DE L'ÉCOLOGIE RELATIONNELLE À L'ÉCOLOGIE NARRATIVE

Deux figures reliées par un espace de récits, de relations et de possibles
ÉCOLOGIE NARRATIVE

De l’écologie relationnelle
à l’écologie narrative

Prendre soin de ce qui se passe entre nous
pour rouvrir un monde commun

Toute personne qui communique avec le meilleur d’elle-même est à sa façon un agent de changement pour un monde plus libre.

Jacques Salomé Vivre avec les autres. Chaque jour… la vie
ZÉPHYR AVENEL LES RÉCITS VIVANTS
OUVERTURE

Ce qui existe
entre nous

Nous pourrions ne voir dans les paroles de Jacques Salomé qu’une invitation à mieux communiquer.

mieux écouter choisir ses mots traverser les désaccords

Mais cette intuition nous conduit peut-être plus loin.

Quelque chose du monde se joue dans la manière dont nous entrons en relation.

Dans notre capacité à poser une limite sans réduire l’autre à ce qu’il vient de faire.

Dans notre manière d’accueillir une différence sans chercher immédiatement à la supprimer.

Dans la possibilité de nous définir sans définir l’autre à sa place.

MOI
CE QUI CIRCULE LA RELATION
L’AUTRE
JACQUES SALOMÉ

Une part importante de son travail consiste précisément à déplacer notre attention :

ne plus regarder seulement les personnes, mais aussi la qualité de ce qui circule entre elles.

ÉCOLOGIE RELATIONNELLE

Il ne s’agit pas ici de faire de la Méthode ESPERE le fondement d’une théorie narrative.

Il s’agit de partir de l’une de ses intuitions pour la déplacer.

CAR ENTRE NOUS

circulent aussi des histoires,
des représentations,
des interprétations,
des identités,

des récits.

Et si prendre soin de la relation supposait également de prendre soin des récits qui l’habitent ?

DANS LA RELATION

Nous arrivons
accompagnés d’histoires

Lorsque nous rencontrons quelqu’un, nous n’arrivons jamais seuls.

NOUS PORTONS AVEC NOUS

des histoires
familiales

des histoires
sociales

des histoires
culturelles

des histoires
politiques

des histoires
intimes

Nous arrivons avec les histoires que nous avons reçues.

Celles que nous avons construites pour comprendre ce qui nous est arrivé.

Celles que les autres racontent sur nous.

Celles que nous racontons sur eux.

Et celles que nous nous racontons à nous-mêmes.

AINSI, DANS UNE RELATION

nous ne sommes jamais simplement deux.

MOI
01

Ce que je raconte
de toi

02

Ce que je raconte
de moi-même

ENTRE NOUS LA
RELATION
L’AUTRE
03

Ce que tu racontes
de moi

04

Ce que tu racontes
de toi-même

ET AUTOUR DE NOUS

les récits plus vastes dans lesquels notre rencontre prend place.

PREMIER DÉPLACEMENT

La relation n’est pas seulement interpersonnelle.

Elle est aussi
narrative.

Et parfois, l’histoire est déjà là avant même que la rencontre ait commencé.

L’ASSIGNATION NARRATIVE

Lorsque le récit arrive
avant la personne

Il arrive que l’histoire soit déjà présente avant que la rencontre ait réellement commencé.

QUELQUES SIGNES APPARAISSENT
01 un métier
02 un âge
03 une apparence
04 une manière
de parler
05 une origine
06 une opinion
07 un milieu
social

et déjà une histoire
commence à se former.

CE QUE NOUS PENSONS FAIRE

rencontrer
quelqu’un

CE QUI PEUT ARRIVER
?

rencontrer d’abord
une catégorie

LE POUVOIR SILENCIEUX DU RÉCIT

Il peut organiser notre perception avant même que nous ayons conscience d’interpréter.

ALORS

L’autre risque de ne plus être quelqu’un que nous découvrons.

Il devient celui que nous croyons déjà connaître.

MAIS CE MÉCANISME PEUT AUSSI SE RETOURNER

Nous pouvons devenir prisonniers de notre propre récit.

Je suis comme cela.

Je n’ai jamais su faire cela.

Ce n’est pas pour moi.

Je serai toujours ainsi.

Les gens comme moi ne font pas cela.

