AVANT MÊME QUE NOUS AYONS RÉPONDU : De la posture juste à la posture dialogique
De la posture juste
à la posture dialogique
Comment rester en relation lorsque nos récits du monde s'opposent
Quelqu'un prononce une phrase.
Elle concerne peut-être l'immigration, l'écologie, l'identité, le féminisme, la sécurité, les générations, la politique ou la technologie.
Nous ne sommes pas d'accord.
Mais quelque chose s'est déjà produit
avant même que nous ayons construit notre réponse.Le corps s'est légèrement tendu.
Une émotion est apparue.
Une interprétation s'est formée.
Nous avons peut-être déjà commencé à situer celui qui parle.
Nous n'avons parfois entendu que quelques mots.
Et pourtant une histoire entière est déjà en train de se construire.Mais nous répondons aussi à tout ce que cette idée représente pour nous.
C'est peut-être ici que commence l'une des difficultés majeures du dialogue contemporain.
Nous pensons souvent que la qualité d'une conversation dépend principalement de la qualité des arguments échangés.
« Que vais-je répondre ? »
Depuis quelle posture suis-je en train de recevoir ce qui me contredit ?Car avant les arguments, avant les preuves, avant même parfois les mots,
existe la posture depuis laquelle nous rencontrons l'autre. C'est par elle que commence notre traversée.
Thierry Janssen
et la Posture juste
Face à cette question de la posture qui précède nos réponses, une démarche mérite particulièrement d'être rencontrée.
Thierry Janssen, ancien chirurgien devenu médecin-psychothérapeute, explore depuis de nombreuses années les relations entre le corps, la psychologie, la conscience et notre manière d'être au monde.
En 2015, il fonde à Bruxelles l'École de la Présence thérapeutique, initialement destinée aux professionnels de la relation d'aide et du soin.
Après la publication de son livre La Posture juste en 2020, cette démarche s'élargit.
L'école devient en 2021 l'École de la Posture juste.
Une démarche d'abord développée autour de la relation thérapeutique et de la présence.
Publication du livre dans lequel Thierry Janssen approfondit cette recherche d'ajustement.
La démarche s'ouvre plus largement au-delà du seul champ thérapeutique.
Dans cette approche, la posture ne désigne pas seulement une position physique.
Elle engage notre manière entière d'être présent à ce qui advient.Percevoir les tensions, les sensations, les mouvements et les réactions qui précèdent parfois la pensée.
Observer les peurs, les automatismes, les conditionnements et les mécanismes de protection.
Développer une présence permettant de ne pas être entièrement confondu avec nos premières réactions.
La recherche d'une posture juste ne consiste donc pas à trouver une attitude parfaite que l'on pourrait reproduire en toutes circonstances.
Elle invite plutôt à développer une capacité d'ajustement : percevoir ce qui se passe, reconnaître ce qui nous traverse et répondre aux circonstances avec davantage de présence.
Avant de chercher la bonne réponse, peut-être faut-il regarder depuis quel endroit en nous cette réponse est en train de naître.
Cette présence à soi devient particulièrement intéressante lorsque nous rencontrons quelqu'un qui ne partage pas notre représentation du monde.
Car alors, ce qui réagit en nous n'est pas seulement le corps.
C'est aussi l'histoire à travers laquelle nous donnons sens au réel. Entre la réaction et la réponse, un espace peut apparaître.
Thierry Janssen ·
La Posture juste
École de la Posture juste
Entre la réaction
et la réponse
Nous ne choisissons pas toutes nos premières réactions.
Quelque chose nous inquiète.
Le corps se contracte.
Quelqu'un nous contredit.
Nous préparons déjà notre réponse.
Une situation menace ce que nous croyons, ce que nous défendons ou l'image que nous avons de nous-mêmes.
Nous cherchons à nous protéger.
Le corps réagit parfois avant que nous sachions ce que nous allons penser.
Colère, peur, irritation, inquiétude ou sentiment d'être menacé apparaissent.
Répondre, corriger, se défendre, attaquer, se retirer.
Ces mouvements ne surgissent pas nécessairement de nulle part.
Ils peuvent porter l'empreinte de notre éducation, de nos expériences, de nos habitudes, de nos blessures, de nos peurs ou des manières dont nous avons appris à nous protéger.
