POURQUOI LA SPIRALE REVIENT-ELLE ?

Les Récits Vivants

Pourquoi la spirale revient-elle ?

Une forme pour penser ce qui se transforme sans disparaître
Zéphyr Avenel

Il y a des formes que nous choisissons. Et il y en a d'autres qui semblent revenir vers nous.

La spirale appartient peut-être à celles-là.

Nous la rencontrons dans une coquille, dans le déploiement d'une fougère, dans certains mouvements de l'eau ou de l'air, dans les galaxies. Nous la retrouvons dans l'architecture, les ornements, les objets, les œuvres d'art.

Et parfois dans nos propres dessins, presque sans savoir pourquoi.

Une ligne commence. Elle tourne. Elle semble revenir vers son point de départ. Mais elle ne le rejoint jamais tout à fait.

Quelque chose s'est déplacé.

C'est peut-être là que commence l'étrangeté de la spirale.

Elle ressemble au cercle,
mais elle refuse de se refermer.

Elle revient sans répéter. Elle tourne sans demeurer immobile.

Elle conserve quelque chose du chemin déjà parcouru tout en ouvrant un espace nouveau.

Alors une question apparaît :

Pourquoi cette forme revient-elle si souvent lorsque nous essayons de représenter le temps, la transformation, la mémoire ou le devenir ?
Suivre une forme

Regarder une forme
jusqu'à ce qu'elle devienne une question

Une newsletter récente du Museum of Modern Art part d'une expérience presque insignifiante.

Caroline Nieto raconte qu'elle commence à remarquer des spirales autour d'elle : dans la ville, les livres, les bijoux, les objets quotidiens.

Puis une idée surgit.

Son regard change.

La spirale n'est plus seulement une forme aperçue.

Elle devient un fil d'enquête.

Dans les collections du musée, ce fil conduit notamment vers Robert Smithson, Louise Bourgeois et Marcel Duchamp.

Une forme / plusieurs œuvres
Robert Smithson Louise Bourgeois Marcel Duchamp

Ce déplacement est intéressant.

Il ne s'agit plus seulement de chercher ce qu'un symbole serait supposé vouloir dire.

La question se déplace.
« Que signifie la spirale ? »
Que devient une même forme lorsqu'elle traverse des œuvres, des époques et des expériences différentes ?

La question change tout.

Car une forme n'a peut-être pas un sens caché qu'il suffirait de déchiffrer.

Elle peut être un dispositif de pensée.

Une manière de mettre différentes expériences en relation.

Avant le symbole

La spirale existe
avant nos métaphores

Avant d'être un symbole, la spirale est aussi une forme que nous observons dans certains phénomènes naturels.

Une forme / plusieurs phénomènes
Coquilles
Structures végétales
Tourbillons et cyclones
Galaxies

Mais leur proximité visuelle suffit à troubler notre regard.

Nous reconnaissons quelque chose.

Non pas nécessairement un message,
mais une manière particulière dont une forme se déploie.
Un mouvement qui organise sans immobiliser. Une structure qui peut croître en tournant. Une forme qui semble conserver une relation avec ce qui précède tout en s'en éloignant.

Et peut-être est-ce pour cela que nous lui prêtons si facilement une puissance symbolique.

Non parce que la nature nous livrerait un message secret.

Mais parce que certaines formes naturelles deviennent pour l'imagination humaine des machines à penser.

La forme et le temps

Spiral Jetty

Inscrire une forme dans le temps
1970

En 1970, Robert Smithson réalise dans le Grand Lac Salé, dans l'Utah, l'une des œuvres emblématiques du Land Art :

Robert Smithson

Spiral Jetty

Grand Lac Salé / Utah / 1970

Une immense jetée de roche et de terre s'enroule dans le paysage.

Vue d'en haut, la forme est immédiatement reconnaissable.

Une spirale.

Mais l'œuvre ne peut pas être réduite à son dessin.

Le monde agit sur l'œuvre
L'eau
Les variations du lac
Les dépôts de sel
L'érosion
La lumière
Le paysage
Elle apparaît.
Elle disparaît.
Elle réapparaît autrement.

La spirale devient alors autre chose qu'une géométrie. Elle devient une manière de rendre le temps perceptible.

L'œuvre ne lutte pas entièrement contre sa transformation.

Elle l'accueille.

Elle laisse le monde agir sur elle.

Une inversion

Nous sommes habitués à considérer qu'une œuvre doit être préservée de l'altération.

Ici, l'altération appartient à l'expérience même de l'œuvre.

La matière garde la trace du temps.

