comprendre. C’est refuser de faire de la compréhension une promesse de maîtrise totale.
Un récit peut éclairer une expérience.
Il ne la contient jamais tout entière.
La liberté de demeurer
Nous vivons dans un temps qui célèbre volontiers le mouvement.
Il faudrait évoluer, se réinventer, dépasser ses limites, quitter ce qui nous retient, devenir une version meilleure de soi-même.
Il existe de véritables libérations dans ces passages.
Mais à force de valoriser le changement, nous risquons de rendre suspecte toute volonté de demeurer.
Rester serait manquer d’audace. Préserver serait refuser l’avenir. Ralentir serait prendre du retard.
Pourtant, demeurer peut être un geste.
Une femme habite depuis longtemps une maison où elle a élevé ses enfants. Le quartier change. Des commerces ferment, d’autres apparaissent. Ses proches lui conseillent de partir pour un logement plus facile à entretenir.
Leurs raisons sont compréhensibles.
La maison exige des réparations. Les escaliers deviennent fatigants. Un autre lieu pourrait offrir davantage de confort.
Mais cette maison n’est pas seulement un bâtiment.
Elle contient une manière de reconnaître les saisons, des voisins, des habitudes, des objets qui portent une histoire. La quitter ne représenterait pas uniquement un déménagement.
Elle hésite.
Ses proches voient surtout les difficultés matérielles.
Elle voit aussi ce qui risque de disparaître.
Aucun regard ne contient à lui seul toute la situation.
Puis une chute survient dans l’escalier.
Elle n’est pas grave, mais elle rend le danger plus difficile à ignorer.
Ses proches insistent. Certains parlent désormais de son départ comme d’une évidence.
Elle se sent dépossédée d’une décision qui concerne pourtant sa propre vie.
Mais elle comprend aussi que les inquiétudes de son entourage ne sont pas imaginaires.
Faut-il privilégier sa sécurité, même contre son souhait de rester ? Jusqu’où peut-on accepter un risque au nom de la liberté ? Et qui doit en décider lorsque les conséquences concernent aussi ceux qui l’aident ?
Il n’existe pas de réponse universelle à ces questions.
Une décision plus juste demanderait d’abord de l’associer pleinement à l’examen des possibilités : adaptation du logement, aides à domicile, réorganisation de certains espaces, recherche d’un autre lieu où elle pourrait préserver des relations importantes.
Il faudrait aussi reconnaître les contraintes de ses proches, qui ne peuvent pas nécessairement assumer toute l’aide requise.
Certaines solutions pourraient être révisées après une période d’essai.
D’autres entraîneraient des ruptures difficiles à réparer.
L’enjeu ne serait pas de garantir qu’elle obtiendra exactement ce qu’elle souhaite, quelles que soient les circonstances.
Il serait de ne pas transformer une inquiétude légitime en pouvoir de décider à sa place.
Prendre soin d’une relation, maintenir un lieu vivant, défendre une manière d’exister, protéger un espace de repos ou refuser une transformation imposée demandent parfois davantage de discernement que le mouvement lui-même.
Mais la fidélité à ce qui existe n’est pas toujours une liberté.
Certaines personnes demeurent parce qu’elles le souhaitent.
D’autres parce qu’elles n’ont pas de solution praticable pour partir.
Ces deux situations ne sont pas équivalentes.
La liberté de demeurer prend un autre sens lorsque la possibilité de partir n’est pas entièrement confisquée. Et la liberté de partir ne devrait pas exiger que l’on renonce à toute appartenance.
Il existe des attachements qui donnent de la force.
Il en existe d’autres qui demandent à celui qui les porte de s’effacer.
Parfois, demeurer signifie préserver une continuité vivante.
Parfois, cela signifie prolonger une situation qui nous empêche d’exister.
Et parfois, nous ne savons pas encore.
Cette hésitation mérite elle aussi une place.
Nous n’avons pas à transformer toute incertitude en décision immédiate.
Une existence habitable devrait pouvoir accueillir le temps nécessaire au discernement, sans oublier que ce temps n’est pas également disponible pour tous.
Certains peuvent attendre.
D’autres subissent l’urgence.
Il n’y a donc pas de sagesse universelle du ralentissement.
