Présidentielle 2027 : sept récits de la France qui vient
Présidentielle 2027
Une lecture par les Récits Vivants des imaginaires politiques derrière les programmes
Une campagne présidentielle semble d’abord faite de chiffres.
Un âge de départ à la retraite. Un niveau de déficit. Une baisse de cotisations. Quelques dizaines de milliards d’économies. Un budget militaire. Une règle fiscale. Une position sur l’OTAN.
Puis viennent les comparaisons : qui dépense davantage ? Qui taxe davantage ? Qui veut travailler plus longtemps ? Qui souhaite renforcer l’État ? Qui veut davantage d’Europe ?
Tout cela compte. Mais quelque chose d’essentiel peut alors échapper au regard.
Cet article n’est ni un soutien à un candidat, ni un classement des programmes, ni une consigne de vote.
Récits Vivants s’intéresse ici à la campagne présidentielle comme à un terrain d’observation des récits qui traversent une société. Les propositions des sept personnalités étudiées sont examinées non pour déterminer laquelle devrait l’emporter, mais pour comprendre les représentations du travail, de la liberté, de la justice, de la souveraineté, de l’Europe et du monde qu’elles rendent visibles.
Deux niveaux seront donc distingués : les positions politiques effectivement exprimées, d’une part, et la lecture narrative que nous pouvons en proposer, d’autre part.
Cette lecture constitue une interprétation. Elle ne prétend ni attribuer aux candidats des intentions qu’ils n’ont pas formulées, ni figer des positions qui pourront évoluer au cours de la campagne.
Il ne s’agit pas ici de demander quel candidat a raison, mais d’observer les mondes différents que leurs propositions supposent déjà.
Car derrière chacune de ces mesures se cache une certaine idée de l’être humain, du travail, de la liberté, de la solidarité, de la nation, de l’Europe et du monde.
Un programme politique est aussi un récit de ce que nous sommes et de ce que nous pourrions devenir.
Sept candidats, trois heures, et beaucoup plus que de l’économie
Le 27 août 2026, à Roland-Garros, sept personnalités engagées dans la course à l’élection présidentielle de 2027 se retrouvent face aux entrepreneurs réunis par le Medef.
Pendant environ trois heures, les échanges se concentrent sur plusieurs préoccupations majeures du monde économique : la dette et les dépenses publiques, la réindustrialisation, le coût du travail, les normes, la simplification et la fiscalité.
Le dispositif semble appeler des réponses concrètes. Combien économiser ? Comment financer les retraites ? Faut-il augmenter les salaires ou diminuer les prélèvements ? Comment produire davantage en France ? Que faut-il taxer ? Que faudrait-il simplifier ?
Dette · Retraites · Salaires · Fiscalité
Industrie · Entreprises · Dépenses publiques
Pourtant, à mesure que les réponses se déploient, une autre ligne de partage apparaît.
Les candidats ne proposent pas seulement des solutions différentes.
Ils ne semblent pas toujours partir de la même définition du problème.
Derrière une proposition sur la retraite se trouve une certaine conception du temps.
Derrière une proposition sur les salaires apparaît une certaine conception du travail et du partage de la richesse.
Derrière une politique industrielle se dessine une certaine conception de l’indépendance.
Et derrière la dette apparaît déjà une certaine relation entre le présent, l’avenir et les générations qui viennent.
Deux candidats peuvent parler du même chiffre tout en ne parlant presque plus du même monde.
C’est pourquoi comparer uniquement les mesures ne suffit pas.
Il faut descendre d’un niveau et regarder ce que chacune d’elles suppose : une certaine idée de l’être humain, de la société, du travail, de la liberté et de ce que nous devons les uns aux autres.
C’est à cet endroit précis qu’une mesure technique commence à devenir une question philosophique.
Quand une mesure technique devient une question philosophique
Pour comprendre ce déplacement, il suffit de regarder autrement trois sujets parmi les plus classiques d’une campagne présidentielle : la retraite, les salaires et la dette.
Chacun semble pouvoir être réduit à des chiffres. Pourtant, dès que l’on demande ce que ces chiffres cherchent à protéger, ils ouvrent sur des questions beaucoup plus profondes.
À qui appartient le temps d’une vie ?
À première vue, le désaccord porte sur un âge : 60 ans, 62 ans, 64 ans ou davantage.
Mais derrière ce nombre apparaît immédiatement une autre question : quelle part d’une existence doit-elle être consacrée au travail ?
Jean-Luc Mélenchon insiste sur la valeur familiale, associative et civique du temps libéré par la retraite. Bruno Retailleau envisage davantage de relier l’âge de départ à l’espérance de vie. Raphaël Glucksmann veut sortir d’une logique uniforme en accordant davantage de place à la pénibilité. Édouard Philippe insiste sur la nécessité de travailler plus longtemps pour assurer la soutenabilité du système.
Le désaccord ne concerne donc plus seulement l’équilibre financier des retraites. Il concerne aussi la valeur que nous attribuons au temps productif, au temps disponible et à ce que nous considérons comme une contribution à la société.
Que voulons-nous réellement récompenser ?
Parler du salaire semble d’abord revenir à demander combien une personne reçoit pour son travail.
Pourtant, les réponses proposées déplacent rapidement la question.
Jean-Luc Mélenchon met l’accent sur l’augmentation des rémunérations et sur leur rôle dans la demande. Marine Tondelier propose un SMIC à 2 000 euros brut accompagné d’un soutien destiné aux petites entreprises. Bruno Retailleau veut diminuer les prélèvements sur le travail afin que l’activité rémunère davantage. Gabriel Attal insiste lui aussi sur le coût du travail et sur la nécessité de revenir sur certaines augmentations intervenues depuis 2024.
Raphaël Glucksmann déplace encore autrement le problème : diminuer la CSG pesant sur les revenus du travail et faire davantage contribuer les très grandes transmissions patrimoniales.
Une question fiscale devient alors presque philosophique : quelle place voulons-nous donner à ce qu’une personne produit, à ce qu’elle possède et à ce qu’elle reçoit par héritage ?
Que devons-nous à ceux qui viendront après nous ?
