Ce qui nous arrive ne décide pas entièrement de ce que nous devenons

Une silhouette assise face à une mer immense et à un horizon baigné de lumière.
Récits Vivants

Ce qui nous arrive ne décide pas entièrement de ce que nous devenons

Quelle part de notre vie pouvons-nous réellement écrire ?

« Vivez sans regrets. »

« Choisissez le bonheur. »

« Changez vos pensées et vous changerez votre vie. »

« Vous êtes l’auteur de votre propre histoire. »

Ces phrases nous attirent parce qu’elles contiennent une intuition précieuse : nous ne sommes pas condamnés à subir entièrement notre existence.

Nos décisions comptent. Notre manière de regarder les choses peut parfois transformer profondément notre manière de les vivre. Une rencontre, un refus, une parole prononcée au bon moment peuvent infléchir une trajectoire.

Mais quelque chose résiste.

Car il suffit d’avoir vécu pour savoir que nous ne choisissons pas tout.

Alors, que signifie vraiment « être l’auteur de sa vie » ? Et quelle part de notre histoire pouvons-nous réellement écrire ?

01 — Hériter

Tout ce que nous n’avons pas choisi

Une vie commence toujours avant que nous puissions en décider quoi que ce soit.

Avant nous

Lorsque nous arrivons au monde, une histoire est déjà là.

Une langue nous précède. Une famille possède ses habitudes, ses silences, ses croyances et parfois ses blessures. Une société nous transmet ses manières de distinguer ce qui compte de ce qui ne compte pas, ce qui constitue une réussite ou un échec, ce qu’il faudrait désirer, devenir ou éviter.

Nous recevons ainsi beaucoup plus qu’un environnement.

Nous recevons des récits.

Ce qui est déjà là lorsque notre histoire commence

Une langue
Une famille
Une époque
Un milieu
Des histoires transmises
Des possibles déjà nommés

Nous commençons à écrire depuis un territoire que nous n’avons pas nous-mêmes dessiné.

nous soutiennent et nous donnent des chemins pour avancer.

nous enferment et réduisent silencieusement ce qui paraît possible.

Et beaucoup agissent longtemps sans que nous sachions même qu’ils sont là.

À cela s’ajoute tout ce qui survient au cours d’une existence : les événements que nous n’avions pas prévus, les choix des autres, les pertes, les rencontres, les circonstances économiques ou sociales, les transformations de notre corps, le hasard.

Dire cela n’est pas nier notre liberté.

C’est au contraire commencer à lui donner un lieu réel.

02 — Être affecté

Même nos émotions ne nous obéissent pas entièrement

Certaines choses ne nous précèdent pas seulement. Elles surgissent en nous avant même que nous ayons décidé ce que nous allions en faire.

Nous entendons parfois qu’il nous appartient de « choisir la manière dont nous allons vivre nos émotions ».

Là encore, quelque chose est juste, mais quelque chose demande à être précisé.

Nous ne décidons généralement pas de ressentir une émotion.

Avant même que nous ayons choisi

La peur peut surgir
Le chagrin peut demeurer
La colère peut nous saisir

Nous ne choisissons pas le moment où une peur surgit. Nous ne décrétons pas la fin d’un chagrin. Nous ne commandons pas à la colère de disparaître parce qu’elle serait devenue inopportune.

L’émotion nous arrive.

Elle constitue précisément l’une des manières dont le monde nous affecte avant même que nous ayons eu le temps de lui répondre.

Notre liberté commence peut-être ailleurs.

Non pas nécessairement dans le choix de ce que nous ressentons, mais dans la relation que nous pouvons progressivement construire avec ce que nous ressentons.

Ce qui advient Ce que je ressens
Ce qui peut s’ouvrir La relation que j’y construis

Entre l’émotion et ce que nous en ferons, un espace peut progressivement apparaître.

Une peur peut être écoutée. Une colère peut être interrogée. Un chagrin peut être traversé.

Une émotion peut être exprimée, transformée, contenue, partagée. Et parfois, elle doit simplement être accueillie parce qu’aucune transformation immédiate n’est possible.

Écouter Interroger Traverser Exprimer Partager Accueillir

Nous ne choisissons donc pas toujours ce qui nous traverse. Mais ce qui nous traverse ne décide pas nécessairement de toute la suite.