Il y a des situations singulières, des contraintes inégales et des manières différentes de chercher un peu d’espace pour vivre.
Habiter parmi les différences
Nous pourrions imaginer un monde habitable comme un monde où chacun trouverait sa place.
Mais cette image devient trompeuse dès que nous la regardons de plus près.
Car les places peuvent se disputer.
Une personne souhaite préserver le silence d’un lieu ; une autre a besoin d’y faire entendre sa voix. Une communauté défend une continuité ; certains de ses membres demandent qu’elle change. Une décision rend la vie plus facile à plusieurs personnes tout en imposant à d’autres une charge nouvelle.
Toutes les aspirations ne sont pas simultanément compatibles.
Reconnaître les différences ne suffit donc pas.
Il faut encore examiner les rapports de pouvoir qui permettent à certaines de s’imposer, tandis que d’autres doivent constamment se justifier.
Une coexistence peut être paisible en apparence parce que les désaccords n’ont plus le droit de s’exprimer.
Une harmonie peut être obtenue au prix du silence.
Et une invitation à accueillir toutes les différences peut devenir injuste lorsqu’elle demande aux plus vulnérables de supporter indéfiniment ce qui les blesse.
Il faut ici distinguer plusieurs dimensions de l’habitabilité.
Il y a d’abord l’habitabilité vécue : le sentiment de pouvoir exister dans un lieu, une relation ou une situation sans devoir continuellement se défendre.
Il y a ensuite l’habitabilité matérielle : les ressources, les protections et les conditions concrètes qui permettent de vivre.
Il y a enfin l’habitabilité politique et relationnelle : la possibilité d’être reconnu comme sujet, de participer aux décisions qui nous concernent, de contester des règles et de ne pas subir sans recours le pouvoir d’autrui.
Ces dimensions peuvent se soutenir ou entrer en contradiction.
Une personne peut se sentir profondément chez elle dans un environnement matériellement précaire. Une autre peut disposer de conditions confortables tout en éprouvant un sentiment durable d’exclusion.
Une communauté peut offrir un fort sentiment d’appartenance à ses membres tout en maintenant des pratiques injustes envers ceux qui n’y trouvent pas leur place.
Aucune de ces dimensions ne suffit donc à elle seule.
Nous pourrions appeler habitabilité cette relation toujours située entre des êtres, les conditions dans lesquelles ils vivent et les possibilités réelles dont ils disposent pour y prendre part, y demeurer ou en contester l’organisation. Elle ne se confond ni avec le confort d’une existence ni avec la perfection d’un monde.
Elle n’est ni une propriété que l’on pourrait attribuer une fois pour toutes à un monde, ni un simple sentiment individuel qui échapperait à toute discussion.
Un monde habitable n’est pas nécessairement un monde réconcilié.
Il est peut-être d’abord un monde dans lequel les désaccords peuvent apparaître sans que leur seule existence condamne ceux qui les expriment.
Cela n’exclut ni les limites ni les décisions difficiles.
Certaines pratiques doivent être empêchées lorsqu’elles privent d’autres êtres de leurs droits ou de leurs possibilités d’existence. Certains arbitrages demeurent insatisfaisants. Certaines décisions ne préservent pas toutes les valeurs en présence.
La pluralité ne nous dispense pas de choisir.
Elle nous interdit seulement de faire passer trop facilement notre choix pour la seule manière légitime d’habiter le monde.
Il faut également distinguer deux exigences : ne pas imposer à une personne un idéal de transformation personnelle, et reconnaître les obligations collectives nécessaires à la justice.
La première protège l’autonomie.
La seconde empêche que la liberté des uns repose durablement sur la privation de liberté des autres.
Une société peut légitimement transformer certaines de ses règles, même lorsque ceux qui bénéficiaient de leur maintien préféreraient qu’elles demeurent inchangées.
La liberté de demeurer ne constitue pas un droit à préserver une domination.
Les conditions de l’habitabilité dépendent de lieux, d’institutions, de ressources partagées, de protections collectives et de décisions qui dépassent chacun de nous.
Aucun travail intérieur ne peut remplacer à lui seul une justice absente.
