À QUI APPARTIENNENT LES ÉTOILES ?
À qui appartiennent
les étoiles ?
Zétwal, Aimé Césaire et les récits que nous mettons dans nos machines
Dans un jardin, un homme construit une étrange machine blanche.
Il s'appelle Robert Saint-Rose.
Autodidacte, passionné de sciences et d'espace, il poursuit un projet qui paraît encore aujourd'hui presque invraisemblable : construire sa propre fusée avec une ambition vertigineuse : faire d’un Antillais le premier Français dans l’espace.
La presse s'intéresse à lui. Des personnes se rassemblent autour du projet. L'improbable commence à prendre une forme matérielle.
Mais Robert Saint-Rose
n'atteindra pas l'espace.
On pourrait croire que l'histoire s'arrête là.
Une tentative extraordinaire. Un échec technique. Une curiosité des années 1970 appelée à disparaître dans les marges de la mémoire.
Pourtant, plus d'un demi-siècle plus tard, nous parlons encore de Robert Saint-Rose.
Et peut-être faut-il commencer précisément ici : par l'histoire d'une fusée qui n'a jamais atteint les étoiles, mais dont le récit, lui, n'a jamais vraiment cessé de se déplacer.
L'homme derrière Zétwal
Il serait facile de regarder Robert Saint-Rose avec la condescendance que les époques réservent parfois à ceux qui ont rêvé trop loin.
Le personnage semble presque appeler la légende.
Un homme.
Une fusée artisanale.
Un jardin martiniquais.
L'espace.
Mais ce qui rend son histoire intéressante est justement qu'elle ne se réduit pas au rêve.
Saint-Rose construit.
Il transforme une représentation intérieure en objet. Il cherche des interlocuteurs, sollicite des compétences, entraîne d'autres personnes dans son projet.
Quelque chose passe de l'imaginaire au monde matériel.
Dans la Martinique des années 1970, traversée par de profondes questions économiques, sociales et identitaires, son projet acquiert aussi une portée symbolique : un Antillais peut lui aussi regarder vers l'espace.
Il peut regarder les étoiles sans considérer qu'elles appartiennent nécessairement aux autres.
Lui aussi peut lever les yeux.Cela ne signifie pas qu'il faille transformer Saint-Rose en symbole parfaitement ordonné d'une démonstration politique. Une existence humaine déborde toujours les théories que nous construisons autour d'elle.
Peut-être importe-t-il finalement moins de choisir que d'observer ce qui s'est mis en mouvement autour de lui.
Les traces d'un voyage
qui n'a pas eu lieu
Des décennies plus tard, le réalisateur Gilles Elie-Dit-Cosaque découvre cette histoire.
Un frère de Robert Saint-Rose lui montre un cahier.
Le réalisateur poursuit ses recherches dans les archives martiniquaises.
Zétwal n'invente donc pas de toutes pièces la légende de Robert Saint-Rose. Le film rencontre ses traces.
Mais une archive n'est jamais encore un récit.
Il faut la regarder, la mettre en relation avec d'autres traces, écouter ceux qui se souviennent, composer avec ce qui a disparu.
Dans le film, quelque chose demeure volontairement incertain.
Entre documents, témoignages, souvenirs et mise en récit apparaît progressivement une zone où l'histoire commence à ressembler à une légende.
Et où la légende continue pourtant de s'appuyer sur l'histoire.
Vrai, faux…
ou autre chose ?
En juillet 2026, Zétwal est projeté à Mellionnec, en Bretagne, dans le cadre des rencontres de La Machine dans le jardin.
Gilles Elie-Dit-Cosaque est présent.
Dans le texte qu'elle consacre ensuite au film, la journaliste Jade Lindgaard raconte qu'il répond aux interrogations du public « par énigmes et avec malice ».
Comme s'il hésitait à dissiper quelque chose.
Comme si expliquer entièrement le film risquait d'en rompre le charme.
Qu'est-ce qui s'est exactement passé ?
Que croyait Saint-Rose ?
Que transforme la mémoire ?
Que reconstruit le cinéma ?
Toutes ces questions sont légitimes.
Le doute n'efface pas l'archive : il naît de la manière dont le film la met en récit.
Que perdrait Zétwal si nous pouvions définitivement séparer ce qui appartient au fait, au souvenir et à la légende ?