La première réaction mérite donc d'être entendue.
Mais elle n'est pas obligée de devenir notre dernier mot.
Entre ce qui nous arrive et ce que nous allons en faire,
un espace peut apparaître.quelque chose peut ne pas être immédiatement décidé.
Être présent ne signifie pas supprimer la réaction.
Cela signifie pouvoir la percevoir sans être immédiatement obligé de lui obéir.Qu'est-ce qui vient de se passer en moi ?
Qu'est-ce que cette parole vient toucher ?
Suis-je en train d'écouter ou déjà de préparer ma défense ?
Ai-je besoin de répondre immédiatement ?
Quelque chose survient.
Quelque chose s'active.
Je remarque.
Je choisis.
J'agis.
La présence ne nous garantit pas de trouver la bonne réponse. Elle nous permet seulement de ne pas confondre automatiquement notre première réaction avec la seule réponse possible.
Car lorsque quelqu'un nous contredit, ce qui s'active en nous n'est pas seulement une émotion.
Ce n'est pas seulement une tension corporelle.
Ce n'est même pas seulement un mécanisme de protection.
Une certaine manière de raconter le monde vient elle aussi d'être touchée.Nous rencontrons le réel avec notre corps, nos émotions, notre mémoire.
Mais nous le rencontrons aussi à travers des histoires. PROCHAIN SEUIL · LE MONDE À TRAVERS NOS RÉCITS
Le récit
empêché
Un récit vivant peut être transformé par ce qu'il rencontre.
Mais quelque chose change lorsque la rencontre ne peut plus réellement modifier l'histoire à travers laquelle nous comprenons le monde.
Le récit continue de parler. Mais il n'écoute plus.J'appelle récit empêché un récit qui ne peut plus être réellement déplacé par ce qu'il rencontre.
Il ne s'agit pas simplement d'une conviction forte.
Une conviction peut être profonde, argumentée, engagée et néanmoins continuer à rencontrer le réel.
Le récit empêché fonctionne autrement.
Ce qu'il rencontre n'est plus véritablement susceptible de le transformer.
Une certaine manière de comprendre le monde.
Une information, une contradiction, une rencontre.
Ce qui aurait pu interroger le récit devient une raison supplémentaire de ne plus l'interroger.
Le paradoxe est profond. Même ce qui contredit le récit peut finir par devenir une confirmation du récit.
Car l'autre n'apparaît plus comme quelqu'un susceptible de nous apprendre quelque chose.
L'autre peut encore introduire quelque chose que je n'avais pas prévu.
L'autre est ramené à une catégorie déjà disponible.
La catégorie peut être utile pour décrire une réalité collective.
Elle devient dangereuse lorsqu'elle nous dispense de rencontrer la personne.Tout désaccord n'est pas un récit empêché.
Refuser une position, maintenir une limite, défendre une valeur ou considérer qu'une affirmation est fausse ne signifie pas que nous sommes fermés au dialogue.
La fermeture commence lorsque plus rien de ce que nous rencontrons ne peut modifier notre manière de comprendre ce que nous rencontrons.Existe-t-il quelque chose qui pourrait me conduire à modifier ma position ?
Si la réponse est toujours « rien », peut-être ne sommes-nous plus seulement en train de défendre une conviction.Lorsque je ne rencontre plus l'autre, mais seulement la place que mon récit lui avait déjà assignée,
le récit n'interprète plus seulement la rencontre. Il l'empêche.Si nous pouvons observer que notre récit est en train de se refermer,
alors nous ne sommes peut-être pas entièrement enfermés en lui.
Il ne s'agit pas d'abandonner nos convictions.
Il ne s'agit pas davantage de considérer que toutes les positions se valent.
Il s'agit d'apprendre à tenir une position sans fermer la relation. PROCHAIN SEUIL · LA POSTURE DIALOGIQUE
De la posture juste
à la posture dialogique
La présence à soi ouvre un espace. Le dialogue demande d'apprendre à habiter cet espace avec l'autre.
La recherche d'une posture juste nous invite à observer l'état depuis lequel nous agissons.
Elle nous rappelle que notre manière de répondre dépend aussi de notre corps, de nos émotions, de nos automatismes et de notre qualité de présence.