03 — Sortir du binaire

Entre toute-puissance et impuissance

Deux récits opposés prétendent souvent répondre à la même question : quelle prise avons-nous réellement sur notre existence ?

Premier récit « Tout dépend de toi. »

Si tu veux suffisamment, si tu penses correctement, si tu fais les bons choix, tu peux construire la vie que tu désires.

Second récit « Rien ne dépend réellement de toi. »

Ton histoire, ton milieu, les rapports sociaux, ton passé, les événements et les autres déterminent ce que tu peux devenir.

Ou bien — ou bien

Ces deux récits semblent incompatibles.

Pourtant, ils partagent peut-être la même erreur : ils pensent la liberté en termes absolus.

Ou bien nous serions totalement libres.
Ou bien nous serions entièrement déterminés.

Mais une existence humaine se déroule rarement dans cet espace binaire.

Un troisième espace

Une marge

Entre ce qui nous détermine et ce que nous pouvons transformer, il existe parfois un espace étroit, mouvant, mais réel.

Nous ne pouvons pas toujours modifier ce qui s’est produit.

Mais nous pouvons parfois modifier notre manière de lui répondre.

Dans cette marge, quelque chose peut encore se déplacer

Parler
Refuser
Demander de l’aide
Partir
Revenir
Reconnaître une erreur
Interpréter autrement
Cesser de transmettre
Recommencer

Nous pouvons changer la manière dont nous racontons un événement sans prétendre que cet événement n’a jamais existé.

Cette marge n’est pas infinie. Mais elle peut parfois suffire à déplacer une trajectoire.

04 — Répondre

Là où quelque chose peut encore se déplacer

La liberté n’apparaît pas nécessairement là où nous maîtrisons les événements. Elle peut commencer dans la manière dont nous entrons en relation avec ce qui nous arrive.

Entre l’événement et la suite de notre histoire, il n’existe pas toujours un choix clair, immédiat, disponible à volonté.

Mais il peut parfois apparaître un espace dans lequel quelque chose cesse d’être entièrement joué d’avance.

01 Ce qui arrive L’événement

Ce qui survient, résiste ou nous affecte sans dépendre entièrement de nous.

02 Ce qui peut s’ouvrir La réponse

Un espace parfois minuscule où une autre relation à la situation devient possible.

03 Ce qui peut changer La suite

Non pas effacer ce qui a eu lieu, mais permettre à la trajectoire de ne pas s’y réduire.

La marge n’est pas un espace vide

Elle est l’endroit où ce qui nous arrive rencontre notre capacité — parfois forte, parfois fragile — à lui répondre.

Répondre ne signifie pas nécessairement agir immédiatement.

Une réponse peut prendre des formes très différentes, selon la situation et selon les ressources dont nous disposons.

Une réponse peut parfois consister à…

Nommer reconnaître ce qui est réellement en train de se passer.
Attendre ne pas confondre liberté et obligation d’agir immédiatement.
Poser une limite décider de ce à quoi nous ne voulons plus consentir.
Demander appui reconnaître que certaines bifurcations ne se font pas seul.
Relire découvrir qu’un événement peut recevoir un autre sens.
Interrompre ne plus reproduire automatiquement ce qui nous a été transmis.
Une nuance essentielle

Cette possibilité de réponse n’est ni constante ni également disponible pour chacun.

Certaines situations réduisent considérablement notre capacité d’agir. Parfois, toute l’énergie disponible sert simplement à tenir, comprendre ou traverser.

Il ne s’agit donc pas de transformer la liberté en une nouvelle injonction.

La question devient alors moins « Suis-je libre ? » que :

« Où existe encore, ici, une possibilité de mouvement ? »

Peut-être est-ce à cet endroit précis que commence une autre manière de penser notre histoire : non plus comme quelque chose que nous écririons seuls, mais comme quelque chose auquel nous pouvons encore prendre part.

05 — Co-écrire

Sommes-nous vraiment les auteurs de notre vie ?

« Être l’auteur de sa vie » est une belle formule. Mais elle suppose peut-être un pouvoir que nous n’avons jamais réellement possédé.

Un écrivain peut décider qu’un personnage apparaîtra au chapitre suivant.

Il peut provoquer une rencontre, inventer une ville, déclencher une tempête puis la faire disparaître.

Il dispose, en principe, du monde qu’il écrit.

