ET SI TOUTE L’ŒUVRE PARLAIT DU PASSAGE ?
Et si toute l’œuvre
parlait du passage ?
Des premières fictions aux Récits Vivants, une même question semble traverser les livres, les seuils et les espaces immersifs.
Il arrive qu’une œuvre sache quelque chose avant même que son auteur sache le nommer.
On écrit un livre, puis un autre. On explore des territoires qui paraissent différents : le cosmos, la technologie, l’intelligence artificielle, la mémoire, l’identité, la création, la liberté, les relations humaines, les récits qui façonnent nos sociétés.
Chaque texte semble ouvrir sa propre porte.
Puis, lorsque suffisamment de chemins ont été parcourus, quelque chose commence parfois à apparaître.
Certains mots reviennent : le seuil, le passage, la résonance, la métamorphose, la liberté, le possible.
Mais surtout, certaines structures semblent se répéter.
Quelqu’un habite un monde qui lui semblait relativement stable. Une rencontre, une fissure, une crise ou une découverte survient. Ce qui paraissait évident cesse de l’être. L’ancien récit ne suffit plus tout à fait.
Il faut pourtant se méfier de ce que nous faisons lorsque nous regardons une œuvre rétrospectivement.
Il est toujours possible de reconstruire après coup une cohérence qui n’existait pas lorsqu’elle s’écrivait. De sélectionner quelques motifs, de les relier, puis de croire avoir découvert le programme secret qui aurait tout organisé depuis le commencement.
Ce n’est pas ce que je voudrais faire ici.
Le passage n’explique probablement pas tout. Tous les livres ne disent pas la même chose.
Et il serait contradictoire d’enfermer une œuvre consacrée aux récits vivants dans un récit définitif sur elle-même.
Mais lorsqu’une même structure réapparaît dans les fictions, les essais, les Atlas, puis jusque dans la forme d’une œuvre immersive, elle mérite peut-être d’être interrogée.
Et s’il permettait de percevoir quelque chose de l’unité profonde de l’œuvre ?
Raconter le passage
Bien avant que les Récits Vivants deviennent une tentative de pensée du récit, le passage était déjà là.
Il était simplement raconté.
À travers des mondes, des personnages, des rencontres et des métamorphoses, quelque chose revenait déjà : un ordre familier cessait de suffire et une autre possibilité commençait à apparaître.
Horizons de l’Infini
Les personnages sont confrontés à la mémoire, à l’identité, au contrôle et à la liberté. Le voyage dans l’espace devient aussi déplacement intérieur : ce qui est rencontré oblige à reconsidérer ce que l’on croyait être, savoir ou pouvoir devenir.
Certaines figures deviennent elles-mêmes des figures de passage et de mutation.
Au seuil des étoiles
L’humanité regarde vers le cosmos.
Mais le véritable déplacement ne se produit peut-être pas là où elle l’attend.
Le seuil n’est pas seulement devant elle. Il est aussi en elle.
La rencontre avec l’altérité devient une manière de rencontrer ce qui, dans l’humain lui-même, n’avait pas encore trouvé sa forme.
La Métamorphose de Zéphyr
Cette structure devient plus intime encore.
La transformation commence par un franchissement. Quelque chose se déplace, et ce déplacement modifie progressivement la manière dont le personnage peut se raconter lui-même.
La résonance apparaît elle aussi sous une forme encore essentiellement sensible : pulsation, appel, écho intérieur, quelque chose qui ne s’impose pas mais attend d’être entendu.
À ce moment-là, il n’existe pas encore nécessairement de théorie générale du passage.
Il existe plutôt des personnages qui le vivent, des mondes qui se fissurent, des identités qui deviennent insuffisantes et des appels auxquels il faut décider ou non de répondre.
le passage était raconté.
Le seuil : davantage qu’un motif
À force de revenir dans les récits, le seuil commence à révéler autre chose.
Un motif peut traverser plusieurs livres sans constituer pour autant une pensée.
Mais lorsque le même geste revient sous des formes différentes, lorsqu’il organise les rencontres, les transformations et les décisions des personnages, il devient possible de se demander s’il ne révèle pas une structure plus profonde.
C’est ce qui se produit progressivement avec le seuil.
L’ancien récit ne suffit plus, mais le suivant n’est pas encore entièrement visible.
Une identité familière se défait tandis qu’une autre possibilité commence à devenir perceptible.
