Ce qui nous arrive ne décide pas entièrement de ce que nous devenons
Ce qui nous arrive ne décide pas entièrement de ce que nous devenons
Quelle part de notre vie pouvons-nous réellement écrire ?
« Vivez sans regrets. »
« Choisissez le bonheur. »
« Changez vos pensées et vous changerez votre vie. »
« Vous êtes l’auteur de votre propre histoire. »
Ces phrases nous attirent parce qu’elles contiennent une intuition précieuse : nous ne sommes pas condamnés à subir entièrement notre existence.
Nos décisions comptent. Notre manière de regarder les choses peut parfois transformer profondément notre manière de les vivre. Une rencontre, un refus, une parole prononcée au bon moment peuvent infléchir une trajectoire.
Mais quelque chose résiste.
Car il suffit d’avoir vécu pour savoir que nous ne choisissons pas tout.
Alors, que signifie vraiment « être l’auteur de sa vie » ? Et quelle part de notre histoire pouvons-nous réellement écrire ?
Tout ce que nous n’avons pas choisi
Une vie commence toujours avant que nous puissions en décider quoi que ce soit.
Lorsque nous arrivons au monde, une histoire est déjà là.
Une langue nous précède. Une famille possède ses habitudes, ses silences, ses croyances et parfois ses blessures. Une société nous transmet ses manières de distinguer ce qui compte de ce qui ne compte pas, ce qui constitue une réussite ou un échec, ce qu’il faudrait désirer, devenir ou éviter.
Nous recevons ainsi beaucoup plus qu’un environnement.
Nous recevons des récits.
Ce qui est déjà là lorsque notre histoire commence
Nous commençons à écrire depuis un territoire que nous n’avons pas nous-mêmes dessiné.
Et beaucoup agissent longtemps sans que nous sachions même qu’ils sont là.
À cela s’ajoute tout ce qui survient au cours d’une existence : les événements que nous n’avions pas prévus, les choix des autres, les pertes, les rencontres, les circonstances économiques ou sociales, les transformations de notre corps, le hasard.
Dire cela n’est pas nier notre liberté.
C’est au contraire commencer à lui donner un lieu réel.
Même nos émotions ne nous obéissent pas entièrement
Certaines choses ne nous précèdent pas seulement. Elles surgissent en nous avant même que nous ayons décidé ce que nous allions en faire.
Nous entendons parfois qu’il nous appartient de « choisir la manière dont nous allons vivre nos émotions ».
Là encore, quelque chose est juste, mais quelque chose demande à être précisé.
Nous ne décidons généralement pas de ressentir une émotion.
Avant même que nous ayons choisi
Nous ne choisissons pas le moment où une peur surgit. Nous ne décrétons pas la fin d’un chagrin. Nous ne commandons pas à la colère de disparaître parce qu’elle serait devenue inopportune.
L’émotion nous arrive.
Elle constitue précisément l’une des manières dont le monde nous affecte avant même que nous ayons eu le temps de lui répondre.
Notre liberté commence peut-être ailleurs.
Non pas nécessairement dans le choix de ce que nous ressentons, mais dans la relation que nous pouvons progressivement construire avec ce que nous ressentons.
Entre l’émotion et ce que nous en ferons, un espace peut progressivement apparaître.
Une peur peut être écoutée. Une colère peut être interrogée. Un chagrin peut être traversé.
Une émotion peut être exprimée, transformée, contenue, partagée. Et parfois, elle doit simplement être accueillie parce qu’aucune transformation immédiate n’est possible.
Nous ne choisissons donc pas toujours ce qui nous traverse. Mais ce qui nous traverse ne décide pas nécessairement de toute la suite.
Entre toute-puissance et impuissance
Deux récits opposés prétendent souvent répondre à la même question : quelle prise avons-nous réellement sur notre existence ?
Si tu veux suffisamment, si tu penses correctement, si tu fais les bons choix, tu peux construire la vie que tu désires.