L’auteur souverain peut décider
Qui entre dans l’histoire
Ce qui va survenir
Comment l’histoire se termine

Une existence réelle ne nous accorde jamais une telle maîtrise du récit.

Le réel nous répond.

Les autres possèdent leurs propres désirs. Les circonstances changent.

Nos décisions produisent parfois des conséquences que nous n’avions pas imaginées.

Le hasard intervient. Le temps transforme ce que nous pensions immuable.

Nous écrivons toujours avec quelque chose d’autre que nous

Notre histoire ce qui nous précède et continue d’agir.
Les autres qui écrivent eux aussi depuis leur propre monde.
Les circonstances qui ouvrent ou referment certaines possibilités.
Le hasard qui introduit ce qu’aucun scénario n’avait prévu.
Le temps qui déplace le sens de ce que nous pensions fixé.
Nos choix passés dont nous devons parfois habiter les conséquences.

Peut-être faudrait-il alors abandonner l’idée selon laquelle nous serions les auteurs souverains de notre existence.

Un déplacement

Devenir co-auteur

Nous ne créons pas seuls la matière de notre existence. Mais nous pouvons parfois participer à la manière dont cette matière poursuit son histoire.

Nous écrivons avec une matière que nous n’avons pas entièrement choisie.

Avec notre histoire. Avec les autres. Avec le monde. Avec les circonstances. Avec ce qui résiste à nos intentions.

Et parfois même avec une ancienne version de nous-mêmes qui avait déjà pris des décisions dont nous devons désormais poursuivre ou transformer les conséquences.

Une autre image de l’existence

La vie ressemble peut-être moins à un livre dont nous écririons librement chaque page qu’à un récit commencé avant nous, constamment modifié par d’autres mains, et dans lequel nous recevons pourtant, à certains moments, la possibilité d’écrire quelques lignes nouvelles.

Notre liberté ne serait donc plus celle de l’auteur qui maîtrise son histoire, mais celle du co-auteur qui peut encore participer à sa suite.

06 — Situer

Une puissance narrative située

Si nous ne sommes ni souverains sur notre histoire ni entièrement prisonniers d’elle, comment nommer ce pouvoir intermédiaire ?

Nous pourrions appeler cette possibilité une puissance narrative située.

Elle ne désigne pas la capacité de créer librement n’importe quelle existence.

Elle désigne ce qui peut encore être repris, déplacé ou transformé depuis l’endroit réel où nous nous trouvons.

Proposition

Puissance narrative située

La capacité de modifier la suite d’une histoire sans prétendre avoir choisi toutes les conditions dans lesquelles elle s’écrit.

Elle ne dit pas

« Je peux devenir absolument tout ce que je veux. »

Elle demande plutôt

« À partir de ce qui est là, que peut-il encore advenir ? »

Le mot située est essentiel.

Car notre marge de liberté n’existe jamais dans l’abstrait. Elle dépend d’un moment, d’un contexte, de relations, de ressources, de contraintes et de possibilités réelles.

Nous ne disposons pas tous des mêmes marges. Et une même personne ne dispose pas, tout au long de son existence, de la même capacité d’agir.

Une liberté variable

La marge peut s’élargir ou se réduire

Marge large
Marge réduite
Marge infime

Ces lignes ne mesurent rien : elles rendent visible une idée essentielle — notre capacité d’agir varie avec les situations.

Ce qui peut modifier notre marge

Les ressources matérielles
Les relations
Les institutions
Les connaissances
Le moment traversé
Les possibilités accessibles

Il existe des moments où les possibilités sont nombreuses.

D’autres où elles deviennent extrêmement étroites.

Certaines personnes disposent de ressources matérielles, relationnelles, culturelles ou institutionnelles qui leur permettent de transformer leur situation.

D’autres doivent consacrer une grande partie de leur énergie simplement à tenir.

Ne pas transformer la liberté en injonction

Reconnaître une puissance narrative située, ce n’est pas demander à chacun de transformer immédiatement son existence.

C’est précisément reconnaître que toute possibilité dépend aussi des conditions qui la rendent praticable.

L’injonction

Pourquoi n’as-tu pas changé ta vie ?

La question située

Où existe encore une possibilité de mouvement ?

Parfois cette possibilité sera immense.

Parfois elle tiendra dans une décision, une parole, une rencontre ou une limite posée.