Ce qui paraissait évident cesse de l’être, sans que le monde suivant soit déjà constitué.
Le seuil n’est donc pas seulement une frontière.
Il est une zone d’indétermination : un endroit où plusieurs récits deviennent momentanément possibles.
C’est aussi ce qui le rend fragile. Rien ne garantit que ce qui apparaît à cet endroit sera entendu, accueilli ou poursuivi.
À partir de là, le seuil peut commencer à être pensé non plus seulement comme un événement dans une histoire, mais comme une condition du changement : ce moment où un récit cesse d’être totalement fermé et où une autre manière d’habiter la situation peut devenir imaginable.
Il ne s’agit plus seulement de raconter ce qui arrive à un personnage.
Il devient possible d’interroger ce que les récits eux-mêmes rendent possible.
Quand l’œuvre commence à comprendre ce qu’elle faisait
Ce qui était vécu dans les histoires commence progressivement à devenir pensable.
Puis vient un moment où les histoires font apparaître des questions qui demandent à être regardées autrement.
Avec les Atlas des Récits Vivants, un vocabulaire commence à se former.
Le passage est vécu par des personnages, éprouvé dans les rencontres, les crises et les transformations.
Ce qui était vécu devient progressivement observable comme processus et peut commencer à être nommé.
Ce qui était auparavant vécu par les personnages devient progressivement observable comme processus.
Le récit peut lui-même devenir passage. Et le passage peut devenir forme.
Ce déplacement est important.
Il ne signifie pas que la théorie viendrait simplement expliquer après coup ce que les romans auraient maladroitement tenté de dire.
La relation entre création et pensée peut être plus étrange.
sa propre théorie.
Une œuvre peut savoir quelque chose par ses images, ses personnages, ses tensions et ses intuitions avant que ce savoir puisse être formulé conceptuellement.
L’auteur ne construit alors pas nécessairement un système qu’il applique ensuite à ses histoires.
Il peut aussi découvrir progressivement, en regardant ce qu’il a créé, la question que son œuvre était déjà en train de poser.
Rouvrir le possible
Entre ce qui ne suffit plus et ce qui n’existe pas encore, quelque chose peut redevenir envisageable.
Une autre notion apparaît alors comme essentielle.
Le possible.
Lorsque nous traversons une crise narrative, personnelle, relationnelle ou collective, notre premier réflexe consiste souvent à chercher immédiatement une solution.
Quel récit pourrait remplacer celui qui ne fonctionne plus ?
Quelle nouvelle identité adopter ?
Quelle réponse donner ?
Mais peut-être allons-nous parfois trop vite.
Car entre l’effondrement d’une évidence et l’apparition d’une nouvelle forme existe un moment plus discret : celui où quelque chose redevient possible.
Voir n’est pas résoudre.
Voir peut simplement permettre de ne plus être entièrement enfermé dans ce que nous pensions auparavant inévitable.
Un choix redevient envisageable.
Pas encore une solution. Un point d’appui.
Le possible n’est donc pas nécessairement une promesse grandiose.
Il peut prendre des formes beaucoup plus discrètes.
lorsque le réel cesse d’avoir une seule issue.
Tout passage est-il souhaitable ?
Rouvrir le possible ne signifie pas que toute transformation doive être suivie.
Mais ouvrir un passage ne suffit pas.
Car tout passage ne conduit pas nécessairement vers davantage de possibilité.
Une personne peut quitter un récit qui l’enfermait pour entrer dans un autre qui l’enfermera davantage.
Une communauté peut abandonner une certitude pour adopter une idéologie plus rigide.
Une quête de transformation peut devenir injonction permanente à se réinventer.
Faire apparaître une possibilité qui n’était plus perceptible.
Éviter que cette possibilité devienne immédiatement une nouvelle obligation.
Il serait donc dangereux de faire du passage une valeur en soi.
Le changement n’est pas nécessairement émancipation.
La nouveauté n’est pas nécessairement ouverture.
La transformation n’est pas nécessairement vivante.
Le changement n’est pas nécessairement vivant parce qu’il est changement.
C’est précisément ici que le discernement devient indispensable.
« Un passage est-il possible ? »
Elle devient aussi :
« Qu’est-ce que ce passage ouvre, et qu’est-ce qu’il risque de refermer ? »
La résonance : discerner sans refermer
Une possibilité peut apparaître. Encore faut-il apprendre à regarder ce qu’elle ouvre réellement.