La dette publique semble être le plus comptable de tous les sujets.
Pourtant, elle aussi peut être racontée de plusieurs manières.
Pour Édouard Philippe, la capacité d’un État à honorer ses engagements participe directement de sa crédibilité et de sa liberté d’action. Marine Le Pen propose une réduction massive des dépenses et une règle destinée à contenir durablement les finances publiques. Gabriel Attal fixe une trajectoire de réduction du déficit en donnant une place importante aux économies dans certaines dépenses sociales.
Jean-Luc Mélenchon conteste une partie du cadre lui-même et propose notamment d’annuler la part de dette publique détenue par la Banque centrale européenne et les banques centrales nationales, proposition fortement contestée par ses adversaires.
La dette peut donc apparaître comme une obligation à respecter, une dépendance à réduire, le symptôme d’un modèle économique ou encore une construction institutionnelle dont certaines règles pourraient être transformées.
Derrière la retraite apparaît le temps.
Derrière le salaire apparaît la justice.
Derrière la dette apparaît notre relation à l’avenir.
Derrière l’économie apparaît déjà une certaine conception de la société.
Une mesure politique ne dit pas seulement ce qu’il faudrait faire. Elle révèle souvent ce que nous pensons devoir protéger.
Cela ne signifie pas qu’un programme puisse être réduit à une philosophie unique, ni que les candidats formuleraient eux-mêmes leur projet dans les termes que nous allons employer.
Il s’agit plutôt d’utiliser les propositions comme des indices : observer ce qu’elles privilégient, les problèmes qu’elles rendent particulièrement visibles et les réponses qu’elles considèrent comme possibles.
Peu à peu, derrière les programmes, apparaissent alors plusieurs manières de raconter ce qui serait arrivé à la France et ce qu’elle devrait désormais chercher à devenir.
Ce ne sont plus seulement sept programmes qui apparaissent, mais sept récits possibles de la France qui vient.
Jean-Luc Mélenchon
Dans notre lecture, le récit de Jean-Luc Mélenchon commence par une dépossession.
Une part croissante des décisions qui organisent les existences aurait progressivement échappé à la délibération collective : marchés financiers, pouvoir économique, règles budgétaires, organisation du travail, institutions européennes.
Des domaines autrefois considérés comme politiques seraient ainsi devenus des contraintes auxquelles les gouvernements devraient principalement s’adapter.
Comment reprendre prise sur ce qui détermine nos vies ?
Replacer la décision collective au centre
C’est dans cette perspective que prennent sens des propositions qui pourraient autrement sembler séparées : planification écologique, augmentation des salaires, intervention publique dans l’économie, transformation du système de retraite ou utilisation du crédit comme instrument de politique économique.
Lors du débat devant les entrepreneurs, Jean-Luc Mélenchon insiste notamment sur la nécessité d’augmenter les rémunérations pour soutenir la consommation et l’activité. Il conteste également les aides publiques accordées aux entreprises lorsqu’elles ne sont pas accompagnées de conditions.
Le marché n’est donc pas envisagé comme l’instance devant déterminer seule l’allocation des ressources. Lorsque ses résultats entrent en contradiction avec certaines priorités sociales ou écologiques, la décision politique doit pouvoir reprendre la main.
Une vie ne se réduit pas au temps productif
La question des retraites révèle particulièrement cette conception.
Jean-Luc Mélenchon défend un retour à 62 ans dans un premier temps, puis à 60 ans. Il insiste aussi sur ce que le temps de la retraite permet en dehors de la production : présence familiale, engagement associatif, transmission et participation à la vie collective.
La retraite n’est donc plus seulement envisagée comme une dépense à financer. Elle devient également une interrogation sur la place que nous accordons au temps non marchand dans une existence.
Contester aussi les règles du jeu
La proposition d’annuler une partie de la dette publique détenue par les banques centrales illustre une autre caractéristique de ce récit.
Là où plusieurs de ses adversaires considèrent la dette comme un engagement financier qu’il faut impérativement honorer dans le cadre existant, Jean-Luc Mélenchon interroge le cadre monétaire lui-même et la possibilité de le transformer politiquement.
C’est également l’un des points où ce récit rencontre l’une de ses principales controverses : modifier politiquement une contrainte institutionnelle ne signifie pas nécessairement faire disparaître les conséquences économiques et juridiques qui pourraient accompagner cette modification.
L’indépendance plutôt que l’appartenance à un bloc
La même logique se prolonge au-delà de l’économie.
Jean-Luc Mélenchon défend la possibilité de désobéir à certaines règles européennes lorsqu’elles empêchent l’application d’un programme décidé en France. En matière de défense, son projet privilégie une autonomie stratégique française et remet en cause l’inscription durable de la France dans une alliance militaire structurée autour des États-Unis.
Sur l’Ukraine, son programme associe défense de la souveraineté ukrainienne, retrait des forces russes, recherche d’un cessez-le-feu et négociation d’une architecture durable de sécurité européenne.
La souveraineté recherchée n’est donc pas seulement économique. Elle devient la capacité de ne pas voir la politique française entièrement déterminée par l’un des grands blocs de puissance.
Ce qu’il veut préserver :
La souveraineté populaire.
Ce qu’il rend particulièrement visible :
Les rapports de domination et les mécanismes de dépossession.
Ce qu’il redoute :
L’assujettissement.
Sa promesse narrative :
Reprendre collectivement prise sur ce qui détermine nos vies.
Jusqu’où la volonté politique peut-elle transformer les contraintes économiques, institutionnelles et géopolitiques qui ne dépendent pas seulement d’elle ?
Le récit de l’émancipation place ainsi la capacité collective de décider au centre de la politique.
Le récit suivant part lui aussi d’une inquiétude concernant la souveraineté. Mais il aboutit presque à la conclusion inverse : pour retrouver de la puissance, la France devrait moins reprendre seule ce qu’elle a délégué que construire avec les autres Européens une capacité d’action devenue inaccessible à l’échelle nationale.
Raphaël Glucksmann
Le récit que nous pouvons lire chez Raphaël Glucksmann part lui aussi d’une perte de souveraineté.