Aucun récit ne peut garantir qu’un monde deviendra vivable pour ceux qui y sont empêchés.
Mais un récit peut parfois rendre perceptible ce qui restait sans nom.
Il peut montrer qu’une difficulté que l’on croyait individuelle appartient aussi à une organisation du monde.
Il peut faire apparaître une contradiction, déplacer un regard, ouvrir une question que l’habitude avait refermée.
Il peut aussi échouer.
Son lecteur peut n’y trouver aucune réponse, le contester, le quitter ou ne pas s’y reconnaître.
Cette liberté fait partie de ce que le récit doit préserver.
Ce que nous pouvons encore faire
Nous aimerions parfois disposer d’une réponse définitive.
Savoir quand partir, quand rester, quand insister, quand renoncer.
Reconnaître immédiatement les résistances qui protègent et celles qui enferment.
Distinguer sans hésitation notre désir des attentes qui nous traversent.
Mais nous ne vivons pas depuis un point extérieur au monde.
Nous cherchons notre chemin avec les ressources, les blessures, les relations et les connaissances dont nous disposons à un moment donné.
Nous pouvons nous tromper.
Nous pouvons défendre une continuité qui ne nous protège plus, ou poursuivre une transformation qui ne nous appartient pas vraiment.
Nous pouvons aussi découvrir, plus tard, qu’un geste modeste avait ouvert une possibilité que nous ne savions pas reconnaître.
Certains gestes ne rencontrent aucune réponse perceptible.
D’autres produisent des conséquences que nous n’avions pas voulues.
D’autres encore préservent simplement quelque chose qui risquait de disparaître.
Leur portée limitée ne leur retire pas nécessairement leur valeur.
Peut-être faut-il alors cesser de demander à chaque existence de devenir la preuve qu’une transformation est possible.
Une vie n’est pas une démonstration.
Elle ne vaut pas par le nombre de seuils franchis, de ruptures accomplies ou de possibles réalisés.
Elle se déploie dans un monde qui la précède, la traverse, lui résiste et parfois lui répond.
Nous ne pouvons pas entièrement choisir ce monde.
Mais nous pouvons parfois en comprendre une contrainte, défendre une limite, demander une autre répartition des possibilités, préserver une relation, refuser une injonction ou essayer un geste dont nous ignorons encore les conséquences.
Ce sont des pouvoirs inégaux, fragiles, jamais garantis.
Ils ne suffisent pas toujours.
Et lorsqu’ils ne suffisent pas, cela ne signifie pas nécessairement que nous avons échoué.
L’habitabilité des possibles n’est donc pas la promesse d’un monde où tout deviendrait accessible.
Elle demeure une question adressée à nos manières de vivre ensemble.
Dans un petit atelier, un homme répare des objets que d’autres auraient jetés.
Ce matin, une voisine lui a apporté une lampe dont elle ne peut pas facilement payer le remplacement. Plus tard, un jeune homme est venu chercher un appareil réparé la semaine précédente. Il en avait besoin pour son travail.
Sur une étagère attendent d’autres objets.
Certains pourront retrouver leur usage. D’autres exigeraient des pièces trop coûteuses ou introuvables.
L’homme le sait.
Il ne promet pas de tout réparer.
En fin de journée, une femme vient reprendre une vieille radio qu’il n’a pas réussi à remettre en état.
Elle la regarde un moment.
— Je crois que je vais la garder quand même, dit-elle.
Il ne lui demande pas pourquoi.
Elle repart avec la radio sous le bras.
Dans l’atelier, il reste des objets, des outils, des travaux inachevés. Dehors, chacun retrouve des contraintes que cet endroit ne peut pas faire disparaître.
Mais quelques possibilités y ont circulé.
Une dépense a été évitée. Un usage retrouvé. Une décision respectée.
Et une impossibilité n’a pas été dissimulée.
Peut-être qu’un monde plus habitable commence parfois ainsi : non dans la promesse que tout pourra être transformé, mais dans l’attention portée à ce qui peut être fait, à ce qui ne peut pas l’être et à ceux qui devront vivre avec les conséquences.
Car il ne suffit pas que le monde puisse changer.
Encore faut-il se demander pour qui, par qui, à quel prix — et vers quelle manière d’y habiter.
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