Habitons-nous encore le même monde ?
Habitons-nous encore
le même monde ?
Ce que les nouvelles fractures européennes nous apprennent sur le monde commun
Nous vivons ensemble.
Mais voyons-nous encore le même monde ?
Il existe une manière rassurante de raconter la polarisation politique contemporaine.
D'un côté, les jeunes seraient devenus progressistes. De l'autre, les générations plus âgées resteraient conservatrices.
Les villes regarderaient vers l'ouverture quand les territoires périphériques chercheraient davantage la protection.
Les uns parleraient du climat, de diversité et de transformation ; les autres de frontières, de continuité et de sécurité.
Cette représentation possède la force des récits simples : elle permet immédiatement de comprendre ce qui semble nous arriver.
Mais elle possède également leur faiblesse.
La réalité est beaucoup plus entremêlée.
Une analyse récente présentée par Rory Fitzgerald, à partir de l'European Social Survey et portant sur l'évolution des attitudes politiques européennes entre 2002 et 2023, montre que les fractures qui traversent nos sociétés ne suivent pas une seule ligne.
Elles se croisent.
Et derrière ces différences apparaît une question plus profonde que celle de savoir si l'Europe se déplace politiquement vers la gauche ou vers la droite.
Que devient une société lorsque ceux qui la composent commencent à faire l'expérience du monde depuis des réalités de plus en plus différentes ?
La polarisation n'est pas
celle que nous imaginons
Les données confirment d'abord une intuition largement répandue.
Dans les différentes régions européennes étudiées, les jeunes interrogés ont tendance à se situer politiquement davantage à gauche que les générations plus âgées.
À première vue, le paysage semble donc relativement simple.
Mais dès que l'on regarde plus attentivement, cette première image se complique.
En Europe orientale, par exemple, les générations plus âgées connaissent davantage de fluctuations et montrent, dans les dernières enquêtes étudiées, un déplacement plus net vers la droite.
Les jeunes interrogés de cette même région évoluent dans une direction différente.
Une fracture générationnelle semble donc effectivement émerger.
Elle traverse la jeunesse elle-même.
Lorsque l'on introduit le genre dans l'analyse, les trajectoires deviennent encore plus intéressantes.
Chez les générations plus âgées, les positions politiques des hommes et des femmes évoluent généralement de manière assez proche.
Chez les plus jeunes, en revanche, les écarts sont sensiblement plus importants.
Europe du Nord
Le phénomène est particulièrement marqué en Europe du Nord, où les jeunes femmes se situent régulièrement davantage à gauche que les jeunes hommes.
En Europe orientale, le mouvement apparaît différent : jeunes hommes et jeunes femmes semblent davantage se rapprocher idéologiquement au fil du temps, même si les jeunes femmes restent globalement positionnées plus à gauche.
L'étude relève également que les positions des jeunes femmes, notamment en Europe occidentale, connaissent davantage de variations selon les périodes.
Certaines de ces variations coïncident avec des moments historiques majeurs : crise financière mondiale de 2008, puis pandémie de Covid-19 à partir de 2020.
La polarisation européenne ressemble moins à une frontière qu'à une géographie.
À partir des résultats présentés par Rory Fitzgerald, The Conversation, 11 août 2026 — données de l'European Social Survey, 2002–2023.
La fracture inattendue
du climat
Nous croyons souvent savoir où passe la frontière générationnelle.
Le changement climatique fournit un exemple particulièrement révélateur de la manière dont les données peuvent résister aux représentations que nous avons déjà construites.
Le récit dominant pourrait laisser croire à une opposition relativement évidente : les jeunes seraient profondément préoccupés par le climat tandis que les générations âgées le seraient beaucoup moins.
Or les résultats présentés par Rory Fitzgerald à partir de l'European Social Survey ne confirment pas clairement cette représentation.
L'inquiétude climatique n'est pas fortement divisée selon les générations.
En Europe orientale et occidentale, les personnes plus âgées interrogées ont même, à plusieurs moments, déclaré des niveaux d'inquiétude comparables — parfois légèrement supérieurs — à ceux des groupes plus jeunes.