Parfois elle consistera seulement à ne plus consentir intérieurement à un récit que nous ne pouvons pas encore quitter extérieurement.

Et parfois, il faudra reconnaître qu’aucun déplacement n’est encore possible.

Cela aussi appartient au réel.

La liberté n’est peut-être pas d’avoir devant soi tous les chemins, mais de pouvoir reconnaître le passage qui existe encore depuis l’endroit où nous sommes.

07 — Regarder

Depuis l’endroit où nous sommes

Une liberté située commence peut-être par une opération très simple : regarder le territoire réel avant de chercher immédiatement à le transformer.

Nous demandons souvent : « Que dois-je faire ? »

Mais cette question arrive parfois trop tôt.

Avant de chercher une direction, il peut être nécessaire de comprendre depuis quel endroit nous cherchons à avancer.

Une carte ne décide pas du chemin.
Elle permet d’abord de voir où nous sommes.

Cartographie du présent

Qu’est-ce qui compose le territoire ?

Héritage Ce qui est déjà là

L’histoire reçue, les événements passés, les engagements pris, ce qui ne peut simplement être effacé.

Résistance Ce qui ne dépend pas de nous

Les décisions des autres, certaines contraintes, certaines limites et ce que le réel ne nous permet pas de modifier à volonté.

Appui Ce qui nous soutient

Une relation, une connaissance, une ressource, une expérience acquise ou simplement quelque chose qui nous aide à tenir.

Ouverture Ce qui n’est pas encore décidé

Une conversation possible, une limite à poser, une autre interprétation, une rencontre, un choix ou un passage encore invisible.

Point de départ Ici — avec ce qui est déjà là.

Regarder ainsi une situation ne signifie pas la réduire à quatre catégories.

Il s’agit plutôt de déplacer le regard.

Au lieu de demander seulement ce que nous voudrions changer, nous pouvons observer simultanément ce qui est fixé, ce qui résiste, ce qui nous soutient et ce qui demeure encore indéterminé.

Quelques questions pour regarder autrement

Qu’est-ce que je cherche peut-être à modifier alors que cela ne dépend pas de moi ?
Qu’est-ce qui semble immobile mais possède peut-être encore une marge ?
Sur quoi puis-je réellement prendre appui aujourd’hui ?
Qu’est-ce qui n’est pas encore résolu, fermé ou entièrement écrit ?
Il ne s’agit pas de trouver immédiatement une solution

Certaines situations ne possèdent pas de « bonne réponse » immédiatement disponible.

Parfois, voir plus justement ce qui est là constitue déjà un déplacement : nous cessons de demander à notre volonté de transformer ce qu’elle ne peut pas transformer, et nous devenons plus attentifs à ce qui peut réellement bouger.

La question du passage

Depuis l’endroit où je suis, qu’est-ce qui n’est pas encore entièrement décidé ?

Cette question ne garantit aucune bifurcation. Elle maintient simplement ouverte la possibilité qu’au milieu d’un territoire déjà largement dessiné, une suite reste encore à écrire.

08 — Élargir

Les histoires qui écrivent nos vies

Nous ne vivons pas seulement au milieu d’événements. Nous vivons aussi au milieu de récits qui nous disent ce qui est normal, possible, désirable ou impossible.

Bien avant que nous formulions notre propre histoire, d’autres histoires circulaient déjà autour de nous.

Elles parlaient de réussite, d’amour, de travail, de famille, de force, de fragilité, de mérite, de bonheur ou de ce que devrait être une « bonne vie ».

Certaines nous ont été transmises explicitement. D’autres ont été apprises sans presque jamais être formulées.

Des phrases qui peuvent habiter une existence
Il faut réussir pour avoir de la valeur.
Dans cette famille, on ne montre pas ses faiblesses.
Un travail sérieux exige forcément de se sacrifier.
À ton âge, tu devrais déjà avoir construit ta vie.
Certaines choses ne se font tout simplement pas.

Ces phrases ne sont pas nécessairement prononcées par une personne identifiable.

Elles peuvent appartenir à une famille, à un milieu professionnel, à une institution, à une culture ou à une époque.

Un récit collectif peut devenir une évidence intérieure.

Quelques lieux où les récits se forment

La famille

Elle transmet des manières d’aimer, de se taire, de réussir, d’échouer, de demander ou de ne pas demander.

