Nous avons essayé de détruire les Récits Vivants
Nous avons essayé de détruire
les Récits Vivants
Que faut-il pour qu'une histoire ne nous aide pas seulement à comprendre le monde, mais nous permette d'y agir autrement ?
Nous racontons constamment des histoires. Pas seulement dans les romans.
Nous nous racontons pourquoi une relation a échoué, pourquoi une organisation fonctionne mal, pourquoi une société traverse une crise, pourquoi nous reproduisons certains comportements ou pourquoi quelque chose semble impossible à changer.
Ces récits ne décrivent pas seulement ce qui nous arrive.
Ils participent aussi à déterminer ce que nous pouvons imaginer ensuite.
Face à une même situation
« C'est comme ça. »
« Je n'y peux rien. »
« Quelqu'un est responsable. »
« Il faut tout recommencer. »
« Il y a peut-être quelque chose ici que nous n'avons pas encore essayé. »
Aucune de ces phrases ne transforme le monde par magie.
Mais elles n'ouvrent pas non plus les mêmes possibilités.
C'est à partir de cette question qu'est né pour moi un projet que j'ai appelé les Récits Vivants.
Je cherchais à comprendre ce qui se passe lorsqu'un récit ne sert plus seulement à expliquer ce qui est arrivé, mais participe à rendre une transformation possible.
Une formule s'est progressivement imposée.
la transformation
Mais que signifie exactement « praticable » ?
Il ne suffit pas d'imaginer une autre vie pour pouvoir la vivre.
Il ne suffit pas à une organisation d'annoncer qu'elle veut changer pour que ses pratiques changent.
Il ne suffit pas à une société de connaître un problème pour disposer des moyens de le résoudre.
Entre les deux, il existe un écart. C'est cet écart qui m'intéressait.
Un récit fait apparaître une possibilité.
Cette possibilité devient suffisamment concrète pour qu'une action puisse être tentée.
L'action rencontre alors le monde réel.
Et le monde répond.
Parfois il confirme ce que nous pensions.
Parfois il résiste.
Parfois il nous oblige à revoir complètement notre interprétation.
« Un récit qui reste suffisamment en relation avec le monde pour participer à rendre d'autres manières d'agir réellement praticables. »
Mais comment savoir si cette idée décrivait réellement quelque chose ?
Il aurait été facile de chercher des exemples qui semblaient la confirmer.
Une personne change sa manière de comprendre son histoire et agit différemment.
Une organisation raconte autrement un problème et découvre une nouvelle manière d'y répondre.
Un collectif imagine une alternative et parvient à la mettre en œuvre.
À chaque fois, nous aurions pu conclure :
« Voilà un récit vivant. »
Mais nous aurions seulement sélectionné les situations qui correspondaient déjà à notre intuition.
Il fallait faire l'inverse.
Au lieu de chercher ce qui confirmait l'idée, nous avons cherché ce qui pouvait la détruire.
Chercher les situations où notre définition ne fonctionnait plus. Chercher les contre-exemples. Chercher ce qui résistait.
Si un cas contredit notre hypothèse, nous devons modifier l'hypothèse plutôt que modifier le cas pour qu'il lui corresponde.
Dix-neuf épreuves ont suivi.
Nous avons mis à l'épreuve le changement, la mémoire, la trace, l'apprentissage, les possibilités d'action, les règles qui organisent ces possibilités, puis les forces qui ramènent parfois un système vers les mêmes situations.
Et presque chaque fois que nous pensions avoir trouvé le critère décisif, un contre-exemple montrait qu'il ne suffisait pas.
Un système peut changer sans devenir plus transformable.
Il peut apprendre pour mieux se répéter.
Une expérience peut laisser une trace qui enferme plutôt qu'elle n'ouvre.
On peut disposer de centaines de choix et rester enfermé dans la même logique.
La première idée à tomber fut aussi la plus évidente.
Changer ne suffit pas.
Changer ne suffit pas
Notre première idée semblait presque évidente.
Peut-être qu'un récit vivant était simplement un récit capable de changer. À l'inverse, un récit qui ne change jamais serait un récit figé.
Mais regardons autour de nous.
Une entreprise peut modifier son organisation tous les deux ans et reproduire les mêmes difficultés.
Une personne peut changer continuellement d'environnement tout en retrouvant les mêmes situations relationnelles.
Une institution peut accumuler les réformes sans modifier ce qui produit le problème qu'elle cherche à résoudre.
Le changement existe.
Et pourtant quelque chose se répète.