Dans l'ensemble, les différences générationnelles existent, mais elles restent modérées et ne suivent pas systématiquement le schéma que nous attendrions.
Une autre ligne de fracture apparaît pourtant avec beaucoup plus de netteté.
La différence remarquable ne se situe pas seulement entre les générations.
Elle apparaît au sein même de la jeunesse.Jeunes femmes
Inquiétude climatique stable ou légèrement croissante au fil du temps.
Jeunes hommes
Inquiétude climatique en diminution dans les données étudiées.
Dans toutes les régions et dans les différents groupes d'âge étudiés, les femmes expriment généralement davantage d'inquiétude face au changement climatique que les hommes.
Mais l'écart devient particulièrement visible chez les jeunes générations d'Europe du Nord.
Les jeunes femmes de cette région constituent même le seul groupe pour lequel l'inquiétude climatique présente une légère tendance à la hausse au cours de la période étudiée.
Pendant ce temps, l'inquiétude exprimée par les jeunes hommes diminue.
LE MÊME PHÉNOMÈNE
Deux personnes appartenant à la même génération, vivant dans une même région et confrontées aux mêmes informations peuvent développer des perceptions sensiblement différentes d'un même risque.
Cela devrait nous interroger.
Car nous touchons ici à quelque chose qui dépasse l'opinion politique.
Il ne s'agit plus seulement de savoir ce que nous pensons du monde. Il s'agit de comprendre ce qui, dans le monde, devient perceptible pour nous.
À partir des résultats présentés par Rory Fitzgerald, The Conversation, 11 août 2026 — données de l'European Social Survey, 2002–2023.
Le territoire continue
de raconter le monde
Sur l'immigration, une autre géographie apparaît.
Après l'âge et le genre, les données européennes font apparaître une troisième dimension essentielle.
Lorsqu'il est question d'immigration, les différences entre régions européennes deviennent particulièrement importantes.
En Europe orientale, les attitudes envers l'immigration ont davantage fluctué au cours de la période étudiée.
Une diminution de la tolérance apparaît notamment autour de la crise migratoire de 2015-2016.
Une remontée notable, mais relativement brève, apparaît ensuite autour de 2020.
Baisse de la tolérance observée en Europe orientale.
Hausse temporaire de la tolérance visible dans les données.
Nouveaux déplacements de populations à l'échelle européenne.
Fitzgerald souligne que certaines variations peuvent également être influencées par les conditions de recueil des réponses — notamment la présence ou non d'un enquêteur.
En Europe occidentale et septentrionale, les attitudes apparaissent comparativement plus stables.
Plus surprenant encore au regard de certains discours médiatiques et politiques, elles tendent globalement à devenir plus positives envers l'immigration.
Là encore, le genre intervient.
Les différences entre hommes et femmes restent relativement faibles chez les générations plus âgées. Mais elles deviennent plus visibles chez les jeunes.
Niveau de tolérance envers l'immigration sensiblement plus élevé.
Niveau de tolérance comparativement plus faible.
Il n'existe donc pas une opinion européenne uniforme sur l'immigration.
Il existe des expériences historiques différentes.
Le territoire n'est pas simplement l'endroit depuis lequel nous exprimons une opinion. Il participe à la formation de ce que nous percevons comme réel.
À partir des résultats présentés par Rory Fitzgerald, The Conversation, 11 août 2026 — données de l'European Social Survey, 2002–2023.
Nous n'habitons jamais
seulement des faits
Les données nous ont conduits jusqu'ici.
Elles ouvrent maintenant une autre question.
Nous pourrions nous arrêter au constat que les opinions politiques dépendent de multiples variables sociales.
L'âge compte. Le genre compte. Le territoire et l'histoire comptent.
Mais quelque chose de plus profond apparaît.
Aucun être humain n'habite directement un monde composé uniquement de faits.
Nous rencontrons le monde à travers ce que nous avons vécu, ce que nous avons appris à reconnaître et ce que d'autres nous ont transmis.