Ton histoire, ton milieu, les rapports sociaux, ton passé, les événements et les autres déterminent ce que tu peux devenir.
Ces deux récits semblent incompatibles.
Pourtant, ils partagent peut-être la même erreur : ils pensent la liberté en termes absolus.
Ou bien nous serions totalement libres.
Ou bien nous serions entièrement déterminés.
Mais une existence humaine se déroule rarement dans cet espace binaire.
Une marge
Entre ce qui nous détermine et ce que nous pouvons transformer, il existe parfois un espace étroit, mouvant, mais réel.
Nous ne pouvons pas toujours modifier ce qui s’est produit.
Mais nous pouvons parfois modifier notre manière de lui répondre.
Dans cette marge, quelque chose peut encore se déplacer
Nous pouvons changer la manière dont nous racontons un événement sans prétendre que cet événement n’a jamais existé.
Cette marge n’est pas infinie. Mais elle peut parfois suffire à déplacer une trajectoire.
Là où quelque chose peut encore se déplacer
La liberté n’apparaît pas nécessairement là où nous maîtrisons les événements. Elle peut commencer dans la manière dont nous entrons en relation avec ce qui nous arrive.
Entre l’événement et la suite de notre histoire, il n’existe pas toujours un choix clair, immédiat, disponible à volonté.
Mais il peut parfois apparaître un espace dans lequel quelque chose cesse d’être entièrement joué d’avance.
Ce qui survient, résiste ou nous affecte sans dépendre entièrement de nous.
Un espace parfois minuscule où une autre relation à la situation devient possible.
Non pas effacer ce qui a eu lieu, mais permettre à la trajectoire de ne pas s’y réduire.
La marge n’est pas un espace vide
Elle est l’endroit où ce qui nous arrive rencontre notre capacité — parfois forte, parfois fragile — à lui répondre.
Répondre ne signifie pas nécessairement agir immédiatement.
Une réponse peut prendre des formes très différentes, selon la situation et selon les ressources dont nous disposons.
Une réponse peut parfois consister à…
Cette possibilité de réponse n’est ni constante ni également disponible pour chacun.
Certaines situations réduisent considérablement notre capacité d’agir. Parfois, toute l’énergie disponible sert simplement à tenir, comprendre ou traverser.
Il ne s’agit donc pas de transformer la liberté en une nouvelle injonction.
La question devient alors moins
« Suis-je libre ? »
que :
« Où existe encore, ici,
une possibilité de mouvement ? »
Peut-être est-ce à cet endroit précis que commence une autre manière de penser notre histoire : non plus comme quelque chose que nous écririons seuls, mais comme quelque chose auquel nous pouvons encore prendre part.
Sommes-nous vraiment les auteurs de notre vie ?
« Être l’auteur de sa vie » est une belle formule. Mais elle suppose peut-être un pouvoir que nous n’avons jamais réellement possédé.
Un écrivain peut décider qu’un personnage apparaîtra au chapitre suivant.
Il peut provoquer une rencontre, inventer une ville, déclencher une tempête puis la faire disparaître.
Il dispose, en principe, du monde qu’il écrit.
Le réel nous répond.
Les autres possèdent leurs propres désirs. Les circonstances changent.
Nos décisions produisent parfois des conséquences que nous n’avions pas imaginées.
Le hasard intervient. Le temps transforme ce que nous pensions immuable.
Nous écrivons toujours avec quelque chose d’autre que nous
Peut-être faudrait-il alors abandonner l’idée selon laquelle nous serions les auteurs souverains de notre existence.
Devenir co-auteur
Nous ne créons pas seuls la matière de notre existence. Mais nous pouvons parfois participer à la manière dont cette matière poursuit son histoire.
Nous écrivons avec une matière que nous n’avons pas entièrement choisie.
Avec notre histoire. Avec les autres. Avec le monde. Avec les circonstances. Avec ce qui résiste à nos intentions.