La spirale ne dit plus seulement :
« Je tourne. »

Elle semble dire :
« Je deviens. »
De la forme à l'expérience

Louise Bourgeois

Lorsque la spirale entre dans l'intime

Chez Louise Bourgeois, la spirale prend une autre direction.

Elle quitte en partie l'immensité du paysage pour entrer dans une géographie plus intérieure.

Changement d'échelle
le paysage l'expérience intérieure
Une autre géographie
Le corps
La mémoire
La tension
L'enroulement
Le mouvement
L'expérience psychique

Bourgeois a utilisé à plusieurs reprises la spirale dans ses dessins, gravures et sculptures.

Mais ici encore, il serait dangereux de fabriquer un dictionnaire trop simple.

Chez Bourgeois, la spirale peut contenir des mouvements contradictoires.
s'enrouler
se dérouler
se protéger
s'exposer
retenir
libérer
contrôler
perdre le contrôle

C'est peut-être ce qui rend la spirale si proche de certaines expériences intérieures.

Nous imaginons souvent la transformation personnelle comme une ligne :

AVANT  >  CRISE  >  COMPRÉHENSION  >  APRÈS

Mais nos existences ressemblent rarement à cette géométrie.

Nous revenons.
aux mêmes questions aux mêmes peurs aux mêmes désirs aux mêmes souvenirs

Et pourtant… nous n'y revenons jamais exactement de la même manière.

Le retour transformé

Revenir n'est pas nécessairement répéter

C'est ici que la spirale devient particulièrement féconde.

Vue rapidement, elle ressemble à une répétition.

Elle tourne autour d'un centre. Elle revient vers une région déjà traversée.

Vue rapidement
Elle semble revenir au même endroit.
Regardons mieux
À chaque révolution, la position a changé.

Le point de passage n'est plus exactement le même.

Cela permet de distinguer deux expériences que nous confondons souvent.

Deux mouvements peuvent se ressembler sans raconter la même chose.
Répéter
Reproduire ce qui était déjà là.
Revenir
Rencontrer autrement ce qui était déjà là.
Le cœur de la spirale
La spirale représente le retour transformé.
Une question ancienne peut soudain devenir nouvelle parce que celui ou celle qui la rencontre a changé.
Un souvenir peut demeurer identique dans ses faits et pourtant prendre une autre place dans notre récit.
Une question peut revenir sans produire exactement la même réponse.
Une expérience que nous pensions avoir « dépassée » peut réapparaître parce qu'une autre compréhension est devenue possible.

Le passé ne disparaît pas nécessairement. Il demeure quelque part dans la géographie du récit. Mais demeurer proche ne signifie pas déterminer entièrement le prochain mouvement.

Nous pouvons revenir vers une question, un lieu intérieur ou une expérience ancienne sans être ramenés au point de départ.

Entre les deux passages, quelque chose a eu lieu.

La spirale offre alors une image étonnamment juste.
Nous revenons. Le paysage semble familier. Mais nous ne sommes plus exactement à la même place.
Psyché / transformation / retour

Jung

Tourner autour de ce que nous ne savons pas encore nommer

La psychologie de Carl Gustav Jung peut ici apporter un éclairage.

Mais elle demande une précaution essentielle : ne pas transformer ses concepts en grille universelle permettant d'expliquer toutes les spirales.

Autour du centre

Jung s'est beaucoup intéressé aux formes circulaires, notamment aux mandalas.

Il les rencontrait dans différentes traditions, mais aussi dans certaines productions spontanées de patients.

Il considérait que de telles images pouvaient, dans certains contextes, accompagner ou rendre perceptibles des processus de transformation psychique.

L'individuation, dans cette perspective, n'est pas une progression rectiligne vers une version idéale de soi.

Elle implique des confrontations, des retours, des contradictions, des déplacements successifs.

Le mouvement peut alors ressembler moins à une ligne qu'à une succession d'approches autour de ce qui cherche à devenir conscient.
rencontrer s'éloigner revenir voir autrement
Une autre géométrie

Nous pouvons alors utiliser la spirale non comme une preuve, mais comme une image permettant de penser ce mouvement. La transformation intérieure n'emprunte pas toujours une ligne droite.

Nous tournons parfois longtemps autour d'une question avant de pouvoir réellement l'habiter. Ce qui ne pouvait pas encore être nommé peut néanmoins déjà orienter le mouvement.

Nous croyons parfois revenir au même endroit.

La question semble identique. Le souvenir paraît inchangé. Le paysage intérieur semble familier.

Mais quelque chose s'est déplacé dans notre manière de regarder.