Des histoires racontées par nos familles. Par nos communautés. Par nos institutions. Par les médias. Par les cultures auxquelles nous appartenons.
Ces récits ne remplacent pas nécessairement la réalité. Ils participent à la manière dont elle devient intelligible pour nous.
Certains voient d'abord une personne cherchant refuge.
D'autres voient d'abord une frontière fragilisée.
Certains perçoivent une urgence existentielle.
D'autres perçoivent aussi une transformation menaçant leur manière de vivre.
Certains voient une émancipation.
D'autres éprouvent une perte de repères.
Comprendre qu'une perception possède une histoire ne signifie pas que toutes les interprétations se valent ni que les faits disparaissent.
Cela signifie que les faits entrent toujours dans une expérience humaine déjà traversée par des significations.
Le fait peut être identique. Le monde qu'il fait apparaître ne l'est pas nécessairement.
C'est ici que la question de la polarisation change de nature.
Elle ne concerne plus seulement la distance entre des opinions.
Elle concerne aussi les cadres à travers lesquels nous reconnaissons ce qui compte, ce qui menace, ce qui mérite d'être protégé et ce qui peut encore être transformé.
La polarisation devient alors une question de perception, d'interprétation et de récit.
Lorsque la différence
devient identité
Toutes les différences ne sont pas des polarisations.
Il faut ici distinguer plusieurs choses.
Une différence d'opinion n'est pas une polarisation.
Un désaccord n'est pas une rupture.
Une société démocratique suppose même que des visions différentes du monde puissent s'y exprimer.
Nous pouvons ne pas être d'accord et continuer à reconnaître l'autre comme un interlocuteur légitime.
Nous pouvons diverger sur l'immigration, la fiscalité, l'Europe, l'écologie, la transmission ou la manière de transformer nos institutions.
Ces divergences peuvent être profondes.
Elles n'impliquent pas nécessairement que le monde commun ait disparu.
Quelque chose change pourtant lorsque l'opinion cesse d'être seulement une position et devient progressivement une identité.
Le basculement est décisif.
Nous ne discutons plus seulement d'une proposition, d'une décision ou d'une manière d'organiser la société.
La position de l'autre commence à définir ce que nous croyons qu'il est.
L'opinion cesse de décrire ce que l'autre pense. Elle commence à définir qui nous croyons qu'il est.
« Tu défends une idée avec laquelle je suis en désaccord. »
L'idée peut encore être discutée.« Ton idée révèle le type de personne que tu es. »
La personne elle-même devient l'objet du conflit.La polarisation devient alors autre chose qu'une distance entre deux opinions.
Elle devient une transformation de la relation.
Reconnaître ce mécanisme ne signifie pas effacer les conflits réels, renoncer à juger certaines idées ou placer toutes les positions sur un même plan.
Une démocratie doit pouvoir combattre des propositions injustes ou dangereuses sans réduire automatiquement chaque personne qui les soutient à une identité définitivement fermée au dialogue.
L'autre cesse progressivement d'être celui avec lequel je dois construire un monde. Il devient celui contre lequel je dois défendre le mien.
Que reste-t-il entre nous lorsque le désaccord ne porte plus seulement sur nos idées, mais sur notre capacité même à appartenir au même monde ?
Lorsque le monde commun
se défait
Le monde commun ne commence pas lorsque nous voyons tous la même chose.
Hannah Arendt accordait une importance considérable à l'existence d'un monde commun.
Cette idée peut sembler abstraite.
Elle devient pourtant très concrète dès que nous cessons de confondre le commun avec l'uniformité.
Un monde commun ne signifie pas que chacun y voit exactement la même chose.
Bien au contraire.Voir depuis des positions différentes ne détruit pas nécessairement le commun.
Un même objet peut être observé depuis plusieurs positions.
Chacun en découvre une face différente.
Aucun regard isolé n'épuise nécessairement ce qui se trouve devant nous.
La pluralité des perspectives ne détruit donc pas le monde commun.