Mais le diagnostic diffère profondément de celui que nous venons d’observer.
La France ne serait pas devenue impuissante principalement parce qu’elle aurait trop transféré de souveraineté à l’Europe. Elle serait devenue vulnérable parce que les Européens n’auraient pas construit ensemble les capacités industrielles, technologiques, énergétiques et militaires nécessaires pour demeurer maîtres de leurs choix.
Comment redevenir capable de choisir dans un monde de grandes puissances ?
Produire redevient un acte politique
Dans cette perspective, la désindustrialisation n’est pas seulement la disparition d’usines ou d’emplois.
Lorsqu’une société dépend largement d’autres puissances pour ses médicaments, certaines technologies, ses équipements stratégiques ou une partie de son énergie, elle peut demeurer juridiquement souveraine tout en perdant une partie de sa liberté matérielle.
Devant les entrepreneurs, Raphaël Glucksmann insiste ainsi sur la réindustrialisation et résume une partie de sa stratégie par une formule volontairement répétitive : « industrie, industrie, industrie ».
Produire davantage en Europe devient alors une manière de réduire les dépendances et de retrouver une capacité politique.
De la société de rente à la société de production
Une deuxième ligne traverse son projet : la distinction entre ce qui provient du travail et ce qui provient de la rente ou de la transmission patrimoniale.
Raphaël Glucksmann propose notamment de diminuer la CSG sur les salaires et de financer cette baisse par une contribution accrue des très grandes transmissions patrimoniales.
Il formule devant le Medef son objectif comme celui d’une société donnant davantage de place aux travailleurs qu’aux rentiers et aux héritiers.
Derrière une proposition fiscale apparaît donc une question plus profonde : quelle société voulons-nous encourager, celle dans laquelle la position dépend fortement de ce qui est transmis à la naissance ou celle qui cherche à valoriser davantage ce qui est produit et construit au cours d’une vie ?
Transformer pour reconstruire
L’écologie n’apparaît pas ici comme un domaine séparé de la politique industrielle.
La transition énergétique, la transformation des transports, la production de technologies nouvelles et la diminution des dépendances aux énergies importées peuvent devenir simultanément des politiques climatiques, industrielles et stratégiques.
Dans ce récit, l’écologie n’est donc pas seulement une contrainte imposée à l’économie. Elle peut devenir l’un des moteurs de sa reconstruction.
La souveraineté change d’échelle
C’est ici que la différence avec le récit précédent devient la plus nette.
Face aux États-Unis de Donald Trump, à la Russie de Vladimir Poutine et à la puissance industrielle et technologique chinoise, Raphaël Glucksmann considère qu’une partie de la souveraineté ne peut plus être efficacement exercée par les États européens isolément.
Il défend ainsi un renforcement considérable de la capacité budgétaire, industrielle, diplomatique et militaire européenne. L’Europe ne devrait plus être seulement un grand marché ou un espace juridique commun : elle devrait devenir capable d’agir comme une puissance politique.
Le soutien à l’Ukraine prend dans cette architecture une place centrale. L’agression russe est interprétée non seulement comme une guerre contre un pays souverain, mais comme une remise en cause de la possibilité pour les Européens de déterminer eux-mêmes leur ordre politique.
La réponse n’est donc pas de s’éloigner des ensembles de puissance, mais de faire de l’Europe un ensemble suffisamment puissant pour ne plus dépendre entièrement des autres.
La souveraineté ne consiste plus seulement à pouvoir dire non aux autres. Elle consiste à posséder les moyens de ne pas dépendre d’eux.
Ce qu’il veut préserver :
la capacité démocratique des Européens à décider de leur avenir.
Ce qu’il rend particulièrement visible :
les dépendances industrielles, technologiques et stratégiques.
Ce qu’il redoute :
l’impuissance et la dépendance.
Sa promesse narrative :
reconstruire de la puissance en la partageant.
Jusqu’où peut-on déplacer la souveraineté vers l’échelle européenne sans éloigner parallèlement le lieu de la décision démocratique ?
Le récit de la reconstruction répond donc à la perte de maîtrise non par un retour vers une souveraineté exclusivement nationale, mais par la construction de nouvelles capacités communes.
Le récit suivant va encore déplacer la question. Car avant de demander à quelle échelle exercer notre puissance, il demande si les conditions physiques permettant de l’exercer pourront elles-mêmes être préservées.
Marine Tondelier
Avec Marine Tondelier, le point de départ change encore.
La question première n’est plus seulement de savoir qui doit décider, ni même à quelle échelle retrouver de la puissance. Elle consiste à regarder les conditions matérielles dans lesquelles toutes nos décisions devront désormais s’inscrire.
Climat, eau, énergie, alimentation, santé, logement, biodiversité ou exposition aux risques ne constituent plus dans ce récit l’environnement extérieur de la politique. Ils deviennent les conditions à partir desquelles une société peut encore demeurer libre, juste et habitable.
Que signifie être libre dans un monde dont les conditions d’habitabilité se fragilisent ?
L’écologie comme condition de la liberté
Une grande partie du débat politique présente encore l’écologie sous la forme d’un arbitrage : combien sommes-nous prêts à sacrifier aujourd’hui pour protéger l’environnement demain ?
Marine Tondelier inverse cette perspective. Ne pas agir possède lui aussi un coût économique, social et humain.
Lors du débat devant les entrepreneurs, elle insiste précisément sur le coût de l’inaction climatique et prend l’exemple des épisodes de canicule pour montrer que les dérèglements écologiques ont déjà des conséquences sur le travail, la production et l’économie.
L’écologie cesse ainsi d’être seulement une politique destinée à protéger la nature. Elle devient une politique destinée à préserver les conditions dans lesquelles une société humaine peut continuer à fonctionner.
La transition ne peut pas être séparée de la justice
Cette conception explique pourquoi la question écologique est constamment reliée à la question sociale.
Marine Tondelier propose notamment de porter le SMIC à 2 000 euros brut tout en prévoyant un accompagnement pour les très petites entreprises et les PME qui pourraient rencontrer des difficultés à absorber cette hausse.