Une fois le possible rouvert, plusieurs chemins peuvent apparaître.
Comment discerner ?
La résonance ne peut pas simplement signifier que quelque chose nous attire, nous rassure ou correspond immédiatement à ce que nous souhaitions entendre.
Sinon elle ne ferait que renforcer nos propres récits.
Il faut lui demander davantage.
Elle élargit la perception plutôt qu’elle ne la rétrécit. Quelque chose que nous ne pouvions pas voir devient perceptible.
Elle augmente la capacité de relation plutôt qu’elle ne nous coupe systématiquement du monde. L’autre n’est pas immédiatement réduit à un obstacle ou à une catégorie.
Elle conserve une possibilité de révision. Ce qui résonne aujourd’hui n’exige pas que nous lui appartenions définitivement demain.
La résonance ne désigne donc pas une vérité garantie par un sentiment intérieur.
Elle peut devenir un indice de discernement, toujours provisoire, toujours susceptible d’être interrogé.
Un récit devient vivant lorsqu’il ouvre du possible sans confisquer le possible qu’il vient d’ouvrir.
Cette distinction est essentielle.
Un nouveau récit peut remplacer un ancien récit et devenir tout aussi fermé que lui.
Un récit vivant devrait pouvoir faire davantage : nous permettre d’habiter provisoirement une forme sans oublier qu’elle reste transformable.
Il s’agit aussi de veiller à ce que l’ouverture demeure ouverte.
Protéger le passage
Il ne suffit pas qu’une transformation soit possible. Encore faut-il qu’un espace lui soit laissé.
Nous arrivons alors à ce qui constitue peut-être l’un des déplacements les plus importants de l’œuvre.
Il ne suffit pas qu’une transformation soit possible.
Encore faut-il qu’un espace lui soit laissé.
Nous vivons dans des mondes de catégories. Elles sont nécessaires : elles permettent d’ordonner le réel, de communiquer, de comprendre, d’agir.
Mais une catégorie peut parfois cesser d’être un outil pour devenir une clôture.
Elle nous aide à nommer, comprendre et organiser ce que nous rencontrons.
Elle prétend parfois épuiser ce qu’une personne, une relation ou une situation peut encore devenir.
Une personne est alors réduite à ce que nous savons déjà d’elle.
Une relation à son histoire. Une communauté à son identité. Une situation à son interprétation dominante. Un récit à la manière dont il a toujours été raconté.
Les Marges Vivantes déplace précisément cette question.
Il ne s’agit pas de rêver un monde sans catégories.
L’enjeu est de préserver la possibilité qu’une personne, une situation ou un récit puisse encore être perçu autrement.
Alors la marge change de sens.
Elle n’est plus ce qui compte moins.
Elle devient l’espace dans lequel ce qui n’a pas encore trouvé sa forme peut continuer d’exister.
Elle protège aussi quelque chose que nos sociétés valorisent peu : le droit de ne pas savoir encore.
Il y a peut-être là une véritable éthique de l’inachevé.
Protéger le passage ne signifie donc pas pousser quelqu’un à changer.
Cela peut parfois signifier exactement l’inverse :
ne pas décider trop vite à sa place de ce qu’il est en train de devenir.
C’est aussi lui laisser le temps et l’espace de demeurer possible.
Nous ne traversons pas seuls
Aucun récit de soi ne se forme entièrement seul. Nous devenons aussi dans les récits que nous partageons.
Jusqu’ici, nous pourrions croire que le passage concerne principalement la transformation d’un individu.
Mais personne ne traverse seul.
Nos récits personnels se construisent dans des relations, des familles, des institutions, des cultures, des imaginaires collectifs.
Ce que nous pouvons devenir dépend aussi de ce que les autres peuvent reconnaître, entendre ou imaginer avec nous.
Nous sommes aussi les personnages des récits des autres.
Ce que je crois être, ce que j’espère et ce que je peux imaginer.
Ce qu’il perçoit de moi, ce qu’il attend et ce qu’il croit possible.
Cela change profondément la question du passage.
Une transformation intérieure peut être rendue possible par une rencontre.
Mais elle peut aussi être empêchée lorsque l’environnement continue à assigner quelqu’un à ce qu’il était hier.
À partir de là, la question change d’échelle.
Si les récits peuvent ouvrir ou fermer des possibilités pour un individu, ils peuvent aussi le faire pour une société entière.