La différence des regards peut même révéler la profondeur du monde que nous partageons.
Le problème apparaît ailleurs.
Il commence lorsque nous ne reconnaissons plus qu'il existe quelque chose entre nous.
« Nous ne voyons pas la même chose, mais nous essayons encore de comprendre ce que nous regardons ensemble. »
« Ce que tu vois n'appartient plus au même monde que ce que je vois. »
Chaque groupe peut alors posséder progressivement ses propres références.
Nous ne consultons plus nécessairement les mêmes sources.
Nous ne reconnaissons plus les mêmes événements comme décisifs.
Nous ne donnons plus toujours le même sens aux mêmes mots.
Et progressivement, ce qui ressemblait encore à un désaccord devient une séparation des cadres mêmes à partir desquels le désaccord pourrait être discuté.
Nous pouvons continuer à vivre dans la même ville.
Utiliser les mêmes institutions.
Prendre les mêmes transports.
Partager le même territoire.
Et pourtant commencer à ne plus habiter tout à fait le même monde.Le monde commun n'est pas seulement ce que je possède ou ce que tu possèdes.
C'est aussi ce qui peut encore apparaître entre nous.La question n'est donc peut-être pas :« Comment parvenir à voir tous la même chose ? »
Mais comment préserver quelque chose que nous puissions encore regarder ensemble ?
Car ce qui relie ou sépare nos mondes dépend aussi des histoires à travers lesquelles nous apprenons à les comprendre.
Les récits empêchés
Une société peut manquer de récits.
Elle peut aussi en être saturée.
Nous parlons souvent de notre époque comme d'un monde ayant perdu ses grands récits.
Mais peut-être faut-il regarder le problème autrement.
Nos sociétés ne souffrent pas nécessairement d'un manque d'histoires.
Elles peuvent au contraire être traversées en permanence par des récits concurrents qui cherchent à organiser notre perception du réel.
Ces récits ne sont pas en eux-mêmes le problème.
Nous avons besoin d'histoires pour relier les événements, transmettre des expériences, imaginer l'avenir et donner une forme intelligible à ce qui nous arrive.
Le problème apparaît lorsque le récit devient incapable de rencontrer ce qui lui échappe.
est un récit qui ne peut plus être réellement déplacé par ce qu'il rencontre.
Récit vivant
Une contradiction apparaît.
Le récit l'écoute.
Il peut se déplacer.
Récit empêché
Une contradiction apparaît.
Le récit la réinterprète.
Elle confirme ce qu'il savait.
Dans un récit empêché, l'événement ne vient plus interroger l'histoire. Il devient une preuve supplémentaire de ce qu'elle savait déjà.
Tout ce qui arrive peut alors être absorbé par la même grille.
Une information contradictoire devient la preuve que les médias mentent.
Une objection devient la preuve que l'autre appartient au camp opposé.
Une nuance devient une faiblesse.
Une incertitude devient suspecte.
Même la contradiction peut finir par renforcer le récit qu'elle aurait dû pouvoir interroger.
Un récit vivant n'est pas un récit sans position, sans valeur ou sans engagement.
Il peut être profondément orienté. Il peut défendre, refuser, résister.
Ce qui le maintient vivant est autre chose : la possibilité que la rencontre avec le réel ou avec autrui puisse encore lui apprendre quelque chose.
Lorsque ce mécanisme se généralise, le problème devient collectif.
Une société peut alors se remplir de récits qui ne se rencontrent plus.
Chacun possède ses preuves, ses blessures, ses héros, ses responsables et ses évidences.
L'autre n'apparaît plus comme une personne susceptible de déplacer notre regard.
Il devient le représentant prévisible d'une catégorie déjà connue.
Lorsqu'une société se remplit de récits qui ne peuvent plus être déplacés, ses habitants risquent de perdre la possibilité de se rencontrer autrement que comme représentants de leurs catégories respectives.
Et si certaines tensions n'avaient pas besoin d'être supprimées, mais apprises à être habitées ?
Habiter les polarités
Et si certaines tensions n'avaient pas besoin d'être supprimées ?