À l'inverse, une personne peut conserver certaines convictions fondamentales tout en changeant profondément sa manière d'agir.
Une organisation peut rester fidèle à sa mission tout en transformant ses pratiques.
Une tradition peut conserver ses textes tout en modifiant leur interprétation.
Nous avons donc dû abandonner une première équivalence :
vivant ≠ changement
Ce qui ne change jamais peut devenir rigide.
Mais ce qui change tout le temps n'est pas nécessairement plus vivant.
Plus étonnant encore : pour qu'une transformation puisse durer, quelque chose doit parfois rester suffisamment stable pour lui servir d'appui.
Peut-être dans ce qui reste
Imaginons maintenant qu'une expérience nous arrive.
Elle passe.
Mais quelque chose en demeure. Une trace.
La prochaine fois qu'une situation comparable apparaît, nous ne répondons plus exactement de la même manière.
Cette idée semblait beaucoup plus prometteuse.
Une histoire compterait réellement lorsque ce qui est arrivé peut modifier ce qui arrivera ensuite.
Nous tenions peut-être quelque chose.
Puis nous avons cherché comment cette idée pouvait échouer.
Une administration peut accumuler des rapports que personne n'utilise.
Une entreprise peut documenter chaque incident et reproduire pourtant la même procédure.
Une personne peut se souvenir parfaitement d'une expérience sans que ce souvenir lui permette d'agir autrement.
La présence d'une trace ne suffisait donc pas.
Mais il y avait plus gênant.
Certaines traces modifient réellement les comportements futurs tout en réduisant les possibilités.
Une expérience douloureuse peut rendre une réaction plus automatique.
Un échec peut conduire une organisation à ne plus prendre aucun risque.
Une histoire collective peut devenir si présente qu'elle rend certaines alternatives presque impossibles à envisager.
La trace agit bien sur l'avenir.
Une trace peut
ouvrir le futur.
Elle peut aussi
le refermer.
Quand apprendre sert à mieux se répéter
Nous avons alors pensé que le problème ne résidait peut-être pas dans la trace elle-même, mais dans ce que le système pouvait en faire.
Une expérience laisse une trace. Cette trace modifie une réponse. La nouvelle réponse est mise à l'épreuve. Ses conséquences sont observées.
Cette fois, nous semblions disposer d'une véritable boucle d'apprentissage.
Des plaintes apparaissent régulièrement.
L'organisation les enregistre. Elle mesure les délais de traitement. Elle analyse les incidents.
Elle améliore ses procédures. Elle forme ses équipes. Elle répond plus rapidement.
Quelques mois plus tard, elle est devenue beaucoup plus efficace.
Mais efficace à faire quoi ?
Peut-être simplement à traiter plus rapidement les conséquences d'un problème dont les causes restent intactes.
Les plaintes ont été entendues. Elles ont laissé des traces. Des réponses ont été modifiées. Les résultats ont été mesurés.
Le système a réellement appris.
Et pourtant,
un système peut apprendre continuellement
à rester le même.
Ce paradoxe ne concerne pas seulement les organisations.
Une personne peut devenir extrêmement habile à analyser ses propres réactions tout en retrouvant les mêmes relations.
Un système politique peut apprendre à absorber une contestation sans modifier ce qui l'a provoquée.
Une plateforme peut apprendre de chacun de nos comportements afin de nous proposer toujours plus efficacement ce qui nous maintient dans la même logique.
Une critique elle-même peut être intégrée, transformée en procédure, puis devenir une manière supplémentaire de stabiliser le système.
Modifier sa réponse
modifier l'espace dans lequel les réponses deviennent possibles
Adapter : répondre autrement dans un espace qui reste identique.
Reconfigurer : modifier les relations entre les possibilités existantes.
Transformer : modifier ce qui peut devenir effectivement praticable ensuite.
Nous retrouvions alors, par un autre chemin, le mot qui avait lancé toute cette recherche :
praticable.
Après une transformation, quelque chose peut-il entrer en relation qui ne pouvait pas réellement le faire auparavant ?
Une manière d'agir jusque-là inaccessible devient-elle effectivement essayable ?
Une relation qui paraissait obligatoire peut-elle désormais ne plus l'être ?
Une nouvelle difficulté apparaissait alors.
Et si nous disposions de
davantage de possibilités,
sans pouvoir réellement aller ailleurs ?
Avoir plus de choix ne signifie pas pouvoir aller ailleurs
Nous aurions pu en déduire qu'un système devient plus transformable lorsqu'il offre davantage de possibilités.