Elle défend également une fiscalité des entreprises qu’elle présente comme plus équitable, en soulignant les écarts qui peuvent exister entre petites structures et grands groupes dans leur capacité à utiliser les mécanismes d’optimisation.
La transition écologique ne peut donc être durablement acceptée si elle est vécue comme une charge supplémentaire imposée principalement à ceux qui disposent déjà de la plus faible marge de manœuvre.
Faire entrer dans les comptes ce qui restait hors champ
Une économie peut sembler performante tout en dégradant les conditions qui rendent cette performance possible.
Un sol épuisé, une ressource en eau fragilisée, une population exposée à des températures extrêmes ou des infrastructures devenues vulnérables apparaissent rarement immédiatement dans le prix d’un produit.
Pourtant, leurs conséquences finissent par être supportées quelque part : par les ménages, les entreprises, les services publics ou les générations suivantes.
Le récit de l’habitabilité cherche ainsi à réintégrer dans la décision économique des coûts que le marché peut laisser longtemps à l’extérieur de ses calculs.
Une Europe capable de protéger sans devenir un empire
Sur les questions internationales, Marine Tondelier défend elle aussi une Europe beaucoup plus capable d’agir politiquement.
Elle propose notamment d’approfondir l’intégration européenne, de limiter le droit de veto dans certains domaines décisifs et de développer une capacité de défense européenne plus intégrée.
Face à la Russie, elle défend un soutien durable à l’Ukraine et considère l’impérialisme russe comme une menace pour l’ordre européen. Face à la rivalité entre les États-Unis et la Chine, elle refuse cependant que l’Europe soit condamnée à choisir mécaniquement son camp dans toutes les dimensions de cette confrontation.
Sa conception de la sécurité élargit enfin considérablement le terme lui-même. La sécurité n’est pas uniquement militaire : elle est également climatique, énergétique, alimentaire, sociale et démocratique.
La puissance européenne recherchée devrait ainsi permettre de protéger un espace politique et écologique plutôt que devenir une fin en elle-même.
Nous ne sommes véritablement libres que dans un monde qui nous laisse encore des possibilités réelles de choisir.
Ce qu’elle veut préserver :
les conditions écologiques et sociales permettant une vie digne.
Ce qu’elle rend particulièrement visible :
les limites physiques et les coûts différés de nos choix.
Ce qu’elle redoute :
l’inhabitabilité et l’accumulation des vulnérabilités.
Sa promesse narrative :
préserver les conditions qui rendent encore la liberté possible.
Comment transformer assez vite nos manières de produire et de vivre sans faire porter le coût de cette transformation à ceux qui disposent du moins de ressources pour s’y adapter ?
Le récit de l’habitabilité introduit ainsi une limite que les autres récits peuvent parfois laisser au second plan : aucune souveraineté, aucune prospérité et aucune liberté ne s’exercent hors des conditions matérielles qui les rendent possibles.
Le récit suivant partira d’un diagnostic différent. Il ne s’agira plus d’abord de reprendre le contrôle, de reconstruire une puissance ou de préserver l’habitabilité, mais de permettre à une société confrontée à des transformations permanentes de continuer à avancer sans perdre sa capacité d’agir.
Gabriel Attal
Avec Gabriel Attal, nous entrons dans un récit sensiblement différent des trois précédents.
Le problème central n’est pas d’abord présenté comme une dépossession à renverser, une puissance européenne à reconstruire ou une limite écologique à réintégrer dans l’ensemble de nos décisions.
Il apparaît davantage comme un décalage entre les institutions françaises et un monde qui se transforme rapidement : concurrence internationale, vieillissement, nouvelles technologies, transformation du travail, dette publique et nouvelles exigences de sécurité.
Comment conserver notre capacité d’agir lorsque le monde change plus vite que nos institutions ?
Faire en sorte que le travail paie davantage
Gabriel Attal place le travail au centre de son projet économique, mais sous un angle différent de celui d’une augmentation administrée des salaires.
Devant le Medef, il propose de revenir sur les hausses du coût du travail intervenues depuis 2024, qu’il considère comme un frein à la compétitivité des entreprises.
Il souhaite parallèlement diminuer les prélèvements pesant sur les salaires afin de rapprocher davantage le brut du net et d’augmenter la rémunération effectivement perçue par ceux qui travaillent.
L’objectif est double : rendre le travail plus rémunérateur pour le salarié tout en évitant qu’il devienne plus coûteux pour l’entreprise.
Faire varier davantage les choix avec les parcours
La même logique apparaît dans sa conception des retraites.
Gabriel Attal s’oppose à l’abandon durable de la réforme de 2023 et souhaite que son calendrier reprenne après la période de suspension.
Il défend également une évolution vers un système donnant davantage de poids à la durée de cotisation et au choix du moment du départ, avec une pension plus élevée lorsque l’activité se prolonge.
Là encore, le principe recherché est moins celui d’une règle identique appliquée à toutes les trajectoires que celui d’un système associant davantage droits, durée d’activité et choix individuels.
Adapter aussi ce que nous voulons préserver
Gabriel Attal fixe un objectif de déficit public inférieur à 3 pour cent du produit intérieur brut en 2032, puis un retour à l’équilibre en 2037.
Pour atteindre cette trajectoire, il considère qu’une part importante de l’effort devra porter sur les dépenses sociales. Il évoque notamment l’Assurance-maladie, les arrêts de travail et l’assurance-chômage.
Ce point révèle une dimension essentielle de son récit : préserver durablement un modèle social peut exiger, selon lui, de modifier son fonctionnement lorsque son financement devient difficilement soutenable.
L’adaptation n’est donc pas présentée comme l’abandon du modèle existant, mais comme la condition de sa continuité.
Continuer sans prétendre que rien n’a échoué
Sa position dans la campagne possède cependant une particularité : Gabriel Attal ne peut pas présenter la situation française comme s’il était extérieur à la décennie politique qui la précède.
Ancien ministre puis Premier ministre d’Emmanuel Macron, il revendique une partie des transformations conduites depuis 2017 tout en reconnaissant la nécessité d’en corriger certaines conséquences ou certains choix.