LE PARADOXE

Un récit qui nous avait peut-être aidés à comprendre notre existence

peut finir par définir les frontières de ce que nous nous autorisons à devenir.

DISTINCTION ESSENTIELLE

Le problème n’est pas que nous ayons des récits.

Le problème commence lorsqu’un récit ne peut plus être réinterrogé.

ALORS UNE AUTRE QUESTION APPARAÎT

Et si nous n’avions pas à nous libérer des récits, mais à apprendre à les garder vivants ?

IDENTITÉ NARRATIVE

Nous avons besoin
des récits

Il serait tentant de conclure qu’il faudrait nous libérer des histoires.

MAIS

nous ne vivons pas
sans récits.

PAUL
RICŒUR
IDENTITÉ
NARRATIVE

Paul Ricœur a montré combien l’identité humaine entretient une relation profonde avec la narration.

Nous rendons notre existence intelligible en configurant les événements qui la composent.

NOUS RACONTONS
01 pour relier

ce qui semblait dispersé

02 pour comprendre

ce qui nous est arrivé

03 pour nous situer

dans le temps

LE RÉCIT N’EST DONC PAS NÉCESSAIREMENT UNE PRISON

Il peut être une manière d’habiter notre expérience.

et pourtant
IDENTITÉ NARRATIVE

Une histoire de soi n’est pas une histoire définitivement écrite.

01

Elle peut être relue.

02

Elle peut être réinterprétée.

03

Elle peut être reconfigurée.

CE QUI A EU LIEU

Les événements ne changent pas.

CE QUI PEUT CHANGER

Leur place et leur sens dans l’histoire que nous pouvons en faire.

De nouveaux événements peuvent modifier le sens des anciens.

Une rencontre peut éclairer autrement ce que nous pensions connaître.

Une parole peut déplacer une interprétation longtemps tenue pour définitive.

LA QUESTION N’EST PEUT-ÊTRE PAS

Comment sortir
des récits ?

MAIS PLUTÔT

Comment conserver des récits suffisamment vivants

pour qu’ils puissent encore être transformés par ce qui arrive ?

Car tout ce que nous pouvons devenir n’est peut-être pas encore contenu dans l’histoire que nous savons raconter.

CE QUI RESTE EN MARGE

Les récits empêchés ne sont pas nécessairement des récits cachés

Certaines histoires occupent le premier plan de nos existences.

D’autres restent dans les marges.

DANS CE QUI RESTE À L’ÉCART

une sensibilité

une colère

une vocation

une fragilité

une intuition

une autre manière d’aimer

une possibilité de soi

une autre manière d’habiter le monde

NOUS POURRIONS ALORS IMAGINER

que ces possibilités constituent une vérité intérieure déjà présente,

? LE VRAI SOI déjà là ?

cachée quelque part en nous et attendant simplement d’être révélée.

MAIS PEUT-ÊTRE FAUT-IL aller plus loin
UNE AUTRE HYPOTHÈSE

Certaines possibilités

n’existent pas entièrement avant la relation qui leur permet d’apparaître.

Elles émergent.

PARFOIS, IL SUFFIT QU’UNE SITUATION CHANGE
01

Quelqu’un nous écoute autrement.

02

Une œuvre nous pose une question que nous n’avions jamais rencontrée.

03

Une conversation déplace une évidence.

04

Une expérience rend pensable ce qui ne l’était pas.

05

Un regard ne nous assigne pas immédiatement à ce que nous avons été.

ET SOUDAIN

quelque chose devient possible.

CE N’EST PAS NÉCESSAIREMENT

quelque chose qui aurait toujours existé, intact, au plus profond de nous.

CELA PEUT ÊTRE

quelque chose qu’une situation nouvelle rend enfin capable d’apparaître.

LES RÉCITS EMPÊCHÉS

Le possible n’est pas toujours quelque chose que nous découvrons.

Il peut être quelque chose qui apparaît dans la relation.

LORSQUE LA RELATION DEVIENT UN MILIEU D’ÉMERGENCE
UNE HISTOIRE MOI
UNE HISTOIRE L’AUTRE
ET ENTRE LES DEUX

quelque chose qui n’appartenait encore entièrement à personne.