Et ce déplacement peut être minuscule.
La question est encore là. Nous tournons encore autour d'elle. Mais nous ne la rencontrons déjà plus depuis le même endroit.
Aux marges du récit

Ce qui était à l'écart
peut revenir autrement

C'est ici que la spirale rencontre une question centrale des Récits Vivants.

Une question de récit

Nos vies ne sont pas seulement constituées de ce que nous avons vécu.

Elles sont aussi constituées de ce que nous avons pu raconter de ce que nous avons vécu.

L'expérience

Ce qui a été vécu, ressenti, traversé, parfois sans pouvoir être nommé.

Le récit

Ce qui a pu trouver une place, des mots et une forme dans notre histoire.

Certaines expériences trouvent facilement une place.

D'autres restent aux marges.

Dans ce qui reste à l'écart
une sensibilité
une colère
un désir
une intuition
une possibilité de soi
une parole qui n'a pas trouvé son moment

Elles ne disparaissent pas nécessairement.

Elles peuvent demeurer à proximité du récit dominant.

rester à l'écart demeurer en attente puis revenir autrement

Parfois des années plus tard.

Et lorsqu'elles reviennent, la question elle-même peut se déplacer.

« Pourquoi suis-je encore là ? »
Depuis quel endroit nouveau puis-je maintenant regarder cela ?

La spirale transforme alors notre compréhension du retour. Ce qui revient n'est pas nécessairement ce qui nous ramène en arrière.

Ce qui était à l'écart peut revenir.
Non pour reprendre exactement la même place,

mais peut-être parce qu'il est devenu possible de lui en donner une autre.
Revenir / regarder / déplacer

Les Spirales du lundi

Une pratique du retour et du déplacement

Lorsque les Spirales du lundi ont commencé à apparaître dans mon travail, je ne cherchais pas à construire une théorie de la spirale.

Au commencement

Il s'agissait d'un geste beaucoup plus simple. Créer un espace suffisamment ouvert pour que chacun puisse y rencontrer quelque chose de différent.

Le geste
une image quelques mots une question ouverte

Puis les spirales se sont succédé.

Semaine après semaine, le même geste revient. Mais son point de départ se déplace.

Peu à peu, quelque chose devient visible.

Elles ne forment pas une série d'affirmations.

Elles forment plutôt une série de déplacements.

Chaque spirale part d'une question humaine.

Ce autour de quoi nous revenons
ce qui demeure
ce qui résiste
ce qui éclaire
ce qui se transforme
ce qui attend
ce qui cherche encore son chemin

Peu à peu, la forme elle-même semble dire quelque chose du projet.

Non pas transmettre une conclusion déjà fermée, mais maintenir une possibilité de regard.
Voici la réponse.
Revenons voir.
Peut-être est-ce cela, le mouvement des Spirales.
Revenons voir.
Regardons encore.

Depuis un autre endroit.

Avec ce qui s'est passé entre-temps.

La spirale n'est alors ni un emblème ni une réponse. Elle devient une manière de garder le récit en mouvement.

Les Récits Vivants

Une œuvre que l'on peut retraverser

Parce qu'une œuvre vivante ne se rencontre jamais tout à fait deux fois depuis le même endroit

Cette logique du retour ne concerne pas seulement les Spirales du lundi.

Elle traverse plus largement la conception des Récits Vivants.

Une œuvre peut être lue. Mais elle peut aussi être traversée, quittée, puis retrouvée.

Une autre manière de rencontrer une œuvre
entrer traverser quitter revenir

Lorsque nous revenons vers une œuvre, celle-ci peut sembler identique. Mais celui qui revient n'est déjà plus exactement celui qui était entré.

Entre deux passages, quelque chose a pu changer.

Entre deux traversées
une expérience nouvelle
une rencontre
une perte
une compréhension
une question devenue plus présente
une possibilité devenue pensable
L'objet peut sembler identique. La relation, elle, a changé.
La même œuvre la même expérience
Résonance

C'est peut-être ici que se situe une différence importante entre transmettre un message et créer une situation de résonance.

Un message cherche souvent à faire parvenir quelque chose de relativement déterminé d'un point à un autre.

Une situation de résonance laisse davantage de place à ce qui naît de la rencontre entre l'œuvre, le moment et celui qui la traverse.

Les Récits Vivants ne cherchent donc pas à décider à la place du visiteur ce qu'il doit découvrir.
imposer une interprétation
fournir une réponse définitive
enfermer l'expérience dans une signification unique
conduire chacun vers la même conclusion
Il s'agit plutôt de créer les conditions d'une rencontre.
Quelque chose peut devenir perceptible parce que l'œuvre, le moment et le visiteur se rencontrent autrement.