Son récit n’est donc ni celui d’une rupture complète, ni celui d’une simple continuité. Il cherche plutôt à raconter la possibilité d’une seconde étape : conserver ce qui aurait fonctionné, corriger ce qui aurait échoué et accélérer ce qui serait resté inachevé.
S’adapter pour ne pas dépendre
Sur le plan international, cette logique conduit Gabriel Attal à défendre une Europe plus autonome sur les technologies, l’industrie et la défense.
La guerre en Ukraine, les crises au Moyen-Orient, la compétition technologique et le moindre engagement américain en Europe sont interprétés comme les signes d’un environnement stratégique dans lequel les Européens doivent être capables d’assumer davantage leur propre sécurité.
Il ne s’agit pas pour autant de rompre avec les alliances occidentales. L’autonomie recherchée se construit davantage comme un renforcement du pilier européen au sein d’un ensemble d’alliances existantes.
Là encore, l’enjeu consiste moins à sortir du système qu’à modifier notre position à l’intérieur de celui-ci.
Dans ce récit, durer ne signifie pas rester identique. Cela signifie changer suffisamment pour ne pas subir le changement.
Ce qu’il veut préserver :
la capacité d’action d’une société ouverte et protectrice.
Ce qu’il rend particulièrement visible :
les rigidités et les décalages entre nos institutions et un monde qui change.
Ce qu’il redoute :
le décrochage.
Sa promesse narrative :
réformer suffisamment pour continuer à avancer.
À partir de quel moment l’adaptation au monde tel qu’il est risque-t-elle d’empêcher de poser la question du monde que nous voudrions transformer ?
Le récit de l’adaptation cherche ainsi moins à reconstruire entièrement le cadre qu’à préserver notre capacité d’action en le faisant évoluer.
Le récit suivant partage avec lui l’idée que certaines contraintes ne peuvent être ignorées. Mais il va placer au premier plan une valeur différente : avant de promettre de nouvelles possibilités, il faudrait restaurer la crédibilité financière, institutionnelle et stratégique qui permet encore de promettre quoi que ce soit.
Édouard Philippe
Avec Édouard Philippe, la question de la contrainte prend une autre signification.
Une société ne serait pas véritablement libre simplement parce qu’elle affirme sa volonté politique. Encore faut-il qu’elle possède les ressources économiques, financières, industrielles et institutionnelles lui permettant de tenir ses engagements.
La souveraineté commence alors par une forme de solidité : être suffisamment crédible pour que la parole publique conserve une valeur dans le temps.
Que vaut une promesse politique lorsque les moyens de la tenir disparaissent ?
La dette comme perte progressive de liberté
C’est sur la dette que cette conception apparaît avec le plus de netteté.
Lors du débat devant les entrepreneurs, Édouard Philippe rejette frontalement l’idée d’une annulation politique d’une partie de la dette publique. Selon lui, un pays qui déciderait de ne plus reconnaître une partie de ses engagements risquerait de perdre la confiance de ceux qui le financent.
Derrière l’argument financier apparaît donc une conception politique : la confiance accumulée constitue elle-même une ressource collective.
La dette n’est pas seulement un chiffre à réduire. Lorsqu’elle devient trop importante, elle peut progressivement limiter la capacité d’un État à choisir ses priorités futures.
Travailler davantage pour maintenir ce que nous voulons financer
La même logique conduit Édouard Philippe à défendre une augmentation de la quantité de travail dans l’économie française.
Le vieillissement de la population et le financement de la protection sociale rendent selon lui difficile la préservation durable du système sans augmentation de l’activité ou prolongation de certaines carrières.
Le raisonnement ne consiste donc pas seulement à valoriser moralement le travail. Il consiste à considérer celui-ci comme la base matérielle permettant de financer les protections collectives.
La question de la retraite devient alors celle d’un équilibre entre le temps individuel que chacun souhaite préserver et la quantité de richesse que la collectivité doit continuer à produire.
Produire avant de redistribuer
Son projet économique reste fortement organisé autour de la compétitivité productive.
Édouard Philippe défend une baisse importante des impôts de production tout en envisageant parallèlement une diminution ou une réorganisation d’une partie des aides accordées aux entreprises.
Cette distinction est significative. L’objectif n’est pas simplement de transférer davantage d’argent public vers les entreprises, mais de modifier l’environnement économique dans lequel elles produisent, investissent et recrutent.
Dans ce récit, la redistribution ne peut durablement précéder la production de la richesse dont elle dépend.
Retrouver la capacité de tenir dans le temps
Édouard Philippe défend également l’idée d’une règle durable encadrant les finances publiques.
Ce type de règle exprime une méfiance particulière envers la tentation de résoudre chaque difficulté présente en reportant son financement vers l’avenir.
Gouverner consiste alors aussi à accepter certaines limites dans le présent afin de conserver des marges de décision demain.
La crédibilité devient ainsi une relation entre générations : ne pas utiliser aujourd’hui l’ensemble des possibilités financières dont ceux qui viendront après nous pourraient avoir besoin.
La puissance commence par la capacité
Cette conception se retrouve dans sa manière d’aborder la souveraineté internationale.
Face à la transformation du rapport de force mondial, Édouard Philippe considère l’Europe comme un multiplicateur de puissance indispensable pour la France.
Il insiste notamment sur les infrastructures technologiques souveraines, l’intelligence artificielle et les capacités industrielles nécessaires pour éviter une dépendance excessive envers les grandes puissances américaines ou chinoises.
Sur l’Ukraine, il défend un soutien ferme à Kiev et une implication européenne durable dans sa sécurité. Son approche reste inscrite dans les alliances occidentales et dans une articulation entre puissance française, capacité européenne et Alliance atlantique.
L’indépendance n’est donc pas comprise comme l’absence d’alliances, mais comme la capacité d’entrer dans celles-ci avec suffisamment de ressources pour ne pas y devenir impuissant.
Une société ne devient pas souveraine parce qu’elle peut tout promettre, mais parce qu’elle conserve les moyens de tenir ce qu’elle promet.
Ce qu’il veut préserver :
la capacité de l’État à tenir ses engagements dans la durée.
Ce qu’il rend particulièrement visible :
les contraintes financières et productives qui conditionnent l’action publique.