Si les relations peuvent permettre à certaines possibilités d’apparaître, alors une nouvelle question devient nécessaire :

QUELLES CONDITIONS RENDENT CERTAINES HISTOIRES POSSIBLES ET EN EMPÊCHENT D’AUTRES ? C’est ici que commence l’écologie narrative.
CHANGER D’ÉCHELLE

Vers une
écologie narrative

Si certaines relations permettent à des possibilités d’apparaître, alors les récits ne peuvent plus être considérés comme de simples contenus.

PREMIER DÉPLACEMENT

Un récit n’existe jamais tout seul.

Il existe dans un milieu.

UN MILIEU NARRATIF EST FAIT DE

familles

écoles

médias

institutions

œuvres

communautés

langages

plateformes

ÉCOSYSTÈME NARRATIF

Tous ces espaces participent à déterminer quelles histoires deviennent visibles, crédibles, partageables ou pensables.

Nous vivons ainsi au milieu de récits que nous n’avons pas tous choisis.

Certains nous précèdent. Certains nous orientent. Certains nous donnent des mots.

D’autres rendent certaines expériences difficiles à nommer, parce qu’aucune histoire disponible ne semble encore pouvoir les accueillir.

MAIS UN ÉCOSYSTÈME N’EST JAMAIS NEUTRE

Tous les récits n’ont pas le même pouvoir d’exister.

Certains disposent de davantage de lieux, de moyens, de légitimité ou de répétition.

D’autres demeurent fragiles, périphériques, ou presque inaudibles.

UNE ÉCOLOGIE NARRATIVE DOIT DONC DEMANDER
01 QUI PEUT raconter ?
02 QUI PEUT ÊTRE entendu ?
03 QUELS RÉCITS DEVIENNENT dominants ?
04 QUELS RÉCITS RESTENT en marge ?
01 LE RÉCIT DOMINANT

répété

reconnu

légitimé

rendu familier

02 LE RÉCIT EMPÊCHÉ
· · ✦ ·

dispersé

peu entendu

difficile à nommer

parfois impensable

VIGILANCE

Mais être minoritaire, marginal ou empêché ne rend pas automatiquement un récit juste.

L’ENJEU N’EST DONC PAS

de remplacer un récit dominant par un autre,

mais de préserver un milieu dans lequel les récits puissent se rencontrer, se contredire, se transformer et être réinterrogés.

ÉCOLOGIE NARRATIVE

Nous pouvons alors appeler écologie narrative l’attention portée

01

aux récits qui circulent

02

aux relations entre ces récits

03

aux conditions de leur apparition

04

aux pouvoirs qui les rendent audibles ou invisibles

05

aux possibles qu’ils ouvrent ou qu’ils ferment

COMME DANS UN ÉCOSYSTÈME

La diversité compte.

Les relations comptent.

Les conditions d’apparition comptent.

Mais surtout : la possibilité de transformation compte.

RÉCIT FERMÉ

Il sait déjà ce que les événements doivent signifier.

Il confirme.
RÉCIT VIVANT

Il peut être déplacé par ce qu’il rencontre.

Il se transforme.
UNE ÉCOLOGIE NARRATIVE

ne cherche donc pas seulement à multiplier les histoires.

Elle cherche à préserver les conditions dans lesquelles aucune histoire ne puisse prétendre épuiser définitivement le réel.

Dès lors, écouter quelqu’un ne consiste peut-être plus seulement à entendre ce qu’il raconte.

Cela peut aussi signifier ne pas refermer trop vite l’histoire dont il est capable.

HABITER LA RELATION

Écouter
sans assigner

Nous n’écoutons jamais quelqu’un depuis un lieu entièrement neutre.

AVANT MÊME QUE L’AUTRE PARLE

nous avons souvent déjà commencé à raconter qui il est.

NOUS ARRIVONS AVEC
01 nos souvenirs

de ce qu’il a déjà fait

02 nos attentes

sur ce qu’il fera probablement

03 nos catégories

pour comprendre rapidement

04 nos blessures

qui orientent parfois notre regard

LE RISQUE

Ce que nous savons de quelqu’un peut alors devenir

la frontière de ce que nous lui permettons encore d’être.

L’ASSIGNATION COMMENCE PARFOIS PAR DES PHRASES TRÈS SIMPLES

Tu es toujours comme ça.

Je te connais.