La vérité des faits reste importante.
Mais il existe peut-être un moment où le récit commence à produire quelque chose que leur seul établissement ne suffit plus à expliquer.
Nous commencions par demander : « Est-ce vraiment arrivé ? »
Qu'est-ce que cette histoire
rend imaginable ?
Mettre Césaire
dans une fusée
C'est alors qu'apparaît l'élément le plus extraordinaire de l'histoire.
Aimé Césaire.Robert Saint-Rose admire le poète martiniquais.
Et dans le récit transmis autour de son aventure, la poésie de Césaire doit devenir, symboliquement, le carburant de sa fusée.
Une machine pour atteindre les étoiles.
Et, dans cette machine,
la parole d'un poète.
Pourquoi mettre un poème dans une fusée ?
À quoi peut servir Césaire lorsqu'il s'agit de quitter la Terre ?
À rien, si nous réduisons la question à la propulsion.
Un poème ne remplace pas un moteur.Et pourtant.
L'œuvre de Césaire appartient à cette histoire-là.
Poète majeur de la Négritude et figure de l'anticolonialisme, Césaire participe à une réappropriation de la parole, de l'histoire et de la dignité face à l'ordre colonial. Une parole profondément ancrée en Martinique, mais dont la portée déborde largement l'île.
Sa poésie introduit ainsi dans la fusée de Saint-Rose une autre forme d'énergie.
Non celle qui permet matériellement de vaincre la gravité.
Celle qui permet de penser :
pourquoi pas nous ?de quitter le sol.
Quels récits mettons-nous
dans nos machines ?
Cette étrange association entre Césaire et une fusée nous conduit vers une question plus vaste.
Nous pensons souvent une machine à partir de sa fonction.
Mais une technologie
n'arrive jamais seule.
Autour d'elle se dessine une certaine conception de ce qui mérite d'être rendu possible. Une certaine idée de l'avenir.
Une fusée n'emporte donc jamais seulement du carburant et des instruments.
Elle emporte également un récit.La compétition entre deux puissances, mais aussi une certaine représentation de l'aventure humaine.
La connaissance de la Terre, les communications mondiales, mais aussi la surveillance ou la puissance militaire.
La curiosité scientifique, la survie de l'humanité, l'expansion économique ou la colonisation.
Une même technologie peut ainsi être habitée par plusieurs récits.
Parfois contradictoires.Il serait pourtant tout aussi simplificateur d'attribuer aux technologies elles-mêmes une intention morale.
Leur sens dépend aussi de leurs usages, de leurs propriétaires, des institutions qui les gouvernent et des finalités qui les orientent.
La technique augmente certaines possibilités humaines. Mais qui décide lesquelles doivent être augmentées ?
Que voulons-nous rendre plus puissant ?
Que considérons-nous comme un progrès ?
Que sommes-nous prêts à transformer pour l'obtenir ?
L'opposition entre technologie et poésie serait donc trop simple.
Robert Saint-Rose lui-même nous l'interdit.
Il aime la technique.
Il construit une machine.
La question n'est pas de choisir entre la machine et la poésie.
Quels récits mettons-nous
dans nos machines ?
Cette question dépasse largement l'espace.
Elle concerne finalement notre époque tout entière.
Et c'est peut-être pourquoi une aventure martiniquaise des années 1970 peut soudain nous sembler si contemporaine.
Pourquoi Zétwal
revient-il maintenant ?
Lorsque Jade Lindgaard regarde Zétwal à Mellionnec en 2026, elle ne le regarde pas dans un contexte neutre.
Le film de Saint-Rose rencontre ainsi les inquiétudes techniques de notre présent.
Lindgaard rapproche alors Zétwal d'un tout autre univers spatial : celui de SpaceX et de l'industrie spatiale privée contemporaine.
Deux époques.
Deux échelles de puissance.
Et peut-être deux imaginaires de l'espace.
Quand Zétwal
rencontre notre époque
Dans son texte, Jade Lindgaard emploie des mots particulièrement forts.
Elle présente Zétwal comme un antidote à ce qu'elle appelle le « technofascisme contemporain » et son « extractivisme interplanétaire ».
Elles constituent une lecture politique du présent, non une vérité contenue objectivement dans Zétwal.