Ce qu’il redoute :
la perte de confiance et l’impuissance financière.
Sa promesse narrative :
restaurer les moyens qui permettent à la parole politique de rester crédible.
À partir de quel moment la volonté de préserver la crédibilité du système risque-t-elle de réduire l’espace politique disponible pour transformer ce système ?
Le récit de la crédibilité considère ainsi la contrainte moins comme l’adversaire de la liberté que comme ce dont une politique durable doit tenir compte pour rester libre demain.
Le récit suivant partage une partie de ce diagnostic sur le travail, la dépense publique et l’efficacité de l’État. Mais il lui donne une tonalité différente : le problème ne serait plus seulement que la France ait perdu des marges de manœuvre, mais qu’un État devenu trop vaste et trop bureaucratique ait progressivement affaibli la responsabilité de ceux qui composent la société.
Bruno Retailleau
Avec Bruno Retailleau, le diagnostic change à nouveau de centre de gravité.
Le problème français ne viendrait pas seulement d’un manque de ressources ou d’une dette excessive. Il résiderait aussi dans l’accumulation progressive de règles, de prélèvements, de dispositifs et de protections qui auraient réduit la capacité des individus, des entreprises et des collectivités à décider par eux-mêmes.
Dans ce récit, protéger davantage ne produit donc pas nécessairement davantage de liberté. Une protection devenue trop présente peut finir par diminuer l’autonomie de ceux qu’elle voulait protéger.
Jusqu’où devons-nous être protégés avant que la protection ne réduise notre capacité à agir ?
L’État comme problème avant d’être la solution
Devant les entrepreneurs, Bruno Retailleau formule son diagnostic de manière particulièrement nette : « le premier problème, c’est l’État bureaucratique ».
Ce qui est visé n’est pas nécessairement l’existence de l’État lui-même, mais son extension administrative, la multiplication des procédures et la difficulté croissante à savoir qui décide et qui assume réellement les conséquences d’une décision.
Il promet ainsi de supprimer rapidement par ordonnance une centaine de normes qu’il considère comme particulièrement inutiles et défend une simplification beaucoup plus large du fonctionnement administratif.
La liberté est ici comprise comme une capacité d’initiative : pouvoir entreprendre, décider et expérimenter sans demander constamment une autorisation préalable.
Faire du travail une différence perceptible
Le travail occupe une place centrale dans cette conception de la responsabilité.
Bruno Retailleau estime que le système français prélève trop fortement sur l’activité et ne crée plus un écart suffisamment important entre les revenus tirés du travail et certaines prestations sociales.
Il propose donc d’alléger les charges sur le travail et d’exonérer de cotisations salariales et patronales les heures effectuées au-delà de la trente-sixième heure.
La logique recherchée est explicite : l’effort supplémentaire doit produire une amélioration suffisamment visible du revenu pour que travailler davantage apparaisse comme un choix matériellement avantageux.
Lorsque la solidarité rencontre la responsabilité
C’est sur la protection sociale que ce récit devient le plus clivant.
Bruno Retailleau propose de plafonner le cumul de certaines prestations sociales afin de maintenir un écart important entre les revenus issus de l’activité et ceux provenant de la solidarité nationale.
L’assurance-chômage est distinguée de cette logique en raison de son caractère assurantiel.
Derrière cette proposition apparaît une conception particulière de la solidarité : celle-ci doit protéger contre les accidents de l’existence sans, selon lui, rendre durablement moins avantageux le retour vers l’activité.
Rapprocher la décision de ceux qu’elle concerne
La même philosophie apparaît dans sa volonté de permettre aux entreprises et aux salariés de négocier plus largement l’organisation du travail.
Bruno Retailleau propose notamment de permettre aux entreprises ou aux branches qui le souhaitent de sortir du cadre uniforme des 35 heures par le dialogue social.
Il souhaite également laisser davantage de place à la négociation locale dans l’application concrète de certaines règles du travail, tout en maintenant des principes fondamentaux communs.
La règle nationale cesse alors d’être considérée comme le seul moyen de garantir l’équité. La capacité à décider au plus près des situations devient elle-même une valeur politique.
Faire évoluer la règle avec la durée de la vie
Sur les retraites, Bruno Retailleau propose de relier davantage l’âge de départ à l’évolution de l’espérance de vie.
Le raisonnement repose sur une idée de proportion : si la durée moyenne de la vie augmente, la répartition entre années d’activité et années de retraite ne pourrait rester entièrement inchangée sans modifier profondément le financement du système.
Là encore, la responsabilité présente est mise en relation avec la soutenabilité future.
Coopérer sans dissoudre la décision nationale
Sur le plan européen, ce récit privilégie une Europe des nations plutôt qu’une souveraineté européenne appelée à se substituer progressivement aux souverainetés nationales.
L’Europe peut protéger son marché, renforcer ses capacités industrielles et peser davantage dans les rapports de force internationaux. Mais la légitimité politique fondamentale demeure située dans les nations.
Dans les alliances occidentales également, l’objectif est moins de rompre que de préserver une capacité nationale de décision.
La souveraineté est ainsi comprise comme la possibilité de coopérer sans abandonner la responsabilité ultime du choix.
Être libre, dans ce récit, signifie aussi pouvoir répondre des conséquences de ses propres choix.
Ce qu’il veut préserver :
l’autonomie et la capacité d’initiative.
Ce qu’il rend particulièrement visible :
les effets de la bureaucratie, des prélèvements et des règles uniformes.
Ce qu’il redoute :
la dépendance et la déresponsabilisation.
Sa promesse narrative :
rendre de la liberté à ceux qui travaillent, entreprennent et décident.
À partir de quel moment rendre chacun davantage responsable de son existence risque-t-il de rendre moins visibles les inégalités de départ et les vulnérabilités qui ne relèvent pas d’un choix individuel ?
Le récit de la responsabilité déplace ainsi la frontière entre protection et liberté. Là où certains voient dans l’intervention collective la condition de l’autonomie, il demande à quel moment cette intervention peut commencer à l’affaiblir.