Plus de choix. Plus de réponses. Plus de chemins.
Cela paraît intuitivement juste. Mais là encore, quelque chose résistait.
Elle propose des milliers de contenus.
Chacun peut choisir, commenter, partager, suivre, masquer, recommander ou passer immédiatement à autre chose.
L'utilisateur dispose apparemment d'un immense espace de possibilités.
Pourtant, toutes ces actions peuvent être organisées par une même logique : maintenir l'attention et prolonger l'engagement.
Mille chemins peuvent-ils conduire vers le même endroit ?
Oui.
Un supermarché peut proposer des centaines de variantes sans modifier profondément la relation entre producteur, distributeur et consommateur.
Une consultation peut permettre à chacun de déposer une idée sans que ces contributions puissent réellement modifier la décision.
Un jeu peut offrir un monde immense et des milliers d'actions possibles, alors que les règles fondamentales qui organisent ce monde restent hors d'atteinte.
Avoir davantage de choix
ne signifie pas nécessairement disposer
de davantage de devenirs.
Une nouvelle distinction devenait nécessaire.
Une possibilité peut exister en théorie.
Cela ne signifie pas qu'elle soit effectivement praticable.
Je peux théoriquement prendre la parole.
Mais ma parole peut n'avoir aucun effet sur ce qui sera décidé.
Je peux théoriquement quitter une situation.
Mais mes ressources matérielles, mes responsabilités ou mon environnement peuvent rendre cette possibilité presque inaccessible.
Je peux théoriquement proposer une autre manière de faire.
Mais si aucune procédure, aucune relation et aucun espace de décision ne permet à cette proposition d'avoir des conséquences, elle reste une possibilité abstraite.
Une prise.
Non pas simplement quelque chose que je peux choisir, mais quelque chose à partir de quoi une action peut réellement rencontrer la situation et produire un effet.
Le mot peut sembler abstrait. Son origine est pourtant très concrète.
Pour déplacer quelque chose, il ne suffit pas de vouloir le déplacer.
Il faut pouvoir le saisir, s'y appuyer, trouver un point à partir duquel une force puisse agir.
Il faut avoir prise.
Dans une situation humaine, une prise peut être une information, une relation, une compétence, une règle que l'on peut modifier, un espace de décision, une ressource, une possibilité d'expérimentation.
Elle relie une possibilité imaginée à une capacité réelle d'essayer quelque chose dans le monde.
Pouvoir faire quelque chose
≠
avoir prise sur quelque chose
Nous pensions avoir franchi une étape décisive.
Il ne suffisait plus qu'une possibilité existe. Il fallait qu'elle puisse devenir une prise.
Mais une nouvelle objection est apparue.
Avoir une prise,
mais sur quoi ?
Avoir une prise, mais sur quoi ?
Toutes les prises ne permettent pas d'agir sur la même chose.
Je peux avoir prise sur ma manière de répondre sans avoir prise sur la situation qui rend cette réponse nécessaire.
Je peux participer à une décision sans pouvoir modifier les règles qui déterminent ce qui peut être décidé.
La question n'était donc plus seulement : « Existe-t-il une prise ? »
Il fallait demander :
Sur quoi cette prise
peut-elle faire prise ?
Les salariés peuvent signaler un problème.
Ils peuvent proposer une amélioration.
Ils peuvent parfois modifier leur manière de travailler.
Ils disposent donc bien de possibilités d'action.
Mais si les causes du problème dépendent d'une règle qu'ils ne peuvent ni interroger, ni tester, ni modifier, leurs prises s'arrêtent avant elle.
Cela nous a conduits à regarder non seulement le nombre de prises disponibles, mais aussi ce qu'elles permettent réellement de toucher.
S'exprimer : rendre visible une expérience, une différence ou un désaccord.
Agir : modifier quelque chose dans la situation immédiate.
Décider : participer à ce qui orientera les actions suivantes.
Reconfigurer : modifier certaines relations qui organisent la situation.
Interroger les règles : dans certaines conditions, rendre elles-mêmes discutables les règles qui déterminent ce qui peut être modifié.
Il ne s'agit pas d'une hiérarchie dans laquelle il faudrait toujours atteindre le dernier niveau.
Pouvoir modifier une règle n'est pas automatiquement préférable à pouvoir agir localement.
Selon la situation, une petite prise concrète peut produire davantage de transformation qu'un pouvoir théorique sur des règles très générales.
Ce qui compte est de savoir si, lorsqu'une situation résiste, certaines prises permettent d'agir sur ce qui entretient cette résistance.