Et parfois même avec une ancienne version de nous-mêmes qui avait déjà pris des décisions dont nous devons désormais poursuivre ou transformer les conséquences.
La vie ressemble peut-être moins à un livre dont nous écririons librement chaque page qu’à un récit commencé avant nous, constamment modifié par d’autres mains, et dans lequel nous recevons pourtant, à certains moments, la possibilité d’écrire quelques lignes nouvelles.
Notre liberté ne serait donc plus celle de l’auteur qui maîtrise son histoire, mais celle du co-auteur qui peut encore participer à sa suite.
Une puissance narrative située
Si nous ne sommes ni souverains sur notre histoire ni entièrement prisonniers d’elle, comment nommer ce pouvoir intermédiaire ?
Nous pourrions appeler cette possibilité une puissance narrative située.
Elle ne désigne pas la capacité de créer librement n’importe quelle existence.
Elle désigne ce qui peut encore être repris, déplacé ou transformé depuis l’endroit réel où nous nous trouvons.
Puissance narrative située
La capacité de modifier la suite d’une histoire sans prétendre avoir choisi toutes les conditions dans lesquelles elle s’écrit.
« Je peux devenir absolument tout ce que je veux. »
« À partir de ce qui est là, que peut-il encore advenir ? »
Le mot située est essentiel.
Car notre marge de liberté n’existe jamais dans l’abstrait. Elle dépend d’un moment, d’un contexte, de relations, de ressources, de contraintes et de possibilités réelles.
Nous ne disposons pas tous des mêmes marges. Et une même personne ne dispose pas, tout au long de son existence, de la même capacité d’agir.
La marge peut s’élargir ou se réduire
Ces lignes ne mesurent rien : elles rendent visible une idée essentielle — notre capacité d’agir varie avec les situations.
Ce qui peut modifier notre marge
Il existe des moments où les possibilités sont nombreuses.
D’autres où elles deviennent extrêmement étroites.
Certaines personnes disposent de ressources matérielles, relationnelles, culturelles ou institutionnelles qui leur permettent de transformer leur situation.
D’autres doivent consacrer une grande partie de leur énergie simplement à tenir.
Reconnaître une puissance narrative située, ce n’est pas demander à chacun de transformer immédiatement son existence.
C’est précisément reconnaître que toute possibilité dépend aussi des conditions qui la rendent praticable.
Pourquoi n’as-tu pas changé ta vie ?
Où existe encore une possibilité de mouvement ?
Parfois cette possibilité sera immense.
Parfois elle tiendra dans une décision, une parole, une rencontre ou une limite posée.
Parfois elle consistera seulement à ne plus consentir intérieurement à un récit que nous ne pouvons pas encore quitter extérieurement.
Et parfois, il faudra reconnaître qu’aucun déplacement n’est encore possible.
Cela aussi appartient au réel.
La liberté n’est peut-être pas d’avoir devant soi tous les chemins, mais de pouvoir reconnaître le passage qui existe encore depuis l’endroit où nous sommes.
Depuis l’endroit où nous sommes
Une liberté située commence peut-être par une opération très simple : regarder le territoire réel avant de chercher immédiatement à le transformer.
Nous demandons souvent : « Que dois-je faire ? »
Mais cette question arrive parfois trop tôt.
Avant de chercher une direction, il peut être nécessaire de comprendre depuis quel endroit nous cherchons à avancer.
Une carte ne décide pas du chemin.
Elle permet d’abord de voir où nous sommes.
Qu’est-ce qui compose le territoire ?
L’histoire reçue, les événements passés, les engagements pris, ce qui ne peut simplement être effacé.
Les décisions des autres, certaines contraintes, certaines limites et ce que le réel ne nous permet pas de modifier à volonté.
Une relation, une connaissance, une ressource, une expérience acquise ou simplement quelque chose qui nous aide à tenir.