Mais derrière leur caractère polémique apparaît une question féconde.
Pourquoi une petite fusée construite en Martinique il y a plus de cinquante ans peut-elle aujourd'hui apparaître comme le contrepoint des technologies spatiales les plus avancées ?
La différence ne réside évidemment pas seulement dans la puissance des machines.
Elle réside peut-être dans les histoires que nous racontons à travers elles.
Deux fusées,
deux manières de raconter les étoiles
La comparaison est tentante. Mais elle demande d'être maniée avec précaution.
D'un côté, Robert Saint-Rose construit presque artisanalement une machine improbable dans un jardin martiniquais.
De l'autre, l'industrie spatiale contemporaine mobilise des milliards, des milliers d'ingénieurs, des infrastructures gigantesques et des technologies d'une complexité sans commune mesure.
Ces deux réalités ne sont évidemment ni techniquement ni historiquement équivalentes.
Robert Saint-Rose
Une aventure individuelle et collective.
Une machine construite avec des moyens limités.
Le désir d'ouvrir symboliquement l'espace à quelqu'un venu d'un territoire périphérique.
« Pourquoi pas nous ? »La puissance spatiale contemporaine
Des infrastructures industrielles considérables.
Une capacité technique sans précédent.
Des projets scientifiques, commerciaux, géopolitiques et parfois civilisationnels.
« Jusqu'où pouvons-nous aller ? »Il serait séduisant de faire de Saint-Rose le représentant d'un espace poétique et désintéressé, puis de l'industrie contemporaine celui d'un espace entièrement livré à la conquête.
La réalité est plus complexe.
Saint-Rose voulait réellement construire une fusée. Et l'exploration spatiale contemporaine ne se réduit évidemment pas à l'exploitation économique.
L'espace contemporain rend aussi possibles :
La question intéressante n'est donc pas de savoir quelle fusée serait moralement pure.
Aucune technologie ne l'est.
augmenter nos capacités.
à ce que nous atteignons.
Que faisons-nous
de ce que nous pouvons atteindre ?
Le vocabulaire spatial porte encore souvent les traces d'un imaginaire ancien.
Ces mots ne décrivent pas nécessairement tous les projets spatiaux.
Mais ils révèlent quelque chose de l'imaginaire avec lequel nous avons longtemps appris à penser l'inconnu : ce qui est loin devient un territoire à atteindre, puis éventuellement à posséder.
Or la puissance technique contemporaine donne à cet imaginaire une portée nouvelle.
Si nous pouvons aller plus loin, cela signifie-t-il nécessairement que nous devons reproduire là-bas les mêmes récits qu'ici ?
C'est ici que Robert Saint-Rose redevient étrangement contemporain.
Non parce que sa fusée proposerait un modèle technique alternatif.
Mais parce qu'elle transporte avec elle une question que la puissance pourrait nous faire oublier.
Que voulons-nous réellement emporter vers les étoiles ?Peut-être le véritable enjeu n'est-il pas seulement d'atteindre l'espace.
Il est de savoir quel monde
nous voulons y prolonger.
Kourou :
l'espace a aussi une géographie
Les étoiles semblent n'appartenir à personne. Mais les routes qui permettent de les atteindre partent toujours de quelque part.
C'est l'une des questions que Zétwal permet aujourd'hui de faire apparaître.
Robert Saint-Rose rêve d'espace depuis la Martinique. À quelques centaines de kilomètres au sud, un autre territoire français devient au même moment l'un des grands points de départ de l'aventure spatiale européenne : la Guyane.
de Robert Saint-Rose
de Kourou
La France décide dans les années 1960 d'installer sa nouvelle base spatiale près de Kourou, en Guyane française.
Sa proximité avec l'équateur constitue un avantage majeur pour certains lancements. Le site devient ensuite un élément central du programme spatial européen.
Cette histoire est d'abord celle d'une extraordinaire aventure scientifique, industrielle et technique.
Mais elle possède également une géographie et une histoire politique.
L'une des grandes portes européennes vers l'espace se trouve sur un territoire marqué par l'histoire coloniale.
Cette proximité ne suffit pas à faire du programme spatial européen un simple prolongement du colonialisme.