Le travail

Il peut définir ce qui compte comme engagement, performance, disponibilité, mérite ou reconnaissance.

Les institutions

Elles organisent des places, des règles, des possibilités et parfois les mots avec lesquels une situation peut être reconnue.

La société

Elle produit des représentations de la réussite, du bonheur, du corps, du couple, de l’autonomie ou de la normalité.

Les médias et les réseaux

Ils rendent certaines vies très visibles, certaines aspirations désirables et d’autres presque inexistantes.

Notre époque

Elle possède elle aussi ses récits dominants, ses peurs, ses promesses et ses définitions du possible.

Ces récits ne déterminent jamais mécaniquement ce que nous devenons.

Mais ils peuvent dessiner les frontières de ce que nous imaginons possible.

Quand un récit devient une frontière

Récit « C’est ainsi que les choses sont. »
Intériorisation « C’est ainsi que je dois vivre. »
Possible « Je ne vois plus d’autre chemin. »
Ce qui se joue

Une personne peut croire qu’elle manque de courage alors que certaines possibilités n’ont simplement jamais été rendues pensables dans le monde où elle a appris à vivre.

Ce que nous appelons parfois un choix individuel possède donc aussi une histoire collective.

C’est ici que la question de la liberté change encore.

Il ne suffit plus de demander à une personne ce qu’elle pourrait décider autrement.

Il faut aussi regarder les récits qui rendent certaines décisions évidentes, d’autres difficiles, et certaines presque inimaginables.

Individuel Ce que je peux faire
Collectif Ce que notre monde rend possible

Les deux dimensions ne s’opposent pas. Elles se façonnent continuellement l’une l’autre.

Nous pouvons parfois transformer notre propre récit.

Mais nous pouvons aussi participer à transformer les récits dans lesquels d’autres auront, à leur tour, à chercher leur chemin.

Changement d’échelle

Et si la liberté ne consistait pas seulement à trouver notre propre passage, mais aussi à rendre d’autres passages pensables pour ceux qui viennent après nous ?

À cet endroit, notre histoire cesse d’être seulement personnelle. Chaque fois qu’un récit change, il peut aussi modifier le territoire du possible autour de lui.

09 — Rendre possible

Rendre la liberté habitable

Si notre capacité d’agir dépend en partie des conditions dans lesquelles nous vivons, alors la liberté ne peut plus être seulement une affaire individuelle.

Nous disons facilement à quelqu’un qu’il est libre de partir, de parler, de changer de travail, de recommencer ou de choisir autrement.

Formellement, cela peut être vrai.

Mais une possibilité inscrite dans les mots n’est pas nécessairement une possibilité réellement praticable.

Une liberté n’existe pleinement que lorsqu’il existe aussi des conditions permettant de l’habiter.

Liberté abstraite « Tu peux. »

La possibilité existe en théorie, indépendamment des ressources, des risques ou des conditions concrètes.

Liberté habitable « Qu’est-ce qui rendrait cela possible ? »

La possibilité est regardée avec les appuis, les protections et les conditions nécessaires pour pouvoir réellement l’exercer.

Une personne peut avoir le droit de partir sans avoir les moyens matériels de le faire.

Elle peut avoir le droit de parler sans disposer d’un espace où sa parole sera entendue.

Elle peut être invitée à choisir alors que toutes les options accessibles produisent pour elle un coût considérable.

Reconnaître cela ne supprime pas sa capacité d’agir. Cela permet au contraire de la penser dans le réel.

Élargir le possible

Certaines conditions peuvent rendre une marge réellement praticable

Des ressources matérielles, temporelles ou pratiques permettant qu’une possibilité ne reste pas théorique.
Des relations fiables des personnes auprès desquelles une parole, une hésitation ou une demande peut exister.
Des protections des règles et des institutions capables de limiter certaines asymétries.
Des connaissances comprendre ce qui arrive et connaître les possibilités réellement accessibles.
Du temps pouvoir différer, réfléchir, expérimenter ou reconstruire.
D’autres récits rencontrer des manières de vivre qui rendent pensable ce qui semblait impossible.

Dès lors, une autre responsabilité apparaît.

Nous ne sommes pas seulement responsables de ce que nous faisons de notre propre marge.

Par nos relations, nos décisions, nos institutions et les récits que nous faisons circuler, nous participons aussi à élargir ou réduire la marge des autres.