Mais lorsque nous entrons dans un désaccord profond, une dimension supplémentaire apparaît.
Nous ne rencontrons pas seulement une personne et ses arguments.
Deux manières de raconter le monde entrent en relation.
expériences
valeurs
mémoire
peurs
espérances
expériences
valeurs
mémoire
peurs
espérances
J'appelle posture dialogique la capacité à habiter une conviction, une valeur ou un récit sans considérer que la relation doit disparaître dès qu'ils sont contestés.
Tenir sa placesans empêcher l'autre d'habiter la sienne.
Dialoguer ne signifie pas ne plus avoir de position.
Toutes les affirmations ne se valent pas.
L'ouverture à l'autre n'exige pas de renoncer à soi.
Une conversation peut rester féconde sans produire d'accord.
Je peux défendre ce qui compte pour moi.
conviction · limite · valeurJe peux reconnaître que quelque chose m'échappe encore.
écoute · question · déplacementL'ouverture n'est pas le contraire de la fermeté. Elle est peut-être une autre manière d'être ferme : suffisamment ancré pour ne pas avoir besoin de supprimer l'altérité.
Remarquer ce qui se passe en moi lorsque l'autre me contredit.
Ne pas transformer immédiatement ma première interprétation en certitude sur l'autre.
Chercher ce que l'autre veut réellement dire, plutôt que répondre seulement à ce que j'imagine qu'il pense.
Conserver la possibilité de dire non, de contester, de poser une limite ou de défendre une valeur.
Accepter que la rencontre puisse modifier quelque chose dans ma compréhension, même sans changer entièrement ma position.
À la fin d'une conversation, nous pouvons toujours penser des choses profondément différentes.
L'un peut continuer à considérer une politique nécessaire, l'autre dangereuse.
L'un peut privilégier la protection, l'autre l'ouverture.
L'un peut insister sur l'héritage, l'autre sur la transformation.
La réussite du dialogue n'est donc pas nécessairement la disparition du désaccord.Certaines tensions humaines ne demandent peut-être pas à être définitivement résolues.
Elles demandent à être habitées.Lorsque chacun cesse de vouloir réduire l'autre à son propre récit, quelque chose devient possible.
Je peux continuer à penser que tu te trompes.
Mais puis-je encore considérer que quelque chose dans ce que tu dis pourrait m'apprendre quelque chose ?Mais cette posture ne dépend pas seulement de notre volonté individuelle.
Nous parlons dans des espaces qui favorisent certaines manières de nous rencontrer et en découragent d'autres.
Que devient le dialogue lorsque tout autour de nous récompense la réaction ? PROCHAIN SEUIL · LES MACHINES À POLARISER
Les machines
à polariser
Nos désaccords ne se déroulent pas dans un espace neutre.
Nous pouvons apprendre à percevoir nos réactions, à interroger nos récits et à maintenir la relation dans le désaccord.
Mais nous accomplissons aujourd'hui une part croissante de nos conversations dans des environnements qui favorisent d'autres mouvements.
Rapidité. Visibilité. Réaction. Simplification. Appartenance.
L'architecture de l'espace dans lequel nous parlons transforme aussi notre manière de parler.Les données de l'European Social Survey invitent justement à ne pas raconter trop vite une Europe coupée en deux blocs homogènes.
La polarisation existe donc, mais elle possède une géographie, une histoire et plusieurs lignes de différenciation.
Le problème n'est pas que les différences existent. Le problème commence lorsque toute différence doit devenir une frontière entre deux mondes supposés incompatibles.
Dans les espaces numériques, toutes les paroles ne possèdent pas la même capacité à attirer l'attention.
Ce qui provoque attire plus facilement le regard.
Réagir immédiatement devient plus facile que prendre le temps.
Une opposition nette circule mieux qu'une tension complexe.
Montrer son camp peut devenir aussi important que comprendre la question.
Plus la réaction devient visible, plus elle peut susciter de nouvelles réactions.
Les réseaux sociaux ne suffisent pas à expliquer la polarisation politique.
Les conflits sociaux, les inégalités, les transformations culturelles, les crises économiques, les migrations, les guerres et les histoires nationales comptent aussi.