Les récits de progrès, de réussite, de sécurité, d’identité, de croissance, de technologie ou d’effondrement ne décrivent pas simplement le monde.
Ils contribuent à déterminer ce que nous croyons possible dans ce monde.
La question du récit cesse alors
d’être seulement psychologique ou littéraire.
Elle devient aussi
relationnelle, culturelle et politique.
Nous habitons des récits avant même d’en être pleinement conscients.
Certains organisent nos institutions. D’autres structurent nos désirs. D’autres encore déterminent ce que nous considérons comme réaliste, raisonnable ou impossible.
Dès lors, protéger les passages ne concerne plus seulement les moments de transformation individuelle.
Non plus seulement :
« Que puis-je devenir ? »
mais aussi :
« Quel monde rendons-nous possible les uns pour les autres ? »
Quand l’œuvre devient elle-même un passage
À un certain moment, raconter le passage ne suffit peut-être plus.
Une conséquence inattendue apparaît alors.
Si l’œuvre s’intéresse aux seuils, aux bifurcations, aux récits qui s’ouvrent et aux possibles qui cherchent une forme, sa propre manière d’exister peut difficilement rester entièrement extérieure à ces questions.
Peu à peu, le passage cesse d’être seulement ce qui arrive à l’intérieur des œuvres.
faire de l’œuvre elle-même un espace de passage.
Le lecteur observe un personnage rencontrer un seuil, une tension ou une bifurcation.
Le lecteur rencontre lui-même plusieurs chemins, fragments, questions et possibilités de lecture.
Cette évolution aide à comprendre pourquoi l’œuvre finit par déborder la forme du livre isolé.
Les romans demeurent. Les essais demeurent. Mais d’autres formes apparaissent autour d’eux et entre eux.
Elles peuvent devenir plusieurs portes d’entrée dans une même exploration.
Le lecteur n’est alors plus obligé d’entrer par un commencement unique et de suivre une progression entièrement prescrite.
Il peut entrer par une image, une question, un livre, un fragment, un seuil, une résonance.
L’œuvre immersive rend ce déplacement particulièrement visible.
Elle ne se présente plus seulement comme un contenant dans lequel des textes seraient disposés.
Sa navigation, ses seuils, ses bifurcations, ses images et ses espaces de résonance participent eux-mêmes à l’expérience.
La forme commence ainsi à rejoindre le fond : le visiteur ne reçoit plus seulement un récit sur le passage. Il est invité à choisir comment traverser.
Ce déplacement permet peut-être de mieux comprendre l’unité d’un ensemble qui pourrait, vu de l’extérieur, sembler très dispersé.
Livres, essais, Atlas, articles, fragments et dispositifs ne sont pas nécessairement unifiés parce qu’ils auraient tous le même sujet.
Leur unité peut se trouver ailleurs.
Ils cherchent,
chacun à leur manière,
à créer les conditions
dans lesquelles
quelque chose peut devenir perceptible
sans être immédiatement refermé.
Il ne faudrait pourtant pas transformer cette cohérence en système parfaitement prémédité.
Les différentes formes de l’œuvre se sont développées dans des temporalités différentes, parfois parallèlement, parfois en se répondant, parfois en donnant après coup un langage à une intuition plus ancienne.
Les mouvements que nous distinguons ici coexistent donc largement. Ils ne constituent pas les marches d’un programme qui aurait été écrit d’avance.
Le passage n’est peut-être pas une ligne
Nous imaginons facilement le passage comme une ligne : un avant, un seuil, puis un après.
Pourtant, l’expérience humaine ressemble rarement à cela. Nous revenons parfois vers les mêmes questions, les mêmes récits, les mêmes relations. Nous retrouvons des lieux que nous pensions avoir quittés. Mais nous ne les rencontrons plus nécessairement depuis le même endroit.
C’est peut-être pourquoi la spirale revient si souvent dans les Récits Vivants.
Elle ne représente pas seulement le mouvement. Elle permet de penser une transformation qui peut avancer, revenir, approfondir, bifurquer — sans être condamnée à tourner en rond.
Traverser ne signifie pas nécessairement laisser derrière soi. Parfois, nous revenons au même endroit, mais nous ne l’habitons plus tout à fait de la même manière.
Le passage serait alors le mouvement fondamental de l’œuvre. La spirale pourrait en être la forme : celle d’un passage qui se déploie sans devenir une trajectoire imposée.