Tu feras encore la même chose.

C’est tout toi.

UNE PERSONNE
LE RÉCIT QUE NOUS AVONS D’ELLE
ÉCOUTER

c’est peut-être commencer par reconnaître

que l’autre est toujours plus vaste que l’histoire que nous savons raconter de lui.

CELA NE SIGNIFIE PAS

oublier ce qui s’est passé, nier les actes, effacer les responsabilités ou renoncer aux limites.

01 SE SOUVENIR

Reconnaître ce qui a eu lieu.

Le passé compte.
02 ASSIGNER

Décider que ce passé dit définitivement qui quelqu’un est.

Le possible se ferme.
UNE RELATION VIVANTE PEUT TENIR ENSEMBLE
01 la mémoire

de ce qui a réellement eu lieu

+
02 l’ouverture

à ce qui n’a peut-être pas encore eu lieu

ALORS L’ÉCOUTE CHANGE DE NATURE

Elle ne consiste plus seulement à recueillir une information.

Elle peut devenir un espace dans lequel quelque chose qui n’avait pas encore de place devient racontable.

ENTRE DEUX PERSONNES
A CE QUE JE SAIS
B CE QUE TU SAIS
MAIS DANS LA RELATION

peut apparaître quelque chose que ni l’un ni l’autre ne connaissait encore.

ÉCOUTER SANS ASSIGNER PEUT ALORS SIGNIFIER
01
Ne pas savoir trop vite.

Résister à la tentation de refermer immédiatement ce que l’autre essaie de dire.

02
Laisser une place à l’inédit.

Entendre aussi ce qui ne correspond pas encore à l’histoire que nous connaissions.

03
Maintenir la possibilité de révision.

Accepter que notre compréhension de l’autre puisse elle aussi être transformée.

PARFOIS

l’une des formes les plus profondes de l’écoute pourrait commencer par trois mots :

Je ne sais pas.

Pas comme renoncement à comprendre, mais comme refus de comprendre trop vite.

OUVRIR LE POSSIBLE N’EXIGE PAS DE TOUT ACCEPTER
Une limite

peut protéger la relation.

Une distance

peut parfois être nécessaire.

Un refus

peut être pleinement légitime.

Ne pas assigner quelqu’un ne signifie donc jamais se rendre disponible à tout.

Peut-être qu’une relation devient vivante lorsqu’elle sait tenir ensemble

ce qui a été ET ce qui peut encore advenir.

Mais ce geste ne concerne pas seulement nos relations individuelles.

Une société elle aussi peut enfermer les êtres dans les histoires qu’elle raconte d’eux.

CHANGER ENCORE D’ÉCHELLE

Quand une société raconte
qui nous sommes

Ce qui se joue entre deux personnes se joue aussi à l’échelle d’une société.

NOUS NE SOMMES PAS SEULEMENT ENTOURÉS DE PERSONNES

Nous sommes aussi entourés d’histoires sur les personnes.

01 Institutions

Elles nomment, classent et organisent.

02 Médias

Ils rendent certains récits plus visibles que d’autres.

03 École

Elle transmet des savoirs, mais aussi des représentations.

04 Plateformes

Elles hiérarchisent ce qui devient perceptible.

05 Œuvres

Elles donnent forme à des manières d’habiter le monde.

06 Conversations

Elles reproduisent parfois ces récits — ou les déplacent.

UN RÉCIT COLLECTIF
1 nomme
2 répète
3 rend familier
4 oriente le regard

À force de circuler, une interprétation peut finir par sembler aller de soi.

LE RISQUE APPARAÎT LORSQUE

une catégorie nécessaire pour comprendre une situation

devient une histoire censée expliquer entièrement une personne.

UNE CATÉGORIE

peut aider à décrire une situation.

UNE PERSONNE

ne peut être épuisée par cette description.

01

une caractéristique devient une identité totale ;

02

une situation devient un destin ;

03

une appartenance devient une explication ;

04

une histoire passée devient une prédiction.

UNE SOCIÉTÉ PEUT ELLE AUSSI ASSIGNER

lorsqu’elle cesse de dire

« voici quelque chose que nous savons de vous »

et commence à dire « voilà qui vous êtes. »

VIGILANCE

Cela ne signifie pas que toute catégorie soit oppressive, ni que toute institution impose nécessairement un récit.