Nos libertés ne sont pas isolées

Ma manière d’agir modifie le monde commun
Le monde commun modifie la marge des autres
Une responsabilité sans toute-puissance

Nous ne sommes évidemment pas responsables de toutes les conditions dans lesquelles vivent les autres.

Mais dans les espaces où nous avons une prise — une relation, une famille, un collectif, une organisation, une institution — nous pouvons nous demander si nos manières d’agir ouvrent des possibles ou les referment.

Une autre manière d’interroger nos milieux

Une personne peut-elle ici dire non sans perdre toute sa place ?
Peut-elle exprimer un désaccord sans être immédiatement disqualifiée ?
Peut-elle changer d’avis sans être enfermée dans ce qu’elle disait hier ?
Peut-elle demander de l’aide sans que sa vulnérabilité devienne une faiblesse exploitée ?
Existe-t-il plusieurs manières légitimes de réussir ?
Les règles permettent-elles réellement une bifurcation ?

Ces questions déplacent profondément notre manière de penser la liberté.

Une société libre ne serait pas seulement une société qui proclame des droits.

Ce serait aussi une société attentive aux conditions permettant aux personnes de devenir effectivement co-auteurs de leur existence.

Du pouvoir sur sa vie au pouvoir de rendre possible

Peut-être qu’une part de notre liberté consiste aussi à ne pas occuper tout l’espace, afin que d’autres puissent écrire quelque chose que nous n’avions pas prévu.

La liberté cesse alors d’être seulement une conquête personnelle. Elle devient une qualité du monde que nous construisons les uns pour les autres : la possibilité réelle qu’une autre suite puisse advenir.

10 — Réviser

Faut-il vraiment vivre sans regrets ?

L’idée est séduisante : vivre pleinement, faire les bons choix et parvenir un jour à regarder derrière soi sans rien souhaiter différent.

C’est peut-être l’une des promesses les plus persistantes de notre imaginaire contemporain.

Une vie accomplie serait une vie dans laquelle nous aurions suffisamment écouté nos désirs, suffisamment osé, suffisamment choisi pour n’avoir finalement rien à regretter.

Mais une telle exigence suppose encore que nous puissions connaître à l’avance la portée de nos décisions.

La promesse initiale
« Vivez votre vie de façon à ne rien regretter. »
Ce que cette phrase cherche à préserver Ne pas laisser sa vie passer sans la vivre.

Elle nous rappelle que certains choix peuvent être différés jusqu’à ce qu’ils deviennent impossibles, et qu’il existe parfois un courage nécessaire à vivre.

Ce qu’elle risque d’oublier Nous choisissons sans connaître toute la suite.

Nous décidons avec ce que nous savons, ce que nous pouvons et la personne que nous sommes à un moment donné.

Certains choix qui semblaient justes deviennent, des années plus tard, difficiles à comprendre.

Certaines routes que nous n’avons pas prises continuent de nous accompagner.

Certaines décisions ont produit des conséquences que personne ne pouvait entièrement prévoir.

Et parfois nous changeons simplement assez pour ne plus regarder notre passé avec les mêmes yeux.

Un autre regard

Le regret n’est pas toujours l’échec d’une vie.

Il peut aussi être la trace d’un déplacement : la preuve que nous ne sommes plus exactement celui ou celle qui avait autrefois choisi.

Regretter peut parfois signifier que notre manière de comprendre la vie a changé.

Un regret peut parfois nous apprendre

Ce qui compte désormais une valeur devenue visible seulement après coup.
Ce que nous ne voulons plus une ancienne manière de vivre que nous ne souhaitons pas reproduire.
Ce qui demande réparation lorsqu’une conséquence peut encore être reconnue, reprise ou transformée.
Ce qui doit être accepté lorsque rien ne permettra de revenir à la bifurcation passée.

Le problème n’est donc peut-être pas d’avoir des regrets.

Il apparaît lorsque le passé devient une histoire entièrement fermée : une condamnation répétée, une identité définitive, ou la preuve supposée que plus rien ne pourrait désormais être différent.

L’idéal impossible

Ne jamais avoir pris le mauvais chemin.

Une autre possibilité

Pouvoir reprendre ce que le chemin nous a appris.

Une vie révisable

Être co-auteur de son existence ne signifie pas écrire dès le départ une histoire parfaite.