Quand la fiction précède la formulation
Cette manière de penser le passage n’est peut-être pas apparue seulement avec cette réflexion. En relisant Au Seuil des Étoiles, quelque chose devient perceptible : le roman semblait déjà mettre en récit une partie de cette architecture avant qu’elle ne soit formulée comme telle.
Il commence par un seuil. Un signal venu des étoiles met les récits humains en mouvement sans leur donner immédiatement de réponse. Lorsque ce signal prend la forme d’une spirale, celle-ci dessine un retour non identique : revenir vers un même point sans y revenir tout à fait de la même manière.
Peu à peu, la question quitte alors le ciel pour devenir humaine : non plus seulement « que nous disent les étoiles ? », mais que sommes-nous capables de devenir ensemble face à ce qui nous dépasse ?
Peut-être la fiction avait-elle déjà trouvé une forme pour une intuition que les Récits Vivants ne feraient qu’expliciter plus tard.
Le roman ne raconte pas une absence d’intervention : l’aide y existe. Mais son mouvement conduit progressivement vers une autre exigence — offrir un signe, ouvrir un seuil, puis laisser l’humanité accomplir elle-même le déplacement auquel elle est appelée.
La fiction a peut-être précédé la formulation.
ouvrir un espace, rendre perceptible, laisser traverser, ne pas refermer.
L’hypothèse du passage
Et si l’unité de l’œuvre ne se trouvait pas dans un thème, mais dans un même geste ?
Nous pouvons maintenant revenir à la question qui a guidé cette exploration.
Qu’est-ce qui relie réellement des œuvres aussi différentes dans leurs formes, leurs objets et leurs échelles ?
Peut-être cherchions-nous l’unité au mauvais endroit.
Elle ne réside pas nécessairement dans un thème qui serait répété d’un livre à l’autre.
Faire apparaître ce que le récit dominant, l’habitude ou la catégorie avaient cessé de nous permettre de voir.
Faire apparaître une bifurcation là où une seule issue semblait encore imaginable.
Préserver un espace dans lequel une personne, une relation ou un récit peut encore devenir autre chose.
Étendre cette attention aux relations, aux institutions et aux récits collectifs qui organisent notre horizon du possible.
Ces quatre mouvements ne se succèdent pas strictement.
Ils coexistent, se chevauchent, se répondent et apparaissent parfois simultanément dans une même œuvre.
Il ne s’agit donc pas des quatre étapes d’un système, mais de quatre gestes que l’on retrouve sous des formes différentes.
mais peut-être une même attention :
préserver la possibilité qu’autre chose puisse encore advenir.
C’est ici que l’hypothèse du passage peut être formulée plus clairement.
Le passage n’est pas seulement un motif parmi d’autres.
Il pourrait constituer une manière de lire la dynamique profonde de l’ensemble.
L’œuvre pourrait être comprise
comme une exploration des conditions
qui permettent
à une personne,
à une relation,
à un récit
ou à un monde
de ne pas rester prisonnier
de la forme qu’il avait jusque-là.
Le passage ne relie peut-être pas seulement un avant et un après. Il relie aussi des échelles que nous avions appris à penser séparément.
du relationnel au collectif
du collectif à la technique et aux institutions
du vivant au monde commun
du monde commun jusqu’au cosmos
Ce qui se transforme à une échelle n’est jamais tout à fait isolé de ce que cette transformation rend possible ailleurs. Un récit de soi agit sur nos relations ; nos récits collectifs orientent nos institutions ; nos institutions façonnent nos techniques ; et nos techniques contribuent à transformer le monde que nous habitons.
C’est ce que rend particulièrement perceptible À qui appartiennent les étoiles ? : une question apparemment technologique et spatiale devient une interrogation sur la propriété, les récits, le pouvoir, le commun et les futurs que nous projetons jusque dans le cosmos.
Passer, dans les Récits Vivants, ce serait alors découvrir que ce que nous transformons en un lieu transforme aussi le monde auquel ce lieu appartient.
Traverser pour rouvrir le monde commun
Mais la traversée ne s’achève peut-être pas dans la transformation intérieure. Ce qui se déplace dans notre manière de nous raconter peut modifier notre manière de rencontrer l’autre ; ce qui se transforme dans la relation peut à son tour déplacer ce que nous sommes capables d’imaginer, de construire ou de préserver ensemble.