Nous avons besoin de mots, de catégories et de représentations pour rendre le monde intelligible.

LA QUESTION N’EST DONC PAS

« pouvons-nous vivre sans catégories ? »

MAIS

« nos catégories restent-elles révisables au contact du réel ? »

01 RÉCIT COLLECTIF FERMÉ

Il transforme ses catégories en certitudes.

Il interprète l’inédit avec ce qu’il sait déjà.

Il confirme.
02 RÉCIT COLLECTIF VIVANT

Il accepte que ses catégories puissent être insuffisantes.

Il peut être déplacé par ce qu’il rencontre.

Il apprend.
ALORS QUELQUE CHOSE CHANGE

Une personne peut déborder la catégorie qui la décrivait.

Une expérience peut faire évoluer les mots disponibles.

Une société peut réviser ce qu’elle croyait savoir.

MAIS OUVRIR UN RÉCIT NE CONSISTE PAS NÉCESSAIREMENT À LE REMPLACER PAR SON CONTRAIRE
RÉCIT DOMINANT A
SIMPLE INVERSION anti-A

Un contre-récit peut rendre visible ce qui était occulté.

Mais s’il devient à son tour incapable d’être interrogé, il peut reproduire la fermeture qu’il voulait combattre.

UNE ÉCOLOGIE NARRATIVE DÉMOCRATIQUE

ne suppose donc pas que toutes les histoires soient équivalentes.

Elle suppose qu’aucune histoire ne soit dispensée de rencontrer le réel, les autres et la contradiction.

01
de pluralité

pour que plusieurs expériences puissent devenir visibles ;

02
de contradiction

pour qu’aucun récit ne devienne intouchable ;

03
de transformation

pour que ce que nous découvrons puisse réellement modifier nos représentations.

Peut-être reconnaît-on une société vivante non au fait qu’elle possède le bon récit,

mais à sa capacité de laisser ses récits être transformés par ce qu’ils ne savaient pas encore voir.

Reste alors une question plus profonde.

Si nos récits peuvent nous enfermer, mais aussi rouvrir le possible, quel rôle peut jouer la création ?

LE GESTE DE CRÉATION

Créer, ce n’est pas seulement
représenter

Si les récits participent à ce que nous percevons, alors créer un récit n’est jamais tout à fait un geste extérieur au monde.

UNE ŒUVRE PEUT RACONTER CE QUI EST

Mais elle peut aussi rendre perceptible ce qui n’avait pas encore trouvé de forme.

01 REPRÉSENTER

Donner une forme à quelque chose que nous savons déjà reconnaître.

« Voici le monde. »
02 RENDRE PERCEPTIBLE

Faire apparaître une relation, une possibilité ou une expérience que nous ne savions pas encore voir.

« Regarde encore. »
ALORS LA CRÉATION CHANGE DE FONCTION

Elle ne consiste plus seulement à produire des représentations.

Elle peut devenir une manière d’élargir le champ du perceptible.

01
rendre visible

ce qui demeurait dans les marges de nos représentations ;

02
rendre sensible

ce que l’explication seule ne permettait pas d’éprouver ;

03
rendre imaginable

ce qui semblait jusque-là impossible ou impensable.

LE CHAMP DU PERCEPTIBLE
CE QUE NOUS SAVONS DÉJÀ VOIR

Une œuvre peut déplacer la frontière elle-même.

MAIS CRÉER N’EST PAS PRESCRIRE

Ouvrir un possible ne signifie pas dire au lecteur, au spectateur ou au visiteur ce qu’il doit penser.

LE RÉCIT QUI VEUT CONVAINCRE

organise les signes vers une conclusion déjà déterminée.

Il réduit l’espace d’interprétation.
L’ŒUVRE QUI OUVRE

organise une rencontre dont le résultat n’est pas entièrement écrit.

Elle augmente l’espace d’interprétation.

Une œuvre vivante ne nous dit peut-être pas

« Voici ce que vous devez voir. »

Elle nous place plutôt dans une situation où nous pouvons

voir autrement.
01 Il rencontre

une forme, une image, un récit.

02 Il résonne

avec sa propre expérience.

03 Il interprète

depuis un lieu qui lui appartient.