Le numérique n'invente pas nécessairement nos fractures. Il peut modifier leur vitesse, leur visibilité et leur intensité.Autrement dit :
précisément les gestes dont la posture dialogique a besoin.Je parle avec toi pour comprendre ce qui nous sépare.
Je parle devant les autres pour montrer de quel côté je suis.
Dans une conversation publique, nous ne répondons parfois plus seulement à notre interlocuteur.
Nous répondons aussi à ceux qui nous regardent, à ceux dont nous attendons l'approbation, ou au groupe auquel nous voulons montrer notre fidélité.
L'autre devient alors moins un interlocuteur qu'une scène sur laquelle affirmer notre identité.Lorsque je m'apprête à commenter une publication,
suis-je encore en train de parler à quelqu'un ? Ou suis-je déjà en train de parler de lui devant mon propre camp ?Nous ne contrôlons pas l'ensemble de ces architectures.
Mais nous pouvons parfois interrompre leur logique.
Mais ralentir individuellement ne suffira probablement pas.
Si nos espaces communs façonnent nos manières de nous rencontrer,
alors nous devons aussi apprendre à construire des lieux qui rendent le dialogue possible. PROCHAIN SEUIL · CRÉER DES ESPACES D'HOSPITALITÉ NARRATIVE
Créer des espaces
d'hospitalité narrative
Le dialogue ne dépend pas seulement de la qualité des personnes. Il dépend aussi de la qualité des espaces qui les accueillent.
Nous demandons souvent aux individus d'être plus ouverts, plus attentifs, plus capables d'écouter ceux qui ne pensent pas comme eux.
Mais cette demande oublie parfois une dimension essentielle.
Certaines situations facilitent l'écoute et la nuance. D'autres rendent presque immédiatement la défense, la méfiance ou la confrontation plus probables.
Une posture dialogique a besoin d'un milieu dans lequel elle puisse respirer.J'appelle hospitalité narrative la capacité d'un espace, d'une conversation ou d'une communauté à accueillir plusieurs récits sans exiger immédiatement leur fusion ou leur élimination.
Faire une place à l'autre sans devoir devenir l'autre.Une parole peut être entendue et néanmoins contestée.
Une relation peut nécessiter des limites explicites.
Les faits et les arguments continuent de compter.
Le désaccord peut demeurer après une rencontre féconde.
Peut-être posons-nous trop souvent la question : « Qui a raison ? » avant d'avoir posé celle-ci : « Quel espace permettrait à ce désaccord d'être réellement pensé ? »
Ne pas obliger la réponse immédiate.
Pouvoir parler sans humiliation.
Chercher ce que nous n'avons pas compris.
Protéger la relation de la violence.
Autoriser les réponses non binaires.
Pouvoir changer sans perdre la face.
Il existe une difficulté rarement reconnue dans nos débats :
changer d'avis possède parfois un coût social.Modifier une position peut être vécu comme une faiblesse, une trahison de son groupe ou la reconnaissance publique d'une défaite.
Deux positions cherchent à l'emporter.
Deux positions explorent ce qui existe entre elles, autour d'elles et au-delà d'elles.
Lorsque deux récits cessent momentanément de chercher à s'absorber, un troisième espace peut apparaître.
Qu'est-ce qui compte profondément pour toi dans cette question ?
Qu'est-ce que tu cherches à protéger ?
Qu'est-ce que ma position semble menacer dans ton récit ?
Existe-t-il quelque chose que nous cherchons tous les deux à préserver, malgré notre désaccord ?
Peut-être ne s'agit-il plus de déterminer quel terme doit détruire l'autre,
mais comment habiter leur tension.Un monde commun n'est pas un monde dans lequel tout le monde raconte la même histoire.
C'est un monde dans lequel plusieurs histoires peuvent encore parler d'une réalité qu'elles partagent.L'hospitalité narrative ne consiste pas seulement à accueillir des paroles.
Elle consiste à préserver la possibilité qu'une rencontre produise encore quelque chose que personne n'avait entièrement prévu.Les lieux dans lesquels nous échangeons aujourd'hui
nous permettent-ils encore d'être transformés par ceux que nous rencontrons ?La posture juste commence par une attention à ce qui se passe en soi.
La posture dialogique ajoute une attention à ce qui se passe entre nous.