Un système peut donc être extrêmement actif.
Il peut produire des innovations.
Il peut apprendre.
Il peut offrir de nombreux choix.
Il peut permettre de nombreuses expérimentations.
Et pourtant rester bloqué si aucune différence rencontrée ne peut atteindre ce qui reproduit les conditions du blocage.
sans transformation de la situation
Une réponse semblait alors se dessiner : il faudrait que les règles elles-mêmes puissent parfois être transformées.
Mais cette réponse créait immédiatement un nouveau problème.
Si tout peut être continuellement remis en question, sur quoi pouvons-nous encore nous appuyer ?
Il faut que certaines choses puissent changer.
Il faut aussi que certaines choses tiennent suffisamment longtemps pour que l'action et l'histoire soient possibles.
Une règle entièrement rigide peut empêcher toute transformation.
Mais un monde dans lequel les règles, les relations et les repères changeraient à chaque instant deviendrait lui aussi difficilement praticable.
Rien ne tiendrait assez longtemps pour apprendre, construire, transmettre ou même constater qu'une transformation a eu lieu.
Une nouvelle idée apparaissait.
La transformation a peut-être besoin
de stabilité autant que de plasticité.
Tout rendre transformable ne résout rien
À ce stade, une tentation était possible.
Si certaines règles empêchent la transformation, pourquoi ne pas rendre toutes les règles modifiables ?
Pourquoi ne pas imaginer un système dans lequel tout pourrait être continuellement révisé, déplacé ou recomposé ?
Parce qu'une transformation a besoin d'un monde suffisamment stable pour y avoir lieu.
Vous apprenez aujourd'hui une règle.
Demain, elle n'existe plus.
Vous construisez une relation. Les conditions qui l'organisent changent continuellement.
Vous essayez une action. Avant d'en observer les conséquences, la situation a déjà été entièrement recomposée.
Vous ne disposez plus d'assez de continuité pour savoir ce que votre action a réellement changé.
Trop de transformabilité
peut rendre
la transformation elle-même impraticable.
Pour qu'une transformation puisse avoir un sens, quelque chose doit tenir assez longtemps.
Assez longtemps pour essayer.
Assez longtemps pour observer une conséquence.
Assez longtemps pour apprendre.
Assez longtemps pour transmettre.
Assez longtemps pour distinguer ce qui a changé de ce qui est resté.
Nous avons donc dû abandonner une autre intuition séduisante :
stabilité ≠ blocage
Une certaine invariance peut au contraire devenir l'une des conditions de la transformation.
Un engagement peut rester stable tandis que les moyens de l'honorer évoluent.
Une identité peut conserver une continuité tout en intégrant de nouvelles expériences.
Une institution peut préserver certaines garanties précisément pour que des changements puissent être expérimentés sans que tout soit remis à zéro.
Une plasticité structurée.
Un monde dans lequel certaines choses tiennent suffisamment pour que l'action soit possible, tandis que d'autres peuvent être modifiées lorsque l'expérience montre qu'elles ne fonctionnent plus.
Cela ne signifie pas qu'un système plus transformable soit nécessairement meilleur.
Une organisation peut devenir très habile à se transformer pour préserver son pouvoir.
Une technologie peut s'adapter extrêmement vite tout en renforçant une logique que nous souhaiterions justement interroger.
La transformabilité n'est donc pas une qualité morale. C'est une propriété à examiner.
Un système serait transformable lorsque certaines structures tiennent suffisamment pour permettre l'action et l'histoire, tandis que des prises effectives permettent, lorsque l'expérience les met en défaut, de modifier les structures qui entretiennent le problème.
Cette définition semblait beaucoup plus solide.
Elle permettait de penser ensemble la stabilité et la transformation.
Elle distinguait le simple changement d'une modification plus profonde des conditions de l'action.
Et elle expliquait pourquoi certaines prises doivent parfois pouvoir atteindre les règles elles-mêmes.
Puis un autre problème est apparu.
Que se passe-t-il lorsqu'un système possède réellement la capacité de modifier ses règles...
...mais finit malgré tout, quelques mois ou quelques années plus tard, par retrouver presque la même configuration ?
Une organisation réduit sa hiérarchie. Quelques années plus tard, une nouvelle hiérarchie apparaît.
Une plateforme se décentralise. Peu à peu, le pouvoir se reconcentre.
Une relation change profondément ses habitudes, puis certaines situations ramènent progressivement chacun vers les anciens rôles.