Une conversation possible, une limite à poser, une autre interprétation, une rencontre, un choix ou un passage encore invisible.
Regarder ainsi une situation ne signifie pas la réduire à quatre catégories.
Il s’agit plutôt de déplacer le regard.
Au lieu de demander seulement ce que nous voudrions changer, nous pouvons observer simultanément ce qui est fixé, ce qui résiste, ce qui nous soutient et ce qui demeure encore indéterminé.
Quelques questions pour regarder autrement
Certaines situations ne possèdent pas de « bonne réponse » immédiatement disponible.
Parfois, voir plus justement ce qui est là constitue déjà un déplacement : nous cessons de demander à notre volonté de transformer ce qu’elle ne peut pas transformer, et nous devenons plus attentifs à ce qui peut réellement bouger.
Depuis l’endroit où je suis, qu’est-ce qui n’est pas encore entièrement décidé ?
Cette question ne garantit aucune bifurcation. Elle maintient simplement ouverte la possibilité qu’au milieu d’un territoire déjà largement dessiné, une suite reste encore à écrire.
Les histoires qui écrivent nos vies
Nous ne vivons pas seulement au milieu d’événements. Nous vivons aussi au milieu de récits qui nous disent ce qui est normal, possible, désirable ou impossible.
Bien avant que nous formulions notre propre histoire, d’autres histoires circulaient déjà autour de nous.
Elles parlaient de réussite, d’amour, de travail, de famille, de force, de fragilité, de mérite, de bonheur ou de ce que devrait être une « bonne vie ».
Certaines nous ont été transmises explicitement. D’autres ont été apprises sans presque jamais être formulées.
Ces phrases ne sont pas nécessairement prononcées par une personne identifiable.
Elles peuvent appartenir à une famille, à un milieu professionnel, à une institution, à une culture ou à une époque.
Un récit collectif peut devenir une évidence intérieure.
Quelques lieux où les récits se forment
Elle transmet des manières d’aimer, de se taire, de réussir, d’échouer, de demander ou de ne pas demander.
Il peut définir ce qui compte comme engagement, performance, disponibilité, mérite ou reconnaissance.
Elles organisent des places, des règles, des possibilités et parfois les mots avec lesquels une situation peut être reconnue.
Elle produit des représentations de la réussite, du bonheur, du corps, du couple, de l’autonomie ou de la normalité.
Ils rendent certaines vies très visibles, certaines aspirations désirables et d’autres presque inexistantes.
Elle possède elle aussi ses récits dominants, ses peurs, ses promesses et ses définitions du possible.
Ces récits ne déterminent jamais mécaniquement ce que nous devenons.
Mais ils peuvent dessiner les frontières de ce que nous imaginons possible.
Quand un récit devient une frontière
Une personne peut croire qu’elle manque de courage alors que certaines possibilités n’ont simplement jamais été rendues pensables dans le monde où elle a appris à vivre.
Ce que nous appelons parfois un choix individuel possède donc aussi une histoire collective.
C’est ici que la question de la liberté change encore.
Il ne suffit plus de demander à une personne ce qu’elle pourrait décider autrement.
Il faut aussi regarder les récits qui rendent certaines décisions évidentes, d’autres difficiles, et certaines presque inimaginables.
Les deux dimensions ne s’opposent pas. Elles se façonnent continuellement l’une l’autre.
Nous pouvons parfois transformer notre propre récit.
Mais nous pouvons aussi participer à transformer les récits dans lesquels d’autres auront, à leur tour, à chercher leur chemin.
Et si la liberté ne consistait pas seulement à trouver notre propre passage, mais aussi à rendre d’autres passages pensables pour ceux qui viennent après nous ?
À cet endroit, notre histoire cesse d’être seulement personnelle. Chaque fois qu’un récit change, il peut aussi modifier le territoire du possible autour de lui.