Elle ne permet pas davantage d'affirmer que Zétwal aurait été conçu comme une critique directe du Centre spatial guyanais.
Ce serait faire dire au film davantage que ce qu'il établit.
Mais la mise en regard ouvre une question légitime.
Lorsqu'un territoire devient stratégique pour une puissance scientifique, économique ou militaire, comment cette histoire est-elle vécue par celles et ceux qui habitent ce territoire ?
Nous regardons spontanément une fusée lorsqu'elle quitte le sol.
Peut-être faut-il parfois regarder aussi le sol qu'elle quitte.
L'espace commence toujours sur Terre.
L'espace n'est pas
hors du monde
Une fusée peut quitter l'atmosphère.
Elle ne quitte pas pour autant l'histoire qui l'a rendue possible.
Derrière un lancement existent des territoires, des ressources, des décisions politiques, des infrastructures, des populations et des représentations du futur.
Qui décide de la destination d'un territoire ?
Qui bénéficie de la puissance qui y est installée ?
Quels récits locaux sont entendus ?
Quels autres futurs pourraient être imaginés ?
Poser ces questions n'oblige pas à condamner l'aventure spatiale.
Cela oblige simplement à ne pas considérer la technique comme si elle se développait hors de toute histoire et de tout territoire.
C'est peut-être ici que la petite fusée de Robert Saint-Rose acquiert une puissance symbolique inattendue.
Elle ne vient pas du centre.
Elle apparaît depuis un jardin, sur une île, portée par un homme qui décide que lui aussi peut regarder vers le ciel.
Il ne demande pas seulement comment atteindre les étoiles. Il déplace celui qui a le droit de les imaginer.Alors la question change encore.
À qui appartient
le droit d'imaginer l'avenir ?
Réouvrir
le possible
Peut-être est-ce finalement ici que l'histoire de Robert Saint-Rose devient la plus précieuse.
Un récit ne change pas les lois de la physique.
Il ne fait pas disparaître les rapports de force, les inégalités, les frontières ou les contraintes matérielles.
Mais il peut modifier quelque chose qui précède parfois l'action elle-même : la frontière de ce que nous croyons possible.
Ce déplacement peut sembler minuscule.
Il ne garantit rien. Mais il ouvre un passage là où l'imaginaire ne percevait jusque-là qu'une frontière.
Une histoire ne prouve pas que tout devient possible pour peu qu'on le désire suffisamment.
Elle ne transforme pas les obstacles réels en simples problèmes de volonté individuelle.
Ce serait confondre ouverture de l'imaginaire et négation du réel.
Mais un récit peut…
Ce qui paraissait réservé à d'autres devient pensable depuis notre propre place.
Celui qui semblait condamné à regarder peut soudain devenir celui qui agit, invente ou raconte.
Une existence peut commencer à se penser autrement que dans le scénario qui lui semblait assigné.
C'est à cet endroit que Zétwal entre en résonance avec une question centrale des Récits Vivants.
Non parce que le film appartiendrait à cette démarche, ni parce qu'il faudrait lui imposer une interprétation extérieure.
Mais parce qu'il permet d'observer, presque expérimentalement, ce qu'un récit peut faire à notre perception du possible.
Nous habitons tous des récits.
Certains nous orientent. Certains nous protègent. Certains nous relient.
D'autres peuvent finir par dessiner autour de nous des frontières devenues si familières que nous cessons même de les percevoir.
Quand l'impossible
devient une histoire
Certaines phrases ne ressemblent pas à des récits.
Elles ressemblent à des constats.
Certaines décrivent peut-être une difficulté réelle.
Mais lorsqu'elles deviennent absolues, elles peuvent aussi finir par fonctionner comme des récits empêchés : des histoires dans lesquelles certains chemins ont disparu avant même d'avoir été explorés.
Le geste n'est alors pas de remplacer une histoire fermée par une nouvelle certitude.
Il consiste d'abord à rouvrir un espace d'exploration.
Et si une autre histoire pouvait aussi être racontée ?Ce « et si » n'est pas une promesse.
Il ne dit pas : « tout est possible ».
Il dit seulement : « tout ce que nous croyons impossible ne l'est peut-être pas de la même manière. »
Quels récits avons-nous reçus ?
Lesquels continuent de nous orienter ?
Lesquels nous empêchent peut-être de percevoir certains possibles ?