Le problème ne concernait donc peut-être plus seulement ce qui était possible ou impossible.
Il concernait aussi ce qui devenait plus probable que le reste.
Nous pouvions changer de chemin.
Mais le terrain semblait parfois
nous ramener vers la même vallée.
La question suivante devenait alors inévitable.
Pourquoi revenons-nous parfois
toujours au même endroit ?
Pourquoi revenons-nous parfois toujours au même endroit ?
Imaginons un paysage.
Plusieurs chemins sont possibles.
Nous pouvons bifurquer, revenir en arrière, essayer une autre direction.
Pourtant, le relief du terrain rend certaines trajectoires beaucoup plus faciles que d'autres.
On peut emprunter de nombreux chemins différents...
...et finir malgré tout
dans la même vallée.
Dans différents domaines, on utilise parfois le mot « attracteur » pour décrire ce type de phénomène.
Il ne s'agit pas nécessairement d'une force mystérieuse qui nous obligerait à revenir au même endroit.
Il peut simplement s'agir d'un ensemble de relations, d'habitudes, d'incitations, de contraintes ou de dépendances qui rendent certaines trajectoires plus probables que d'autres.
Nous ne sommes plus seulement dans la question du possible et de l'impossible.
« Puis-je aller ailleurs ? »
devient aussi
« Qu'est-ce qui rend certains chemins plus probables que les autres ? »
Cette question change beaucoup de choses.
Une ville peut permettre de nombreux modes de déplacement tout en étant organisée de telle manière que la voiture reste de loin la solution la plus praticable.
Une organisation peut supprimer plusieurs niveaux hiérarchiques tandis que les responsabilités, les informations et les récompenses continuent à favoriser la reconcentration du pouvoir.
Une relation peut modifier ses comportements visibles alors que certaines attentes, certaines peurs ou certaines habitudes rendent toujours les anciens rôles plus faciles à retrouver.
Une transformation profonde ne consisterait donc peut-être pas seulement à ouvrir un nouveau chemin.
Il ne suffit pas de pouvoir
changer de chemin.
Il faut parfois pouvoir transformer
le terrain qui ramène toujours
vers le même chemin.
Nous étions tentés d'aller encore plus loin.
Peut-être fallait-il rendre visibles, testables et modifiables les dynamiques qui rendent certaines trajectoires durablement plus probables que d'autres.
Autrement dit : ne plus seulement transformer les actions, ni les règles, mais le paysage qui oriente les transformations elles-mêmes.
À chaque objection, nous avions ajouté une distinction.
À chaque contre-exemple, nous avions découvert un niveau supplémentaire.
Notre modèle devenait plus précis.
Mais aussi plus difficile à mettre en défaut.
Et si le problème n'était plus
dans les contre-exemples ?
Et s'il commençait à être
dans notre manière de sauver le modèle ?
Nous pouvions continuer indéfiniment.
Si les règles ne suffisaient pas, nous ajouterions les forces qui façonnent les règles.
Si ces forces ne suffisaient pas, nous chercherions les forces qui façonnent ces forces.
Et ainsi de suite.
À force de vouloir sauver notre modèle, nous avons compris que nous étions peut-être en train de fabriquer exactement ce que nous cherchions à éviter : un récit capable d'absorber toutes les objections.
Chaque contradiction aurait alors pu être interprétée de la même manière :
« Nous n'avons simplement pas encore ajouté le bon niveau. »
Une théorie construite ainsi pourrait toujours expliquer après coup pourquoi elle avait semblé échouer.
Mais alors, qu'est-ce qui pourrait encore lui donner tort ?
À ce moment-là, l'épreuve a changé de nature.
Il fallait désormais essayer
de ne plus sauver notre théorie.
Et si notre théorie devenait elle-même incapable de perdre ?
Cette question a modifié la recherche plus profondément que les précédentes.
Jusqu'ici, lorsqu'un contre-exemple apparaissait, nous cherchions ce qui manquait à notre modèle.
C'était raisonnable.
Jusqu'au moment où cette manière de procéder risquait elle-même de devenir une protection contre la contradiction.
Une idée qui transforme
chaque contradiction en confirmation
finit par devenir
fermée à ce que le monde
pourrait lui répondre.
Il fallait donc changer la règle du jeu.
Au lieu de demander :
« Comment améliorer encore le modèle ? »
nous avons commencé à demander :
« Qu'est-ce qui nous obligerait réellement à l'abandonner ? »
Si n'importe quelle situation peut être redécrite comme une transformation, le modèle ne distingue plus rien.