Le changement d’échelle prend alors tout son sens : de soi à la relation, de la relation au collectif, du collectif aux institutions et aux techniques, du vivant jusqu’au monde que nous partageons.
Ouvrir le monde commun ne signifie pas décider à l’avance de ce qu’il doit devenir.
Il s’agirait plutôt de préserver la possibilité qu’il puisse encore être pensé, raconté et habité autrement — ensemble. Non pas imposer un récit commun, mais maintenir ouverts les espaces où plusieurs récits, plusieurs expériences et plusieurs possibles peuvent encore entrer en relation sans que l’un d’eux prétende épuiser le réel.
Les Récits Vivants créent ainsi des formes susceptibles d’aider à traverser les récits qui nous enferment, sans traverser à notre place, afin de rendre de nouveau perceptibles d’autres manières d’habiter ensemble le monde commun.
Et si l’œuvre pouvait aussi devenir un appui pour traverser ?
Une distinction apparaît alors. Les Récits Vivants ne cherchent peut-être pas seulement à représenter les passages de l’existence. Leur forme même est construite comme une traversée : seuils, images, questions, bifurcations, récits et espaces de résonance.
Mais un troisième niveau devient perceptible : ces formes peuvent parfois devenir, pour celui ou celle qui les rencontre, des appuis de passage.
Et si la question que l’œuvre adresse finalement au visiteur n’était pas seulement : « Qu’est-ce qu’un passage ? », mais : « Est-ce que cela m’aide à traverser ? »
Une œuvre ne traverse pas à notre place. Elle ne peut ni décider de la direction, ni garantir l’issue. Mais elle peut parfois offrir une image, une question, un récit, un seuil ou un espace de résonance avec lequel quelque chose devient un peu plus traversable.
Créer des formes susceptibles d’aider quelqu’un à traverser, sans traverser à sa place.
Une telle lecture ne doit pourtant pas devenir à son tour une clôture.
Dire que le passage éclaire l’unité de l’œuvre ne signifie pas que chaque texte, chaque image ou chaque livre puisse être entièrement réduit à cette idée.
Une œuvre vivante devrait probablement conserver davantage de possibles que l’interprétation que nous en proposons.
Mais cette hypothèse permet peut-être de voir quelque chose qui restait jusque-là dispersé.
Derrière les formes, les thèmes et les dispositifs, une même question semble revenir.
la possibilité que quelque chose puisse encore devenir autre ?
Peut-être sommes-nous tous des êtres de passage
Une œuvre peut éclairer le passage. Mais elle ne peut pas le franchir à notre place.
Peut-être est-ce finalement ce qui rend cette question si profondément humaine.
Nous ne sommes jamais entièrement ce que nous avons été.
Mais nous ne savons pas davantage, une fois pour toutes, ce que nous allons devenir.
Nous habitons cet espace étrange entre les deux.
que des êtres de passage.
Cela ne signifie pas qu’il faudrait constamment changer.
Le passage ne doit pas devenir une nouvelle injonction.
Il existe des moments où demeurer est juste.
Des moments où préserver vaut mieux que transformer.
Des moments où nous avons besoin d’habiter longtemps une forme avant qu’une autre puisse apparaître.
L’enjeu n’est donc pas de vivre dans un mouvement permanent.
Il est peut-être simplement de ne pas rendre impossible ce qui pourrait un jour devoir changer.
Peut-être que le geste le plus important
n’est pas de dire à quelqu’un
ce qu’il devrait devenir,
mais de préserver avec lui
un espace dans lequel
autre chose peut encore devenir possible.
À partir de là, l’hypothèse du passage cesse peut-être d’être seulement une manière de comprendre une œuvre.
Elle devient une manière d’interroger nos propres gestes.
Les récits que nous portons. Ceux que nous imposons parfois. Ceux que nous recevons. Ceux auxquels nous ne croyons plus.
Et ceux qui n’ont pas encore trouvé les mots pour apparaître.
Quel récit suis-je encore en train d’habiter ?
Que me permet-il de voir ?
Que m’empêche-t-il peut-être encore d’imaginer ?
Et quel espace puis-je préserver pour ce qui n’a pas encore trouvé sa forme ?
Peut-être qu’une œuvre vivante
ne nous indique pas
le chemin que nous devons prendre.
Elle nous rappelle simplement
qu’il existe encore des chemins.
rendre de nouveau perceptible ce qui pouvait encore advenir.
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