Nous avons souvent appris à considérer les oppositions comme des problèmes à résoudre.
Deux positions s'affrontent. Il faudrait déterminer laquelle est juste, laquelle doit l'emporter, laquelle devra céder.
Cette logique est parfois nécessaire.
Certaines décisions exigent de choisir. Certaines injustices exigent d'être combattues. Certaines limites doivent être posées.
Mais toutes les tensions qui traversent une société ne fonctionnent pas ainsi.
Certaines tensions ne demandent peut-être pas qu'un pôle détruise l'autre.
Elles demandent à être habitées.Aucun de ces pôles ne peut simplement absorber l'autre sans produire de nouvelles fragilités.
Une société entièrement fermée au nom de la protection devient inhabitable.
Mais une société incapable de protéger quoi que ce soit — ses membres, ses institutions, ses conditions d'existence — le devient également.
Une société prisonnière de sa mémoire ne peut plus évoluer.
Une société qui détruit toute continuité au nom du changement finit par perdre les repères depuis lesquels elle pourrait encore s'orienter.
Une polarité n'est pas une invitation au compromis permanent.
Elle ne suppose pas que la vérité se trouve toujours exactement au centre.
Elle nous demande autre chose.
est une tension dans laquelle aucun des deux pôles n'a besoin de rendre l'autre impossible pour pouvoir exister.
« Pour que mon monde existe, le tien doit reculer. »
logique d'exclusion« Que révèle ton pôle que le mien ne voit pas ? »
logique de relationQu'est-ce que mon propre pôle cherche légitimement à protéger ?
Qu'est-ce qu'il risque de ne plus voir lorsqu'il devient absolu ?
Qu'est-ce que l'autre pôle rend perceptible ?
Quelle relation pourrait permettre aux deux exigences de demeurer dans un même monde ?Ce qui devient décisif, c'est la qualité de l'espace qui demeure entre eux.
Peut-être avons-nous moins besoin de supprimer les polarités que d'apprendre à construire des espaces où elles peuvent rester en relation.
Faire monde ne signifie peut-être pas parvenir à être d'accord.
Faire monde ne signifie pas
être d'accord
Peut-être avons-nous demandé trop longtemps au commun de produire de l'accord.
Une société vivante n'est pas une société dans laquelle les désaccords auraient disparu.
Elle est traversée par des expériences différentes, des mémoires différentes, des intérêts différents, des manières différentes d'imaginer l'avenir.
La pluralité n'est donc pas une anomalie qu'il faudrait corriger.
Elle est l'une des conditions mêmes de notre vie commune.
Le défi n'est peut-être pas de supprimer nos différences.
Il est de faire en sorte qu'elles puissent encore habiter un même monde.Nous pouvons continuer à nous opposer sur des choix politiques importants.
Nous pouvons considérer certaines orientations comme préférables à d'autres.
Nous pouvons défendre des convictions, poser des limites et refuser ce qui nous paraît injuste.
Mais quelque chose de précieux subsiste tant que nous pouvons encore reconnaître que l'autre appartient au monde dans lequel ces questions doivent être discutées.
Non pas lorsque nous donnons tous la même réponse,
mais lorsque certaines questions comptent encore suffisamment pour que nous acceptions de les porter ensemble.Comment protéger sans nous fermer ?
Comment transformer sans rendre toute continuité impossible ?
Comment accueillir sans nier les inquiétudes et les limites ?
Comment préserver nos appartenances sans transformer l'autre en menace ?
Comment agir face au changement climatique sans rendre invisibles les existences bouleversées par la transition ?
Comment transmettre un monde que les générations futures pourront encore habiter ?
Nous n'avons pas besoin d'être d'accord sur les réponses pour reconnaître que certaines questions nous concernent ensemble.
Les données européennes par lesquelles nous avons commencé prennent alors une autre signification.
Elles ne décrivent pas simplement une Europe divisée entre jeunes et vieux, hommes et femmes, progressistes et conservateurs.
Elles montrent quelque chose de plus complexe.