S'il ne nous aide pas à distinguer deux situations réellement différentes, son pouvoir explicatif devient faible.
Si nous ajoutons sans cesse un niveau uniquement pour empêcher l'hypothèse de tomber, il faut envisager que ce soit l'hypothèse elle-même qui doive tomber.
Nous avons alors pris une décision méthodologique simple.
Pour la prochaine épreuve,
nous n'ajouterions plus
aucun nouveau niveau
pour sauver le modèle.
Cela signifiait également renoncer à chercher toujours une cause plus profonde que la précédente.
Derrière une règle, il y a souvent d'autres relations.
Derrière ces relations, d'autres histoires, contraintes, ressources, habitudes ou institutions.
Mais rien ne garantissait qu'au bout de cette descente nous trouverions enfin la cause ultime.
« Quelle est la structure la plus profonde ? »
« Quelles relations maintiennent actuellement cette situation, et lesquelles peuvent être rencontrées, testées ou transformées depuis ici ? »
La transformabilité cessait alors d'apparaître comme une propriété absolue d'une personne, d'un récit ou d'un système.
Une situation peut être très transformable pour certains acteurs et presque inaccessible pour d'autres.
Une possibilité peut être praticable aujourd'hui et ne plus l'être demain.
La transformation apparaissait désormais comme quelque chose de relationnel et situé.
Que reste-t-il si nous retirons tout ce qui n'est pas indispensable ?
SUR LA SITUATION APPARAÎT
PEUT SE PASSER AUTREMENT
Tout le reste pouvait désormais être retiré au moins provisoirement.
Une seule question demeurait :
Ce qui vient d'arriver modifie-t-il réellement ce qui pourra se passer lors de la prochaine rencontre ?
Cette fois, nous avons décidé de ne plus protéger le modèle.
Nous allions le tester sur des situations très différentes.
L'apprentissage. Une relation. Une organisation. Une œuvre. Une technologie. Un écosystème.
Et surtout, nous n'ajouterions aucun concept supplémentaire si quelque chose tournait mal.
Puis nous avons essayé quelque chose de beaucoup plus simple.
Nous avons essayé
avec un caillou.
Le caillou
Prenons un caillou.
Il reçoit un choc.
Une fissure apparaît.
Lorsqu'un second choc survient, il ne rencontre plus exactement le même caillou.
Regardons maintenant notre modèle minimal.
Il existait une situation initiale.
Quelque chose est arrivé.
Cet événement a laissé une différence durable.
La situation a été reconfigurée.
La rencontre suivante peut désormais se dérouler autrement.
Notre modèle fonctionne.
Parfaitement.
Trop bien.
C'était un problème.
Car si ce modèle devait nous aider à comprendre ce qui rend un récit vivant, il venait de nous montrer qu'il décrivait aussi le comportement d'un caillou fissuré.
Le caillou n'avait pas interprété le choc.
Il n'avait rien imaginé.
Il n'avait reconnu aucune possibilité.
Il n'avait rien essayé.
Pourtant, son histoire matérielle avait modifié la manière dont il pouvait répondre à un événement futur.
Le simple fait qu'une expérience passée modifie les réponses futures ne suffit pas à caractériser ce que nous cherchions.
Le modèle n'était pas nécessairement faux.
Il décrivait quelque chose de très général : des systèmes dont l'histoire modifie leurs états futurs.
Mais précisément pour cette raison, il ne suffisait plus à distinguer les Récits Vivants.
Et cette fois, nous avons tenu notre règle.
Nous n'avons pas essayé de sauver le modèle.
Nous avons accepté que cette hypothèse avait perdu.
Ce que nous avions isolé n'était pas encore une propriété spécifique des récits.
Il fallait donc revenir à la question initiale, mais avec une précision nouvelle.
Nous ne pouvions plus seulement demander :
« La situation peut-elle être transformée ? »
Il fallait désormais demander :
« Pour qui devient-elle transformable ? »
Le mot « praticable » prenait alors tout son sens.
Une possibilité n'est jamais praticable dans l'absolu.
Elle l'est pour quelqu'un, depuis une certaine position, avec certaines ressources, certaines capacités, certaines relations et certaines contraintes.
La question de la transformation devait donc revenir vers l'être capable d'agir.
Il ne s'agissait pas de dire que seuls les humains se transforment, ni que le reste du vivant serait passif. Il s'agissait de préciser le phénomène que nous voulions étudier : la manière dont une transformation devient perceptible, imaginable et praticable pour un être capable d'agir dans une situation.