ET PARFOIS

quelque chose dans sa manière de percevoir sa vie, les autres ou le monde

se déplace.
L’ŒUVRE DEVIENT ALORS UN MILIEU

Non pas un message qu’il faudrait correctement décoder,

mais un espace de relations dans lequel peuvent apparaître des significations qui n’existaient pas encore.

C’EST ICI QUE COMMENCE L’INTUITION DES

Récits Vivants

Un récit vivant n’est pas seulement une histoire racontée.

C’est un dispositif de rencontre entre un récit, une personne et ce qui peut émerger entre les deux.

LE RÉCIT VIVANT
LE RÉCIT
LA PERSONNE
ENTRE LES DEUX

quelque chose peut devenir perceptible.

une question

que nous n’avions jamais formulée ;

une relation

que nous n’avions pas encore perçue ;

une possibilité

que notre ancien récit rendait invisible ;

une autre histoire

que nous pouvons commencer à habiter.

UNE PRÉCAUTION DEMEURE

Une œuvre ne transforme pas automatiquement celui qui la rencontre.

Elle peut seulement créer les conditions d’une rencontre dans laquelle une transformation devient possible.

UNE ÉCOLOGIE NARRATIVE DE LA CRÉATION

ne chercherait donc pas seulement à produire davantage d’histoires.

Elle chercherait à créer des formes capables de maintenir le possible ouvert.

01
ne pas tout expliquer

afin que quelque chose reste disponible à l’interprétation ;

02
ne pas tout refermer

afin que l’expérience puisse dépasser le récit proposé ;

03
ne pas décider à la place de l’autre

afin que la rencontre demeure réellement vivante.

Peut-être que la puissance la plus profonde d’une œuvre n’est pas de nous donner

une réponse,

mais de rendre à nouveau perceptible

une possibilité.

Mais ouvrir des possibles engage aussi une responsabilité.

Car tous les récits ne rendent pas le monde plus habitable.

Comment discerner ce qu’un récit fait à la vie ?

UNE ÉTHIQUE DES EFFETS

Ce qu’un récit fait
à la vie

Si les récits participent à notre manière de percevoir les autres, nous-mêmes et le monde, alors une question devient inévitable.

AVANT DE DEMANDER

« Ce récit est-il bon ? »

NOUS POUVONS AUSSI DEMANDER

« Que rend-il possible dans la vie ? »

UNE PRÉCAUTION

Interroger les effets d’un récit ne signifie pas renoncer à la question de sa vérité.

Un récit peut être factuellement faux, trompeur ou manipulateur. Cela compte.

Mais même lorsqu’il dit quelque chose de vrai, une autre question demeure : que fait cette manière de raconter ?

01 CE QUE LE RÉCIT DIT

son contenu,
ses affirmations,
ses représentations

02 CE QUE LE RÉCIT FAIT

les perceptions,
relations et possibles
qu’il contribue à produire

UN RÉCIT N’EST PAS SEULEMENT UNE SUITE DE SIGNIFICATIONS

Il peut devenir une manière d’organiser notre attention.

Il nous apprend parfois ce qu’il faut regarder, ce qu’il faut craindre, ce qui mérite d’exister et ce qui peut rester invisible.

01
PERCEPTION

Que rend-il visible ?

Quelles expériences, quelles personnes, quelles relations deviennent plus perceptibles grâce à lui ?

02
INVISIBILISATION

Que laisse-t-il hors champ ?

Quelles expériences disparaissent lorsque cette histoire devient la seule manière de raconter ?

03
RELATION

Que fait-il aux autres ?

Nous aide-t-il à rencontrer des personnes singulières, ou seulement les catégories auxquelles nous les avons assignées ?

04
POSSIBLE

Que rend-il imaginable ?

Agrandit-il le champ de ce qui pourrait advenir, ou transforme-t-il le présent en destin ?

05
RÉVISION

Peut-il encore être transformé ?

Peut-il rencontrer un fait, une expérience ou une voix capable de modifier ce qu’il croyait déjà savoir ?

MAIS ATTENTION

Vivant ne veut pas dire confortable.

Certains récits nous dérangent précisément parce qu’ils rendent visible ce que nous préférerions ne pas voir.

Un récit peut nous confronter, nous déstabiliser ou nous mettre en contradiction sans pour autant nous enfermer.