Cela signifie pouvoir relire, réinterpréter, réparer lorsque cela est possible, reconnaître ce qui ne l’est plus et écrire autrement la suite.

Cette manière de penser transforme également notre rapport au bonheur.

Nous n’avons plus besoin d’imaginer une existence où chaque journée serait remplie de joie, de douceur et de paix.

Une vie habitable peut connaître la tristesse, le doute, la colère, la perte, les contradictions et les périodes sans réponse.

Ce qui compte peut-être davantage est qu’elle ne devienne pas entièrement étrangère à celui ou celle qui la vit.

Une vie habitable pourrait être une vie où l’on peut encore

Relire donner un autre sens à ce qui a été vécu.
Réparer lorsque quelque chose peut encore l’être.
Renoncer à ce qui ne peut plus être poursuivi.
Choisir là où une marge demeure réellement.
Accueillir ce qui advient sans avoir été prévu.
Recommencer autrement, lorsque cela devient possible.
Peut-être une question plus juste

Non pas : « Comment vivre pour ne rien regretter ? » mais « Comment vivre de manière à pouvoir encore répondre à ce qui advient ? »

Nous ne saurons jamais parfaitement, au moment de choisir, quelle histoire un choix produira.

Mais nous pouvons peut-être chercher une autre fidélité : non pas celle d’une vie sans erreur, mais celle d’une existence qui demeure capable de se relire sans cesser de s’écrire.

11 — Ouvrir

Ce qui demeure ouvert

Nous ne choisissons ni toute la mer, ni tous les vents, ni tous les rivages auxquels une existence nous conduit.

Nous arrivons dans une histoire déjà commencée.

Nous recevons un corps, une époque, des liens, des circonstances, des récits et des possibilités que nous n’avons pas entièrement choisis.

Puis quelque chose nous arrive.

Une rencontre. Une séparation. Une chance. Une perte. Une bifurcation. Un événement que nous n’avions pas prévu.

Et au milieu de tout cela, nous cherchons notre manière de répondre à la vie.

Devant l’horizon
La mer ce qui nous dépasse et ne se laisse pas maîtriser.
Le vent ce qui survient, déplace et transforme.
L’horizon ce qui reste possible sans être encore connu.

Peut-être que vivre pleinement ne signifie pas obtenir la vie que nous avions imaginée, mais demeurer en relation avec celle qui advient.

Cela ne signifie pas tout accepter.

Certaines situations demandent d’être quittées. Certaines limites doivent être posées. Certaines injustices doivent être combattues. Certaines pertes ne seront jamais transformées en quelque chose de souhaitable.

Mais même lorsque nous ne maîtrisons pas ce qui nous arrive, une question peut parfois demeurer.

Non pas : « Comment faire pour que tout soit comme je le veux ? »

Mais : « Comment vais-je maintenant entrer en relation avec ce qui est là ? »

Ce n’est pas une promesse

Il n’existe aucune garantie que chaque difficulté nous rende plus forts, que chaque épreuve possède un sens ou que toute histoire puisse être réparée.

La vie n’a pas à devenir une leçon pour mériter d’être vécue.

La puissance narrative située affirme quelque chose de beaucoup plus modeste : tant qu’une marge existe, quelque chose peut encore être repris.

Peut-être seulement trois gestes

01 Voir ce qui est réellement là, sans confondre désir et réalité.
02 Discerner ce qui dépend de nous, ce qui n’en dépend pas et où demeure une marge.
03 Répondre par un geste, une parole, un refus, un accueil ou parfois une attente.

Peut-être est-ce cela que nous pouvons demander à une existence.

Non qu’elle soit toujours heureuse. Non qu’elle soit sans regret. Non qu’elle obéisse au scénario que nous avions dessiné pour elle.

Mais qu’elle demeure suffisamment ouverte pour que nous puissions encore y prendre part.

À l’horizon

Dans l’histoire qui est la vôtre aujourd’hui, qu’est-ce qui demeure encore ouvert ?

Nous ne sommes peut-être ni les maîtres de notre histoire, ni de simples personnages condamnés à suivre un scénario déjà écrit.

Nous sommes ceux qui, depuis l’endroit où ils se trouvent, cherchent encore comment répondre à la page qui vient.
Récits Vivants — Zéphyr Avenel

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