Et c'est précisément à cet endroit que le récit est revenu dans l'enquête.
Non plus comme une force qui transformerait directement le monde.
Non plus comme une explication suffisante de toute transformation.
Mais comme quelque chose qui peut participer à modifier ce qu'un être perçoit, imagine et reconnaît comme essayable.
Mais cela faisait apparaître une dernière exigence.
Imaginer et essayer ne suffisent pas.
Encore faut-il que le monde puisse répondre.
Praticable pour qui ?
Le caillou nous avait obligés à préciser le domaine de notre recherche.
Nous ne cherchions plus une propriété générale de tout ce qui peut être modifié par son histoire.
Nous cherchions ce qui se passe lorsqu'un être capable d'agir rencontre une situation et peut y reconnaître certaines possibilités plutôt que d'autres.
Car une possibilité n'est jamais praticable dans l'absolu.
peut offrir une prise à quelqu'un qui possède une information que les autres n'ont pas ;
devenir praticable pour quelqu'un qui dispose d'une ressource inaccessible à un autre ;
s'ouvrir grâce à une relation, une compétence ou un espace de décision ;
rester presque entièrement fermée pour quelqu'un dont les contraintes rendent ces mêmes possibilités inaccessibles en pratique.
Le praticable n'existe pas seul.
Il existe dans une relation
entre un être et une situation.
C'est ici que nous avons pu revenir à notre question de départ.
Quel rôle un récit peut-il jouer dans cette relation ?
Alors, à quoi sert le récit ?
Certainement pas à transformer directement le monde.
Dire qu'une autre vie est possible ne suffit pas à la rendre possible.
Raconter autrement une organisation ne redistribue pas automatiquement les ressources ou le pouvoir.
Nommer une injustice ne la fait pas disparaître.
Mais cela ne signifie pas que le récit ne fasse rien.
Rendre perceptible quelque chose qui restait diffus, isolé ou sans nom.
Relier des événements que nous percevions jusque-là séparément.
Rendre imaginable une situation qui n'entrait pas encore dans notre horizon.
Faire apparaître une prise que nous ne reconnaissions pas auparavant comme telle.
Donner une forme interprétable à ce qui se passe lorsque nous essayons effectivement quelque chose.
Le récit ne fabrique donc pas nécessairement une nouvelle possibilité.
Il peut parfois rendre visible une possibilité qui existait déjà mais que nous ne percevions pas.
Il peut aussi relier des éléments dispersés jusqu'à ce qu'une action devienne pensable.
Ou encore permettre de reconnaître qu'une situation que nous pensions naturelle, nécessaire ou définitive pourrait être autrement.
Mais il faut s'arrêter ici avant de faire au récit ce que nous venions précisément d'apprendre à ne plus faire.
Une possibilité devenue imaginable n'est pas encore une transformation.
À un moment, il faut franchir le seuil.
Quelque chose doit être essayé.
Le monde doit pouvoir répondre
Nous pouvons imaginer qu'une porte s'ouvrira.
Nous pouvons construire une théorie parfaite de ce qui se trouve derrière.
Nous pouvons même être convaincus que nous savons comment l'ouvrir.
Tant que nous ne poussons pas la porte, le monde n'a encore rien répondu.
parfois le monde confirme une possibilité ;
parfois il résiste ;
parfois il produit un effet inattendu ;
parfois il révèle que nous avions mal compris la situation.
Cette réponse est essentielle.
Car si chaque résultat peut être interprété comme une confirmation, nous retombons dans le piège que nous venions de rencontrer.
L'acceptation,
le refus,
le silence
et la contradiction
ne peuvent pas tous signifier
que nous avions raison.
Si le réel résiste, cette résistance doit pouvoir revenir vers notre interprétation.
Peut-être notre action était-elle mauvaise.
Peut-être la prise n'était-elle pas là où nous le pensions.
Peut-être notre récit avait-il rendu certaines choses visibles tout en nous en cachant d'autres.
Dans tous les cas, le récit doit pouvoir être révisé par ce qui arrive.
Nous retrouvions enfin l'intuition de départ, mais profondément transformée.
Un récit vivant n'est pas un récit qui aurait raison.
Ce n'est pas davantage un récit qui changerait constamment.
C'est peut-être d'abord un récit qui reste suffisamment en relation avec l'expérience pour que celle-ci puisse encore le déplacer.
Après toutes ces épreuves, une définition devenait enfin possible.
Alors,
qu'est-ce qu'un Récit Vivant ?