Mais peut-être faut-il encore aller plus loin : prendre soin des milieux dans lesquels nos récits deviennent possibles. PROCHAIN SEUIL · VERS UNE ÉCOLOGIE DE LA RELATION
Vers une écologie
de la relation
Nous ne sommes jamais seulement des individus face à des individus. Nous habitons des milieux qui nous transforment autant que nous les transformons.
Le mot écologie désigne d'abord une pensée des relations.
Aucun organisme vivant n'existe indépendamment de son milieu, des échanges qu'il entretient avec lui et des autres formes de vie qui l'entourent.
Peut-être pouvons-nous regarder nos vies sociales de la même manière.
Une relation humaine ne dépend jamais seulement de deux personnes.Depuis quel état suis-je en train d'agir ?
Comment maintenir la relation dans le désaccord ?
Quel milieu permet à plusieurs récits de se rencontrer ?
Nos conversations sont influencées par nos états intérieurs, mais aussi par nos histoires, nos appartenances, nos institutions, nos technologies et les récits qui circulent autour de nous.
Peut-être qu'une société ne se fragilise pas seulement lorsqu'elle accumule les désaccords. Elle se fragilise lorsque disparaissent les espaces dans lesquels ses désaccords peuvent encore être habités.
Les différences observées entre générations, genres et régions européennes ne sont pas nécessairement en elles-mêmes un problème.
Une démocratie vivante contient des divergences, des conflits d'intérêts, des visions différentes de l'avenir.
La question décisive est peut-être moins de savoir si nous sommes différents que de savoir ce que nous faisons de nos différences.Rien ne rend cette trajectoire entièrement inévitable.
Je remarque ce qui me traverse.
Je cherche ce que tu veux dire.
Nous changeons les conditions de la rencontre.
Prendre soin d'une relation ne signifie pas empêcher le conflit.
Cela signifie préserver les conditions qui permettent au conflit de ne pas détruire toute possibilité de relation.
Le désaccord peut être vif sans que l'autre cesse d'appartenir au monde commun.Introduire du temps entre ce qui nous atteint et notre réponse.
Résister aux récits qui réduisent une personne à une catégorie.
Chercher ce qui demeure commun sans effacer les différences.
Poser les limites nécessaires pour que le dialogue ne devienne pas violence.
Maintenir une possibilité d'évolution lorsque tout semble déjà décidé.
Les récits eux-mêmes constituent une partie de notre environnement.
Certains ferment. Certains assignent. Certains divisent le monde entre innocents et coupables, purs et impurs, nous et eux.
D'autres permettent de traverser la complexité sans abolir les différences.
La question devient alors : quels récits rendent le monde plus habitable ?Une écologie de la relation ne cherche donc pas un monde sans conflits.
Elle cherche un monde dans lequel le conflit ne détruit pas nécessairement la possibilité du commun.Lorsque nous parlons de ceux qui ne pensent pas comme nous,
nos paroles rendent-elles encore possible une rencontre future ?Nous étions partis d'une question de posture.
Elle nous conduit maintenant vers une question plus vaste : celle de la qualité du monde relationnel que nous fabriquons ensemble.
Peut-être qu'habiter un monde commun commence précisément ici. PROCHAIN SEUIL · HABITER LE DÉSACCORD
Habiter
le désaccord
Peut-être n'avons-nous pas besoin d'être d'accord pour continuer à appartenir au même monde.
Deux personnes sont assises face à face.
Elles parlent du climat, de l'immigration, de l'identité, de la sécurité ou de l'avenir de leur pays.
Très vite, elles découvrent qu'elles ne regardent pas la situation depuis le même endroit.
Deux phrases opposées. Peut-être aussi deux inquiétudes qui cherchent chacune à protéger quelque chose.
Le dialogue commence parfois lorsque nous cessons de demander : « Comment lui montrer qu'il a tort ? » pour essayer de demander : « Qu'est-ce que cette personne cherche à préserver ? »
Nos opinions politiques ne sont pas toujours de simples constructions rationnelles.
Elles peuvent être liées à des expériences, des appartenances, des blessures, des souvenirs, des valeurs et des espérances.
Chercher à comprendre comment une personne en est arrivée à une position ne signifie pas adopter cette position.
Certaines affirmations doivent être réfutées. Certaines conduites doivent être empêchées. Certaines limites doivent être clairement posées.