Rendre la liberté habitable
Si notre capacité d’agir dépend en partie des conditions dans lesquelles nous vivons, alors la liberté ne peut plus être seulement une affaire individuelle.
Nous disons facilement à quelqu’un qu’il est libre de partir, de parler, de changer de travail, de recommencer ou de choisir autrement.
Formellement, cela peut être vrai.
Mais une possibilité inscrite dans les mots n’est pas nécessairement une possibilité réellement praticable.
Une liberté n’existe pleinement que lorsqu’il existe aussi des conditions permettant de l’habiter.
La possibilité existe en théorie, indépendamment des ressources, des risques ou des conditions concrètes.
La possibilité est regardée avec les appuis, les protections et les conditions nécessaires pour pouvoir réellement l’exercer.
Une personne peut avoir le droit de partir sans avoir les moyens matériels de le faire.
Elle peut avoir le droit de parler sans disposer d’un espace où sa parole sera entendue.
Elle peut être invitée à choisir alors que toutes les options accessibles produisent pour elle un coût considérable.
Reconnaître cela ne supprime pas sa capacité d’agir. Cela permet au contraire de la penser dans le réel.
Certaines conditions peuvent rendre une marge réellement praticable
Dès lors, une autre responsabilité apparaît.
Nous ne sommes pas seulement responsables de ce que nous faisons de notre propre marge.
Par nos relations, nos décisions, nos institutions et les récits que nous faisons circuler, nous participons aussi à élargir ou réduire la marge des autres.
Nos libertés ne sont pas isolées
Nous ne sommes évidemment pas responsables de toutes les conditions dans lesquelles vivent les autres.
Mais dans les espaces où nous avons une prise — une relation, une famille, un collectif, une organisation, une institution — nous pouvons nous demander si nos manières d’agir ouvrent des possibles ou les referment.
Une autre manière d’interroger nos milieux
Ces questions déplacent profondément notre manière de penser la liberté.
Une société libre ne serait pas seulement une société qui proclame des droits.
Ce serait aussi une société attentive aux conditions permettant aux personnes de devenir effectivement co-auteurs de leur existence.
Peut-être qu’une part de notre liberté consiste aussi à ne pas occuper tout l’espace, afin que d’autres puissent écrire quelque chose que nous n’avions pas prévu.
La liberté cesse alors d’être seulement une conquête personnelle. Elle devient une qualité du monde que nous construisons les uns pour les autres : la possibilité réelle qu’une autre suite puisse advenir.
Faut-il vraiment vivre sans regrets ?
L’idée est séduisante : vivre pleinement, faire les bons choix et parvenir un jour à regarder derrière soi sans rien souhaiter différent.
C’est peut-être l’une des promesses les plus persistantes de notre imaginaire contemporain.
Une vie accomplie serait une vie dans laquelle nous aurions suffisamment écouté nos désirs, suffisamment osé, suffisamment choisi pour n’avoir finalement rien à regretter.
Mais une telle exigence suppose encore que nous puissions connaître à l’avance la portée de nos décisions.
« Vivez votre vie de façon à ne rien regretter. »
Elle nous rappelle que certains choix peuvent être différés jusqu’à ce qu’ils deviennent impossibles, et qu’il existe parfois un courage nécessaire à vivre.
Nous décidons avec ce que nous savons, ce que nous pouvons et la personne que nous sommes à un moment donné.
Certains choix qui semblaient justes deviennent, des années plus tard, difficiles à comprendre.
Certaines routes que nous n’avons pas prises continuent de nous accompagner.
Certaines décisions ont produit des conséquences que personne ne pouvait entièrement prévoir.
Et parfois nous changeons simplement assez pour ne plus regarder notre passé avec les mêmes yeux.
Le regret n’est pas toujours l’échec d’une vie.
Il peut aussi être la trace d’un déplacement : la preuve que nous ne sommes plus exactement celui ou celle qui avait autrefois choisi.