Ce que j'appelle aujourd'hui les Récits Vivants
Nous étions partis d'une intuition : certains récits semblent ouvrir des possibilités de transformation.
Puis presque chacun des mots de cette intuition a dû être interrogé.
Changer ne suffisait pas.
Laisser une trace ne suffisait pas.
Apprendre ne suffisait pas.
Disposer de davantage de choix ne suffisait pas.
Avoir des prises ne suffisait pas si elles ne permettaient jamais d'agir sur ce qui entretenait le blocage.
Et rendre tout transformable ne suffisait pas davantage.
Il fallait finalement revenir à la relation entre un récit, un être capable d'agir, une situation et la réponse du monde.
Les Récits Vivants étudient comment les récits participent à rendre perceptibles, imaginables et effectivement praticables des transformations pour des êtres capables d'agir dans une situation — et comment l'expérience de ces transformations peut, en retour, modifier leurs récits et leurs prises sur le monde.
Cette définition n'est pas une conclusion définitive.
C'est l'état actuel d'une recherche.
Elle dit aussi quelque chose de ce que les Récits Vivants ne prétendent pas être.
qu'un récit puisse transformer magiquement le réel ;
que toute transformation soit nécessairement souhaitable ;
qu'il faudrait tout rendre continuellement modifiable ;
qu'un récit soit vivant simplement parce qu'il change avec le temps ;
ni qu'un récit puisse décider à la place du monde de ce qui est possible.
Ce qui compte se situe ailleurs.
Dans la possibilité qu'un récit modifie notre relation à ce que nous croyons perceptible, imaginable et essayable.
Un récit empêché
Cette recherche permet aussi de regarder autrement les récits qui semblent nous enfermer.
Un récit empêché n'est pas nécessairement un récit immobile.
Il peut évoluer.
Il peut intégrer de nouvelles informations.
Il peut apprendre à répondre aux critiques.
Il peut même devenir extrêmement sophistiqué.
Ce n'est donc peut-être pas
la répétition qui pose problème.
C'est une répétition
dans laquelle la différence
ne peut plus faire de différence.
Quelque chose arrive, mais rien dans l'organisation de la situation ne peut être déplacé.
Une objection apparaît, mais elle est immédiatement absorbée par l'explication existante.
Une expérience contredit le récit, mais le récit dispose déjà d'une manière de transformer cette contradiction en confirmation.
Il reste alors du mouvement, parfois même beaucoup de mouvement, mais de moins en moins de possibilités pour que l'expérience transforme réellement l'histoire.
Cela ne signifie pas qu'il faille changer de récit à chaque contradiction.
Une objection peut être faible. Une expérience peut être ambiguë. Une hypothèse peut résister à de nombreuses épreuves et devenir plus solide.
Ce qui importe, c'est que la possibilité de perdre reste réelle.
Une idée vivante doit pouvoir perdre
Nous avions commencé cette recherche en essayant de comprendre les Récits Vivants.
Nous avons fini par appliquer leur exigence à notre propre théorie.
Elle devait pouvoir rencontrer quelque chose qui lui résiste.
Elle devait pouvoir abandonner certaines de ses hypothèses.
Elle devait accepter que le réel puisse répondre autrement que ce que nous avions prévu.
Une idée vivante doit pouvoir perdre.
Perdre une hypothèse.
Perdre une explication.
Perdre une certitude.
Non pour renoncer à comprendre.
Mais pour continuer à chercher ce qui, dans une situation donnée, peut redevenir une prise.
Car rendre la transformation praticable commence peut-être ici :
laisser le réel avoir encore
quelque chose à nous répondre.
Emporter la question
Avant de refermer cette page, pensez à une situation dans votre vie, votre travail ou autour de vous qui semble revenir régulièrement au même endroit.
Ne cherchez pas encore à la résoudre.
Quel récit me fait comprendre cette situation de cette manière ?
Qu'est-ce que ce récit me permet d'imaginer ?
Qu'est-ce qu'il m'empêche peut-être d'imaginer ?
Quelle serait la plus petite prise réellement praticable pour essayer quelque chose d'un peu différent ?
Pas une solution idéale.
Pas une transformation complète.
Seulement quelque chose qui puisse être essayé.
Si vous essayez, observez ce qui se passe.
La dernière question n'est peut-être pas :
« Ai-je réussi à changer ? »
mais peut-être :
« Qu'est-ce que la réponse du réel change dans ce que je pensais possible ? »
Qu'est-ce qui, ici,
pourrait devenir une prise ?
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