Et quelles histoires restent encore à rendre habitables ?
Robert Saint-Rose voulait aller vers les étoiles.
Peut-être son geste nous rappelle-t-il surtout que certains voyages commencent lorsque nous cessons de croire que le chemin appartient aux autres.
La poésie
comme combustible
Dans l'histoire de Robert Saint-Rose, un détail résiste à toutes les lectures trop simples.
Pour construire une fusée, il faut des matériaux, des calculs, de l'énergie et une connaissance du monde physique.
Pourtant, dans Zétwal, un autre élément entre dans l'aventure : la poésie d'Aimé Césaire.
Il serait absurde, bien sûr, de prendre cette rencontre au pied de la lettre.
Un poème ne produit pas la poussée nécessaire à un décollage.
Mais symboliquement, l'image est extraordinaire.
Pour partir, deux formes d'énergie apparaissent.
à la machine de partir.
Matière, calcul, propulsion, technique.
d'imaginer le départ.
Langage, désir, représentation, récit.
La technique peut rendre un voyage matériellement possible.
Encore faut-il qu'un monde puisse imaginer ce voyage comme étant aussi le sien.La poésie n'est pas ici l'antithèse de la science.
Saint-Rose ne renonce pas à la machine pour lui préférer les mots. Il fait tenir les deux ensemble.
Et c'est précisément ce qui rend son geste si singulier : la technique construit le véhicule, tandis que l'imaginaire contribue à ouvrir l'horizon dans lequel ce véhicule prend sens.
La poésie peut alors…
Elle déplace les mots avec lesquels un monde se décrit lui-même.
Elle permet de ne plus coïncider entièrement avec la place que l'histoire ou la société semblaient avoir préparée pour nous.
Le jardin et les étoiles, la Martinique et l'espace, la poésie et la fusée.
C'est peut-être l'une des puissances les plus profondes de la poésie.
Elle ne nous dit pas nécessairement où aller.
Elle peut empêcher le monde existant d'avoir le dernier mot sur ce que nous pouvons devenir.
Une puissance
a besoin d'une direction
Une technologie augmente notre capacité à agir sur le monde.
Mais elle ne nous dit pas, à elle seule, ce qui mérite d'être poursuivi.
Plus notre puissance technique augmente, plus la question de ses finalités devient importante.
Non comme formule scientifique, mais comme manière de rappeler qu'une capacité technique est toujours orientée par des représentations, des valeurs et des désirs.
Nous pouvons apprendre à aller plus vite.
Plus loin.
Plus haut.
Mais vers quoi voulons-nous aller ?C'est ici que la poésie, l'art et les récits cessent d'apparaître comme des ornements autour de la technique.
Ils participent à la conversation par laquelle une société tente de décider ce qu'elle souhaite faire de sa puissance.
La poésie ne propulse pas la fusée.
Elle peut cependant contribuer à propulser l'imaginaire hors des places qui lui semblaient assignées.
Elle ne fournit pas l'énergie du moteur.Elle peut fournir l'énergie du possible.
Peut-être est-ce cela que la rencontre improbable entre une fusée et un poète nous laisse encore aujourd'hui.
Nous avons besoin de machines
capables d'aller loin.
Mais aussi de récits capables
de nous demander pourquoi.
À qui appartiennent
les étoiles ?
Après Robert Saint-Rose, Kourou, Césaire et les nouvelles puissances spatiales, la question finit par revenir.
Elle semble d'abord presque enfantine.
Les étoiles sont là depuis bien avant nous. Comment pourraient-elles appartenir à quelqu'un ?
Pourtant, dès que les êtres humains acquièrent la capacité de quitter la Terre, la question cesse d'être seulement poétique.
« Appartenir » peut vouloir dire plusieurs choses.
Qui peut revendiquer un territoire, une ressource ou un usage dans l'espace ?
Qui possède les moyens techniques et financiers permettant d'y accéder ?
Qui décide des priorités, des infrastructures et des finalités de l'exploration spatiale ?
Qui peut se reconnaître dans les histoires que nous racontons sur l'avenir humain au-delà de la Terre ?
Ces quatre questions ne sont pas équivalentes.
Les règles juridiques de l'espace, les intérêts économiques, les choix politiques et les imaginaires collectifs possèdent chacun leur histoire et leurs conflits.