Mais contester une idée n'oblige pas nécessairement à abolir la personne qui la porte.Nous imaginons souvent qu'une bonne conversation devrait se terminer par une résolution.
Quelqu'un convainc l'autre. Un compromis apparaît. Une synthèse clôt la discussion.
Mais certaines questions humaines ne se laissent pas résoudre aussi facilement.
Une conversation peut être féconde simplement parce que chacun en ressort avec une représentation moins pauvre de l'autre.Rien n'oblige pourtant les deux personnes à penser la même chose.
La difficulté consiste précisément à ne sacrifier entièrement aucun de ces deux mouvements.
Nous retrouvons alors notre point de départ.
Avant de chercher la bonne formule, le bon argument ou la meilleure stratégie, une question plus élémentaire demeure.
Depuis quel endroit suis-je en train de rencontrer l'autre ?Elles ne sont toujours pas d'accord.
Pourtant, quelque chose a changé.
Entre elles, il reste un passage.Habiter le désaccord, ce n'est pas renoncer à nos convictions.
C'est refuser que toute différence devienne nécessairement une impossibilité de monde commun.Pensez à quelqu'un dont une conviction vous paraît profondément éloignée de la vôtre.
Qu'est-ce que cette personne cherche peut-être à protéger que vous n'avez jamais réellement essayé de voir ? Comprendre n'oblige pas à approuver.Le monde commun ne commence peut-être pas lorsque nous sommes enfin tous d'accord.
Il commence lorsque nos différences cessent de nous empêcher de reconnaître que nous devons encore habiter quelque chose ensemble.Nous sommes partis de la recherche d'une posture juste.
Nous avons rencontré le corps, le récit, le désaccord, les architectures numériques, l'hospitalité narrative et l'écologie de la relation.
Il reste maintenant une dernière question : quelle manière d'être au monde tout cela dessine-t-il ? PROCHAIN SEUIL · LA JUSTE PLACE
La juste
place
Peut-être que la posture juste n'est pas seulement une manière de se tenir en soi.
Peut-être est-elle une manière de prendre place dans le monde.
La démarche développée autour de la posture juste nous rappelle quelque chose de fondamental : notre manière d'agir ne commence pas avec nos arguments.
Elle commence plus profondément, dans notre manière d'être présents, d'écouter ce qui se passe en nous et de rencontrer ce qui arrive.
Mais lorsque cette intuition est replacée dans un monde traversé par la polarisation, elle prend une portée nouvelle.
La question n'est plus seulement : « Comment être juste avec moi-même ? » Elle devient aussi : « Comment prendre une place juste parmi les autres ? »Une place qui ne cherche ni à disparaître, ni à occuper tout l'espace.
Renoncer à sa voix, à ses limites, à ce qui compte.
Transformer sa vérité en totalité.
Trouver sa juste place ne signifie pas devenir moins présent. Cela signifie être pleinement là sans avoir besoin que l'autre disparaisse.
Percevoir ce qui se passe avant de réagir.
Choisir depuis quel endroit nous voulons agir.
Reconnaître les histoires à travers lesquelles nous interprétons le monde.
Permettre à une autre expérience du monde de nous atteindre.
Créer un espace où plusieurs récits peuvent exister sans s'abolir.
Prendre soin des conditions dans lesquelles nos relations deviennent possibles.
Continuer à partager une réalité malgré nos différences.
Il serait facile de confondre cette recherche avec une invitation à toujours choisir une position moyenne.
Ce n'est pas ce dont il s'agit.
Il existe des situations où prendre une position claire, dire non, protéger quelqu'un ou poser une limite constitue précisément la posture la plus juste.
La posture juste pourrait précisément consister à apprendre à habiter cette tension.
Je reconnais ce qui m'habite.
Je reconnais que tu n'es pas moi.
Nous cherchons ce qui peut encore être habité ensemble.
Les différences politiques observées entre générations, entre femmes et hommes ou entre régions européennes nous disent quelque chose de nos sociétés.
Mais elles ne nous condamnent pas nécessairement à vivre dans des mondes séparés.
Les différences deviennent véritablement dangereuses lorsque nous perdons les lieux, les gestes et les récits permettant encore de les traverser.Nous ne transformerons probablement pas à nous seuls les architectures politiques, médiatiques et numériques qui organisent notre époque.