Le dernier des sept récits partira lui aussi d’une inquiétude face à la perte de maîtrise. Mais la communauté qu’il cherchera d’abord à protéger ne sera ni l’individu, ni l’entreprise, ni même l’Europe : ce sera la nation elle-même, pensée comme l’espace premier de la solidarité et de la souveraineté.
Marine Le Pen
Avec Marine Le Pen, la perte de maîtrise redevient le point de départ du récit, mais elle prend une forme différente de celles que nous avons rencontrées jusqu’ici.
La vulnérabilité française serait liée à l’affaiblissement progressif des frontières à l’intérieur desquelles une communauté politique peut décider, produire, protéger et transmettre.
Mondialisation économique, concurrence internationale, règles européennes, immigration et dépendances stratégiques sont alors reliées par une même interrogation : que reste-t-il de la capacité d’une nation à protéger ceux qui la composent lorsqu’elle maîtrise de moins en moins les conditions de son ouverture ?
Qui peut encore nous protéger lorsque les frontières économiques et politiques deviennent poreuses ?
Protéger sans sortir de l’économie de marché
Le projet économique de Marine Le Pen ne correspond pas à une disparition du marché au profit de l’État.
Il cherche plutôt à organiser une économie de marché davantage protégée par le cadre national : soutien à la production française, défense des entreprises face à certaines concurrences étrangères et recherche d’une plus grande autonomie dans les secteurs jugés stratégiques.
Devant les entrepreneurs, Marine Le Pen insiste également sur la transmission des entreprises familiales et sur la nécessité de ne pas fragiliser leur continuité au moment des successions.
Entreprise, patrimoine et nation sont ainsi reliés par une même idée de continuité : permettre à ce qui a été construit de demeurer et de se transmettre.
Retrouver des marges pour pouvoir protéger
Cette volonté protectrice ne conduit pas Marine Le Pen à considérer la dépense publique comme indifférente.
Elle défend au contraire une réduction importante des dépenses et présente un objectif d’environ 125 milliards d’euros d’économies sur le quinquennat.
Elle souhaite également inscrire une règle encadrant durablement les finances publiques afin de limiter le recours au déficit.
Dans ce récit, réduire certaines dépenses n’est donc pas présenté comme un retrait général de l’État, mais comme une manière de concentrer davantage ses moyens sur les protections considérées comme prioritaires.
Protéger différemment selon les parcours
Sur les retraites, Marine Le Pen refuse un âge de départ identique pour l’ensemble des situations.
Son approche cherche à distinguer les personnes ayant commencé à travailler très jeunes de celles dont l’entrée dans la vie professionnelle a été plus tardive, avec des possibilités de départ s’échelonnant selon la durée de carrière.
La protection est ici reliée à une conception de l’équité fondée sur les trajectoires : ceux qui ont travaillé plus tôt ne devraient pas nécessairement être contraints de prolonger leur activité de la même manière que les autres.
Définir l’espace de la solidarité
Mais la protection suppose toujours une question préalable : qui appartient à la communauté que l’on souhaite protéger ?
C’est ici que la nation occupe une place décisive dans le récit de Marine Le Pen.
Elle constitue à la fois un espace de souveraineté, un cadre d’appartenance et le lieu privilégié de la solidarité politique.
Les politiques migratoires, l’accès à certaines protections et la maîtrise des frontières prennent leur sens dans cette architecture : une communauté politique ne pourrait durablement maintenir une solidarité forte sans pouvoir également déterminer les conditions de l’appartenance à cette communauté.
Une coopération entre souverainetés
La même conception détermine sa vision de l’Europe.
Marine Le Pen ne rejette pas la coopération entre États européens, mais refuse que cette coopération conduise à faire émerger une souveraineté européenne supérieure aux souverainetés nationales.
Elle privilégie une Europe dans laquelle les nations conservent la maîtrise ultime de leurs choix politiques et peuvent coopérer lorsqu’elles identifient des intérêts communs.
Là où Raphaël Glucksmann voit dans la puissance européenne une condition de la souveraineté, Marine Le Pen voit donc dans la préservation des souverainetés nationales une condition de la coopération européenne.
L’indépendance nationale comme principe de sécurité
Cette logique se prolonge dans les questions de défense.
Marine Le Pen refuse l’idée d’une armée européenne se substituant aux armées nationales et défend le maintien d’une dissuasion nucléaire placée sous décision exclusivement française.
Plus largement, elle privilégie une diplomatie dans laquelle les États conservent une forte autonomie d’appréciation de leurs intérêts plutôt qu’une politique étrangère européenne appelée à devenir progressivement unique.
La puissance recherchée est donc moins celle d’un nouvel ensemble supranational que celle d’une nation capable de choisir ses coopérations et de conserver la maîtrise de ses instruments essentiels.
Protéger suppose toujours de tracer une limite. Et toute limite oblige à demander qui se trouve à l’intérieur, qui demeure à l’extérieur et qui décide de la frontière entre les deux.
Ce qu’elle veut préserver :
la continuité et la souveraineté de la communauté nationale.
Ce qu’elle rend particulièrement visible :
les dépendances et les effets de l’ouverture lorsqu’elle n’est plus maîtrisée.
Ce qu’elle redoute :
la dissolution et la perte de maîtrise.
Sa promesse narrative :
rendre à la nation la capacité de protéger et de choisir.
À partir de quel moment la frontière nécessaire à toute protection risque-t-elle de devenir une frontière qui exclut, ou de rendre moins visibles les interdépendances dont aucune nation ne peut entièrement s’extraire ?
Émancipation · Reconstruction · Habitabilité · Adaptation · Crédibilité · Responsabilité · Protection
Nous pourrions nous arrêter ici et considérer que nous avons simplement rencontré sept manières différentes d’organiser l’économie française.
Mais quelque chose manquerait encore.
Car aucun de ces récits ne se déploiera dans une France isolée. Derrière les questions de salaires, de retraites ou de dette se trouvent désormais la guerre en Ukraine, la recomposition des États-Unis, la puissance chinoise, Gaza, le réarmement européen, les ressources stratégiques et l’émergence d’un monde qui ne se raconte plus uniquement depuis l’Occident. À ce moment-là, le monde entre lui aussi dans l’isoloir.