Mais ils peuvent aussi se rencontrer.
Car celui qui possède les moyens d'agir acquiert souvent aussi une capacité considérable à raconter ce que l'avenir devrait être.
Le ciel peut porter plusieurs récits.
La petite fusée de Robert Saint-Rose ne rivalise évidemment pas avec les grandes puissances spatiales.
Sa force se situe ailleurs.
Elle rappelle qu'on peut être tenu loin des lieux de puissance sans être pour autant condamné à regarder l'avenir depuis les récits des autres.Et si le véritable enjeu était de ne pas réduire les étoiles à un seul récit ?
Chaque époque projette quelque chose d'elle-même dans le ciel.
Des dieux. Des cartes. Des signes. Des rêves. Des connaissances. Des machines.
Notre époque y projette aussi ses marchés, ses rivalités, ses infrastructures et ses promesses technologiques.
Rien de cela n'épuise pourtant ce que les étoiles peuvent signifier.
Que ce qui peut être techniquement atteint finisse par n'être imaginé qu'en termes de conquête, d'exploitation, de compétition ou de propriété.
Mais répondre à ce récit par un autre récit unique ne suffirait pas.
Il ne s'agit pas de déclarer que l'espace devrait être uniquement contemplatif.
Ni d'opposer systématiquement la poésie à la science, l'écologie à l'exploration, ou le commun à toute initiative privée.
Il s'agit peut-être plutôt de préserver la possibilité de plusieurs récits en conversation.
Robert Saint-Rose regardait le ciel depuis la Martinique.
Sa machine était fragile, son projet improbable, son aventure presque impossible à classer.
Et pourtant, plus d'un demi-siècle plus tard, son geste continue de poser une question aux fusées infiniment plus puissantes qui traversent aujourd'hui notre ciel.
Jusqu'où pouvons-nous allersans cesser de nous demander
quel monde nous voulons y emmener ?
Il reste
le film
Après toutes ces questions, peut-être faut-il finalement revenir au point de départ.
Un homme en Martinique.
Une étrange construction blanche. Un jardin. Le ciel au-dessus de lui.
Et cette idée presque impossible : partir vers les étoiles.
Nous avons essayé de suivre quelques-uns des chemins que cette histoire ouvre : l'histoire coloniale, Kourou, la puissance technique, les nouveaux acteurs du spatial, Césaire, la poésie, l'imaginaire et la possibilité de raconter autrement l'avenir.
Mais Zétwal ne se laisse peut-être pas entièrement ramener à l'une de ces lectures.
Documentaire ?
Conte ?
Reconstruction ?
Poème cinématographique ?
Peut-être la force du film tient-elle aussi à notre hésitation devant lui.
Tout comprendre serait peut-être une manière de refermer trop vite ce qu'il ouvre.
Gilles Elie-Dit-Cosaque semble préserver cette zone d'incertitude.
Et le spectateur reste devant quelque chose de beaucoup plus intéressant qu'une réponse : une histoire qui continue de travailler l'imaginaire après sa fin.
les étoiles.
Zétwal
Le mieux reste encore de découvrir le film et de laisser chacun décider de ce qu'il vient déplacer dans sa propre manière de regarder cette histoire.
Nous parlons beaucoup aujourd'hui de notre capacité à retourner vers la Lune, à atteindre Mars, à multiplier les satellites et peut-être un jour à exploiter des ressources au-delà de la Terre.
Ces questions sont immenses.
Mais Zétwal en fait apparaître une autre, plus discrète.
Car l'avenir ne se construit pas seulement avec des moteurs, des capitaux, des infrastructures et des calculs.
Il se construit aussi avec les histoires qui nous disent ce qui mérite d'être désiré, qui peut prendre part à l'aventure, ce qui doit être préservé et quels mondes nous sommes capables d'imaginer.
C'est peut-être pour cela que la petite aventure de Robert Saint-Rose continue de nous parvenir, plus d'un demi-siècle après son étrange projet.
Toutes les fusées ne nous conduisent peut-être pas au même endroit.
Certaines nous emmènent
dans l'espace.
D'autres déplacent l'endroit
depuis lequel nous regardons
les étoiles.
Les Récits Vivants
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