Nos manières de percevoir le monde se construisent à l'intersection de nos générations, de nos territoires, de nos expériences et de nos histoires.
Les lignes de fracture existent. Mais elles ne passent pas partout au même endroit.
Aucun de ces éléments, pris isolément, ne suffit à raconter l'ensemble.
Cela devrait peut-être nous rendre plus prudents lorsque nous parlons des « jeunes », des « hommes », des « femmes », des « progressistes », des « conservateurs » ou des « Européens ».
Derrière les catégories demeurent des personnes singulières.
Derrière les opinions demeurent des expériences.
Derrière les conflits demeurent parfois des besoins, des peurs, des attachements ou des aspirations qui peuvent encore être entendus.
Il ne s'agit pas de supprimer les conflits.
Il s'agit de préserver les conditions dans lesquelles un conflit peut encore produire de la pensée plutôt que seulement de l'hostilité.
Une opinion peut être combattue sans réduire celui qui la porte à cette seule opinion.
Non pour l'adopter nécessairement, mais pour comprendre ce que notre propre perspective pourrait laisser hors champ.
Une conviction demeure vivante lorsqu'elle peut encore apprendre quelque chose du réel.
Nous pouvons diverger sur les réponses tout en reconnaissant que certaines questions nous obligent ensemble.
L'autre doit pouvoir demeurer davantage que la catégorie dans laquelle nous l'avions placé.
Peut-être est-ce cela, finalement, faire monde.
Ne pas chercher un monde dans lequel nous penserions tous pareil. Mais préserver un monde dans lequel nos différences peuvent encore se rencontrer, se répondre et parfois se transformer.Un récit vivant n'est peut-être pas celui qui nous dit enfin ce que nous devons penser.
C'est celui qui nous rend à nouveau capables de penser ensemble.Pour poursuivre
Cet article est parti d'une question : l'Europe est-elle réellement aussi polarisée que nous le racontons ?
Les données invitent à une réponse plus nuancée. Les divisions existent, mais elles ne suivent ni une seule frontière, ni une seule histoire.
How polarised is European politics?
Here's how your generation, gender and where you live affect what you believe
À partir des données de l'European Social Survey, cette analyse observe l'évolution des orientations politiques, des inquiétudes liées au changement climatique et des attitudes envers l'immigration entre 2002 et 2023 dans plusieurs régions d'Europe.
Lire l'article source →Pour penser la pluralité, l'espace public et l'existence d'un monde qui demeure entre des êtres humains différents.
Pour comprendre comment les récits organisent l'expérience, l'identité et notre relation à autrui.
Pour apprendre à maintenir ensemble des dimensions contradictoires sans les réduire artificiellement à une opposition binaire.
Peut-être que penser ensemble ne commence pas par chercher ce qui pourrait supprimer nos différences. Peut-être cela commence-t-il lorsque nous devenons capables de les regarder sans perdre ce qui demeure entre nous.
Continuer l'exploration
Cette réflexion appartient à une exploration plus vaste : comprendre comment les récits peuvent fermer nos mondes — ou contribuer à les rendre de nouveau habitables.
De la « dé-civilisation » de Roland Gori aux récits qui nous permettent encore d'habiter ensemble.
Lire → POSSIBLE Se libérer ne suffit pas : encore faut-il rouvrir le possibleSortir d'un récit ne suffit pas toujours. Il faut parfois retrouver la possibilité d'en habiter un autre.
Lire → ORIGINE L'intuition qui donne naissance à une œuvrePourquoi les Récits Vivants sont nés d'une interrogation sur les relations qui donnent sens à notre manière d'habiter le monde.
Lire →Dans un désaccord important, qu'est-ce que l'autre rend visible que votre propre manière de regarder le monde pourrait laisser hors champ ?
Il n'est pas nécessaire d'abandonner sa position pour commencer à poser cette question.Peut-être que le monde commun ne se trouve pas derrière nous, comme quelque chose que nous aurions perdu.
Peut-être est-il quelque chose que nous devons continuellement apprendre à refaire.
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