Regretter peut parfois signifier que notre manière de comprendre la vie a changé.
Un regret peut parfois nous apprendre
Le problème n’est donc peut-être pas d’avoir des regrets.
Il apparaît lorsque le passé devient une histoire entièrement fermée : une condamnation répétée, une identité définitive, ou la preuve supposée que plus rien ne pourrait désormais être différent.
Ne jamais avoir pris le mauvais chemin.
Pouvoir reprendre ce que le chemin nous a appris.
Être co-auteur de son existence ne signifie pas écrire dès le départ une histoire parfaite.
Cela signifie pouvoir relire, réinterpréter, réparer lorsque cela est possible, reconnaître ce qui ne l’est plus et écrire autrement la suite.
Cette manière de penser transforme également notre rapport au bonheur.
Nous n’avons plus besoin d’imaginer une existence où chaque journée serait remplie de joie, de douceur et de paix.
Une vie habitable peut connaître la tristesse, le doute, la colère, la perte, les contradictions et les périodes sans réponse.
Ce qui compte peut-être davantage est qu’elle ne devienne pas entièrement étrangère à celui ou celle qui la vit.
Une vie habitable pourrait être une vie où l’on peut encore
Non pas : « Comment vivre pour ne rien regretter ? » mais « Comment vivre de manière à pouvoir encore répondre à ce qui advient ? »
Nous ne saurons jamais parfaitement, au moment de choisir, quelle histoire un choix produira.
Mais nous pouvons peut-être chercher une autre fidélité : non pas celle d’une vie sans erreur, mais celle d’une existence qui demeure capable de se relire sans cesser de s’écrire.
Ce qui demeure ouvert
Nous ne choisissons ni toute la mer, ni tous les vents, ni tous les rivages auxquels une existence nous conduit.
Nous arrivons dans une histoire déjà commencée.
Nous recevons un corps, une époque, des liens, des circonstances, des récits et des possibilités que nous n’avons pas entièrement choisis.
Puis quelque chose nous arrive.
Une rencontre. Une séparation. Une chance. Une perte. Une bifurcation. Un événement que nous n’avions pas prévu.
Et au milieu de tout cela, nous cherchons notre manière de répondre à la vie.
Peut-être que vivre pleinement ne signifie pas obtenir la vie que nous avions imaginée, mais demeurer en relation avec celle qui advient.
Cela ne signifie pas tout accepter.
Certaines situations demandent d’être quittées. Certaines limites doivent être posées. Certaines injustices doivent être combattues. Certaines pertes ne seront jamais transformées en quelque chose de souhaitable.
Mais même lorsque nous ne maîtrisons pas ce qui nous arrive, une question peut parfois demeurer.
Non pas : « Comment faire pour que tout soit comme je le veux ? »
Mais : « Comment vais-je maintenant entrer en relation avec ce qui est là ? »
Il n’existe aucune garantie que chaque difficulté nous rende plus forts, que chaque épreuve possède un sens ou que toute histoire puisse être réparée.
La vie n’a pas à devenir une leçon pour mériter d’être vécue.
La puissance narrative située affirme quelque chose de beaucoup plus modeste : tant qu’une marge existe, quelque chose peut encore être repris.
Peut-être seulement trois gestes
Peut-être est-ce cela que nous pouvons demander à une existence.
Non qu’elle soit toujours heureuse. Non qu’elle soit sans regret. Non qu’elle obéisse au scénario que nous avions dessiné pour elle.
Mais qu’elle demeure suffisamment ouverte pour que nous puissions encore y prendre part.
Dans l’histoire qui est la vôtre aujourd’hui, qu’est-ce qui demeure encore ouvert ?
Nous ne sommes peut-être ni les maîtres de notre histoire, ni de simples personnages condamnés à suivre un scénario déjà écrit.
Nous sommes ceux qui, depuis l’endroit où ils se trouvent, cherchent encore comment répondre à la page qui vient.
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