Une œuvre vivante n'est donc peut-être pas seulement une œuvre qui change. C'est aussi une œuvre dans laquelle nous pouvons revenir et découvrir que quelque chose a changé en nous.

Autour du centre

Et si le centre
n'était pas une réponse ?

Peut-être tournons-nous moins autour d'une certitude que d'une question qui continue de nous transformer

Une spirale semble toujours nous inviter à chercher son centre.

Nous imaginons volontiers qu'au terme du mouvement quelque chose devrait enfin apparaître.

Une attente familière

Au centre devrait se trouver la réponse, la vérité, l'explication qui ordonnerait enfin tout le reste.

Mais peut-être est-ce précisément cette attente qu'il faut déplacer.

Car dans une existence, dans une œuvre ou dans un récit, le centre n'est pas nécessairement un point où tout se résout.

Le centre n'est pas nécessairement
une certitude
une explication définitive
une identité figée
une conclusion
Il peut être quelque chose de beaucoup plus vivant.
une question
une tension
une relation
un manque
un désir
quelque chose qui cherche encore sa forme
Peut-être la vraie question
Qu'est-ce qui continue de nous faire revenir ?

Et lorsque nous revenons, ce n'est pas seulement notre réponse qui peut changer.

La question elle-même peut se transformer.

Une même expérience peut ainsi être rencontrée depuis plusieurs endroits.
Pourquoi cela m'est-il arrivé ?
Qu'est-ce que cela a fait à mon récit ?
Que devient possible maintenant ?

Le mouvement ne consiste alors peut-être plus à obtenir la bonne réponse.

Il consiste à transformer notre relation à la question.

Et parfois, ce déplacement change davantage qu'une réponse.

Du singulier au monde commun

Ce qui vaut pour une existence peut aussi éclairer notre manière d'habiter ensemble certaines questions collectives.

Nous cherchons souvent à les refermer rapidement par des réponses opposées.

Mais certaines questions demandent peut-être que nous apprenions d'abord à demeurer autour d'elles sans cesser de nous déplacer.

La spirale nous laisse alors une possibilité étrange et précieuse.

Ne pas confondre l'absence de réponse définitive avec l'absence de chemin. Peut-être que certaines questions ne sont pas faites pour être refermées, mais pour apprendre à mieux nous déplacer autour d'elles.

En guise de seuil

Revenir n'est pas recommencer

Peut-être est-ce finalement ce que la spirale nous apprend

Nous sommes partis d'une forme.

Une forme ancienne, présente dans la nature, dans certaines œuvres humaines et dans nos manières de représenter le mouvement.

Mais au terme de cette traversée, la spirale importe peut-être moins comme symbole que comme question adressée à notre manière de penser le changement.

La spirale ne nous promet pas
que tout progresse
que toute épreuve possède un sens
que chaque retour nous fait grandir
qu'un centre nous attend quelque part
Elle permet cependant d'imaginer

que le retour et la répétition ne sont pas toujours synonymes d'immobilité.

Nous pouvons retrouver une question ancienne sans la rencontrer exactement de la même manière.

Ce qui revient peut revenir depuis un autre endroit.

Revenir peut vouloir dire
Regarder autrement Ce qui semblait autrefois n'avoir qu'une seule signification peut laisser apparaître d'autres dimensions.
Donner une autre place Ce qui était resté aux marges du récit peut devenir enfin perceptible.
Rouvrir le possible Une histoire qui semblait fermée peut parfois retrouver plusieurs directions.

Peut-être est-ce aussi pour cela que certaines questions nous accompagnent si longtemps.

Non parce que nous aurions échoué à les résoudre.

Mais parce que nous ne cessons de devenir quelqu'un d'autre autour d'elles.

Alors peut-être pouvons-nous nous demander
Qu'est-ce qui revient aujourd'hui dans votre vie — mais que vous ne regardez déjà plus depuis le même endroit ?

Il n'est peut-être pas nécessaire de savoir immédiatement ce que cela signifie.

Il suffit parfois de remarquer le déplacement.

Le paysage semble familier.

Et pourtant, quelque chose n'est plus tout à fait pareil.

Peut-être est-ce cela, finalement, habiter une spirale.
Revenir sans revenir en arrière.

Retrouver sans répéter.

Reconnaître ce qui demeure tout en laissant apparaître ce qui a changé.

Et découvrir que parfois, le chemin ne nous ramène pas au même endroit.

Il nous ramène au même endroit, autrement.
Zéphyr Avenel Les Récits Vivants

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