Mais nous pouvons commencer dans des espaces beaucoup plus proches.
Lors de votre prochain désaccord important, avant de répondre, accordez-vous quelques secondes.
Ni s'effacer.
Ni envahir.
Peut-être est-ce cela que nous avons à réapprendre dans les années qui viennent.
Non pas supprimer les différences.
Non pas fabriquer artificiellement du consensus.
Non pas renoncer aux convictions.
Mais retrouver des manières de demeurer différents sans devenir étrangers au même monde.Dans un monde qui nous pousse si souvent à choisir un camp,
pouvons-nous apprendre à tenir notre place sans retirer à l'autre le droit d'habiter la sienne ?La posture juste commence peut-être par une écoute intérieure.
Mais elle trouve son accomplissement dans la relation.
Car trouver sa juste place, c'est peut-être finalement apprendre à habiter le monde sans cesser de faire une place au monde. ZÉPHYR AVENEL · LES RÉCITS VIVANTS
Pour poursuivre
la traversée
Cet article est né d'une rencontre entre plusieurs chemins : une recherche sur la polarisation européenne, la pensée de Thierry Janssen autour de la posture juste, et une interrogation plus ancienne sur notre capacité à habiter un monde commun.
La polarisation politique européenne
Cette réflexion prolonge la lecture d'une analyse publiée dans The Conversation, à partir de données de l'European Social Survey.
Elle montre que les différences politiques européennes ne peuvent être comprises à travers une seule opposition : elles se structurent différemment selon les générations, le genre, les régions et les questions considérées.
Lire l'étude présentée dans The Conversation →La Posture juste
Médecin et psychothérapeute, Thierry Janssen développe une approche corporelle, psychologique et spirituelle de la posture juste.
Son travail invite notamment à observer les mécanismes qui nous traversent afin de chercher une manière d'agir davantage ajustée aux circonstances et respectueuse de la vie en soi et autour de soi.
Découvrir La Posture juste →L'École de la Posture juste
Fondée par Thierry Janssen en 2015 sous le nom d'École de la Présence thérapeutique, l'école est devenue l'École de la Posture juste.
Son projet élargit progressivement une interrogation initialement liée à la relation de soin vers une question beaucoup plus vaste : comment participer à un monde plus conscient, plus juste et plus vivant ?
Découvrir l'École de la Posture juste →
Habitons-nous encore
le même monde ?
Avant la question de la posture, il y avait celle du monde commun.
Que se passe-t-il lorsque générations, territoires, sensibilités politiques et expériences sociales ne racontent progressivement plus la même réalité ?
Lire « Habitons-nous encore le même monde ? » →Observer les fractures, les différences et les récits qui structurent nos sociétés.
Chercher comment demeurer en relation lorsque nos visions du monde divergent.
C'est précisément dans cet espace que s'inscrit la démarche des Récits Vivants.
Non pas chercher le récit qui remplacerait tous les autres, mais explorer les conditions dans lesquelles plusieurs manières d'habiter le monde peuvent se rencontrer, se questionner et parfois se transformer.
Un récit devient vivant lorsqu'il laisse encore une possibilité de déplacement. Explorer les Récits Vivants →Cet article ne cherche pas à présenter la pensée de Thierry Janssen comme une théorie de la polarisation politique.
Il propose une mise en résonance : partir de la notion de posture juste pour explorer ce qu'elle peut nous aider à penser lorsque nous rencontrons des personnes dont l'expérience, les valeurs ou les récits diffèrent des nôtres.
Une résonance n'est pas une équivalence.Thierry Janssen, La Posture juste, L'Iconoclaste, 2020.
École de la Posture juste, fondée par Thierry Janssen à Bruxelles.
Rory Fitzgerald, « How polarised is European politics? Here's how your generation, gender and where you live affect what you believe », The Conversation, 11 août 2026.
European Social Survey, données longitudinales européennes mobilisées dans l'analyse de la polarisation politique.
Nous ne choisissons pas toujours le monde dans lequel une conversation commence.
Mais nous participons, par notre manière d'y prendre place, au monde dans lequel elle peut continuer. ZÉPHYR AVENEL · LES RÉCITS VIVANTS
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