CE N’EST PAS
agréable

contre

désagréable
LA QUESTION EST PLUTÔT
ouvert

ou

fermé
01 UN RÉCIT SE FERME

lorsqu’il explique tout ce qu’il rencontre avec ce qu’il savait déjà ;

lorsqu’aucun fait ne peut réellement le déplacer ;

lorsqu’il transforme les personnes en rôles déjà écrits.

02 UN RÉCIT RESTE VIVANT

lorsqu’il peut rencontrer ce qu’il n’avait pas prévu ;

lorsqu’une expérience peut encore modifier son interprétation ;

lorsqu’il laisse aux êtres la possibilité de devenir autrement.

LE TEST DU POSSIBLE

Après avoir traversé ce récit, le monde paraît-il

PLUS fermé ?
ou
PLUS habitable ?
HABITABLE NE SIGNIFIE PAS IDÉAL

Un monde habitable peut contenir du conflit, de l’incertitude, du tragique et du désaccord.

Ce qui le rend habitable est peut-être précisément que rien n’y oblige les êtres à devenir les personnages d’une histoire écrite d’avance.

IL PEUT DIMINUER

la capacité d’écouter

la complexité perceptible

la singularité des personnes

la possibilité de réviser

l’imagination du possible

IL PEUT AUGMENTER
+

la capacité d’attention

+

la perception des relations

+

la pluralité des expériences

+

la capacité de questionner

+

l’ouverture des possibles

MAIS IL FAUT ALLER ENCORE PLUS LOIN

Ces critères ne doivent pas devenir une nouvelle police des récits.

Une écologie narrative ne consiste pas à décider quelles histoires ont le droit d’exister.

ELLE CONSISTE PLUTÔT À MAINTENIR POSSIBLE
01 la critique

d’un récit devenu dominant ;

02 la pluralité

des histoires disponibles ;

03 la réponse

de ceux qui étaient racontés sans pouvoir parler ;

04 la transformation

des récits au contact du réel.

LA RESPONSABILITÉ NARRATIVE

ne consiste donc peut-être pas à produire des récits irréprochables.

Elle consiste à rester attentif aux mondes que nos récits contribuent à rendre possibles.

LE RÉCIT
LA PERSONNE
LE MONDE

C’est dans cette relation que ses effets deviennent perceptibles.

La question éthique d’un récit n’est donc peut-être pas seulement

« Quelle histoire raconte-t-il ? »

mais aussi

« Quelle manière d’habiter le monde devient possible à travers elle ? »
DANS LA PERSPECTIVE DES RÉCITS VIVANTS

une histoire n’a donc pas besoin d’être rassurante, consensuelle ou positive.

Elle doit pouvoir demeurer assez ouverte pour que la vie ne soit jamais entièrement réduite à ce qu’elle raconte d’elle.

Peut-être qu’un récit devient vivant lorsqu’il cesse de vouloir

contenir la vie

et commence à accepter

d’être transformé par elle.

Il reste alors à revenir au geste le plus simple.

Dans une relation, dans une œuvre, dans une société :

comment laisser à l’autre une place qu’aucun récit n’a encore occupée ?

EN GUISE D’OUVERTURE

Laisser une place
à ce qui n’est pas encore raconté

Peut-être est-ce là l’un des gestes les plus simples et les plus difficiles.

Nous racontons pour comprendre.

Nous racontons pour transmettre.

Nous racontons parfois pour supporter ce qui nous arrive.

Nous racontons aussi pour donner une continuité à ce qui semblait dispersé.

Mais
AUCUN RÉCIT

ne contient entièrement une existence.

Aucun récit ne contient entièrement une personne.

Aucun récit ne contient entièrement un monde.

Il reste toujours quelque chose

qui n’a pas encore trouvé son histoire.
une perception

que nous n’avions pas encore reconnue ;

une voix

qui n’avait pas encore trouvé sa place ;

une relation

que notre ancienne histoire ne savait pas voir ;

un possible

que nous ne savions pas encore imaginer.

RENCONTRER UNE PERSONNE

pourrait alors signifier autre chose que chercher l’histoire qui l’explique.

Ce pourrait être accepter qu’elle demeure plus vaste que le récit que nous avons d’elle.

QUAND JE CROIS SAVOIR

l’autre entre dans une histoire déjà écrite.

« Je sais qui tu es. »
QUAND JE RENCONTRE

quelque chose peut encore me surprendre.

« Qui deviens-tu ? »
LA PLACE VIDE

Laisser une place vide ne signifie pas ne rien savoir.

Cela signifie laisser dans ce que nous savons un espace où quelque chose peut encore apparaître.

01 l’absence de discernement

nous pouvons reconnaître les faits, les actes et leurs conséquences ;

02 l’effacement des limites

accueillir la complexité n’oblige jamais à tout accepter ;

03 le relativisme

plusieurs récits possibles ne signifient pas que toutes les affirmations se valent ;

LAISSER OUVERT

ne consiste donc pas à renoncer à comprendre.

Cela consiste à accepter que notre compréhension puisse rester inachevée.

01 DANS UNE VIE

Ne pas se réduire à ce que nous avons été.

Notre passé compte, mais il n’épuise pas ce que nous pouvons devenir.

02 DANS UNE RELATION

Ne pas enfermer l’autre dans ce que nous savons de lui.

Une relation reste vivante lorsque la surprise demeure encore possible.

03 DANS UN MONDE COMMUN

Ne pas confondre le présent avec le seul avenir possible.

Une société reste vivante lorsqu’elle peut encore imaginer autrement.

ALORS LE RÉCIT CHANGE DE PLACE

Il n’est plus une cage destinée à contenir le réel.

Il devient une forme provisoire à travers laquelle le réel peut devenir perceptible.

UN RÉCIT VIVANT

n’est donc peut-être pas celui qui raconte tout.

C’est celui qui sait qu’au-delà de ce qu’il raconte

quelque chose continue de vivre.
LA SPIRALE RESTE OUVERTE

Nous revenons parfois aux mêmes histoires.

Mais nous n’y revenons jamais exactement depuis le même lieu.

Et c’est peut-être ainsi qu’un récit reste vivant.
LES RÉCITS VIVANTS

ne cherchent pas à proposer une histoire définitive de nous-mêmes ou du monde.

Ils cherchent à créer des situations de résonance dans lesquelles peuvent redevenir perceptibles des possibilités de soi, de relation et de monde que nos récits habituels ne nous permettaient plus de voir.

Peut-être notre responsabilité n’est-elle donc pas seulement de choisir les histoires que nous racontons.

Elle est aussi de veiller à ce qu’aucune histoire ne prenne toute la place.

Car il existe peut-être toujours, derrière ce que nous croyons savoir,

une autre manière de raconter.

Et derrière cette autre histoire,

une autre manière d’habiter.

Peut-être est-ce là que commence un récit vivant :

lorsque l’histoire cesse d’avoir le dernier mot.
APRÈS LE TEXTE

Il n’est peut-être pas nécessaire de conclure davantage.

Certaines questions ont moins besoin d’une réponse que d’un espace où continuer à vivre.

UNE QUESTION À EMPORTER

Et maintenant,

qu’allez-vous

laisser ouvert ?

Une histoire que vous racontez depuis longtemps ?

Une certitude sur quelqu’un ?

Une manière de vous raconter vous-même ?

Une possibilité que vous aviez cessé d’imaginer ?

IL N’EST PAS NÉCESSAIRE DE RÉPONDRE TOUT DE SUITE

Vous pouvez simplement laisser la question vous accompagner.

UN SEUIL

Car une histoire peut être une demeure.

Elle peut aussi devenir une frontière.

Peut-être avons-nous besoin de récits qui sachent laisser une porte ouverte.

01 RESTER

Garder la question

et observer, dans les jours qui viennent, les histoires qui organisent silencieusement votre regard.

02 TRAVERSER

Entrer dans les Récits Vivants

et poursuivre cette exploration par les textes, les seuils, les images et les passages de l’œuvre.

LES RÉCITS VIVANTS

Une œuvre à traverser

Textes, images, seuils et interactions composent un territoire narratif qui ne demande pas seulement à être lu.

Il invite à rencontrer d’autres possibilités de soi, de relation et de monde.

Entrer dans l’univers
Zéphyr Avenel

Les Récits Vivants

ÉCRIRE · RELIER · RENDRE PERCEPTIBLE

Le récit s’arrête ici.

La traversée, peut-être, continue.

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