Puis le monde entre dans l’isoloir
Pendant longtemps, il était possible de raconter une élection présidentielle française principalement à travers des questions intérieures : emploi, fiscalité, école, retraites, sécurité, services publics.
Ces questions demeurent. Mais elles sont désormais traversées par des forces qui dépassent largement les frontières nationales.
La guerre en Ukraine, la rivalité entre les États-Unis et la Chine, les conflits au Moyen-Orient, les dépendances industrielles et technologiques, l’énergie, les matières premières, les migrations et le dérèglement climatique rendent de plus en plus difficile la séparation entre politique intérieure et politique extérieure.
Dans quel monde chacun de ces récits pense-t-il que la France devra apprendre à vivre ?
Lorsque les interdépendances deviennent visibles
Une usine française peut dépendre d’un composant fabriqué en Asie. Une politique énergétique peut dépendre de ressources importées. Une décision militaire peut dépendre de capacités technologiques étrangères. Une politique climatique nationale peut être neutralisée par des dynamiques planétaires.
Même la dette publique relie désormais l’État à des banques centrales, des institutions européennes, des investisseurs et des marchés qui ne se situent pas tous à l’intérieur de l’espace politique national.
Nous découvrons alors un paradoxe : plus nous parlons de souveraineté, plus nous découvrons les interdépendances dans lesquelles cette souveraineté doit s’exercer.
La souveraineté ne signifie plus seulement décider soi-même. Elle signifie déterminer avec qui, à quelle échelle et dans quelles dépendances nous acceptons de décider.
Il ne s’agit pas d’un classement, mais d’une représentation simplifiée du lieu où chaque récit semble chercher prioritairement sa capacité d’action.
Ces trajectoires ne prétendent pas résumer l’ensemble des politiques étrangères. Elles représentent le centre de gravité que notre lecture narrative fait apparaître dans chacune d’elles.
Tout le monde parle de souveraineté
C’est peut-être l’un des phénomènes les plus intéressants de cette campagne : presque tous les récits cherchent désormais à retrouver de la souveraineté.
Mais ils ne désignent pas la même chose par ce mot.
Pour les uns, elle signifie reprendre des décisions transférées ailleurs. Pour d’autres, construire une puissance européenne capable d’agir à l’échelle des États-Unis ou de la Chine. Pour d’autres encore, préserver la capacité nationale à coopérer sans être absorbée par un ensemble supérieur.
Pouvoir décider sans qu’une règle ou une puissance extérieure décide à notre place.
Posséder réellement les moyens industriels, militaires, technologiques et financiers de ses décisions.
Accepter de construire avec d’autres une capacité devenue inaccessible lorsqu’on agit seul.
Les candidats divergent profondément sur l’endroit où doit se situer la souveraineté, mais ils semblent presque tous partager le sentiment qu’elle a été perdue quelque part.
Cette observation permet de comprendre pourquoi certaines oppositions sont plus profondes qu’un désaccord sur une mesure.
Deux candidats peuvent vouloir davantage d’indépendance industrielle tout en proposant des architectures politiques presque inverses pour y parvenir.
C’est particulièrement visible lorsque l’on rapproche Jean-Luc Mélenchon et Raphaël Glucksmann.
Tous deux cherchent à réduire les dépendances françaises et européennes.
préserver la possibilité de ne dépendre d’aucun bloc
↓
AUTONOMIE
↑
GLUCKSMANN
construire un pôle européen capable de tenir face aux autres blocs
Ils peuvent donc prononcer le même mot tout en dessinant deux géographies presque inverses de la souveraineté.
Cette différence pourrait sembler abstraite si elle ne rencontrait pas immédiatement le réel.
Mais depuis 2022, une guerre se déroule aux frontières de l’Union européenne. Elle oblige chaque récit à répondre à une question que les concepts seuls ne peuvent résoudre.
Que signifie vouloir la paix lorsqu’un pays a été envahi par un autre ?
L’Ukraine, Gaza et le Sud global
Une conception politique paraît toujours plus cohérente lorsqu’elle demeure dans le monde des principes.
Puis survient un événement que personne n’a choisi.
Une armée franchit une frontière. Une population civile est prise dans une guerre. Une alliance militaire devient à la fois protection pour certains et dépendance pour d’autres. Des États que l’Occident pensait périphériques refusent de s’aligner sur sa lecture du monde.
C’est souvent lorsque le réel résiste que nous découvrons ce qu’un récit politique considère comme non négociable.
Que signifie construire la paix ?
L’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie place les récits de souveraineté devant une difficulté immédiate : comment défendre le droit d’un peuple à disposer de lui-même tout en empêchant l’affrontement de s’étendre indéfiniment ?
Aucun des récits étudiés ne peut simplement répondre par le mot « paix ». Car la paix peut désigner des choses très différentes : l’arrêt des combats, le retrait de l’agresseur, la garantie durable des frontières, la négociation d’un nouvel équilibre de sécurité ou la capacité à empêcher une nouvelle guerre.
Derrière le désaccord sur les moyens apparaît donc une question plus profonde : quelles conditions doivent être réunies pour qu’une paix soit autre chose qu’une interruption provisoire de la guerre ?
Sortir de la logique des blocs
Jean-Luc Mélenchon affirme la souveraineté de l’Ukraine et demande le retrait des forces russes. Mais il inscrit la recherche d’une issue durable dans une critique plus générale de la confrontation entre blocs militaires.
Son horizon est celui d’un cessez-le-feu, d’une négociation politique et, au-delà de la guerre elle-même, d’une architecture européenne de sécurité permettant de réduire durablement les logiques d’affrontement.
Cette approche prolonge son récit de l’émancipation : une paix durable supposerait que les peuples puissent retrouver leur souveraineté sans être durablement enfermés dans la rivalité de puissances qui les dépasse.
Construire le rapport de force qui rend la paix possible
Raphaël Glucksmann part d’une inquiétude presque inverse. Une négociation n’est réellement libre, dans son raisonnement, que si celui qui négocie possède les moyens de ne pas accepter les conditions imposées par l’agresseur.
Le soutien militaire et financier à l’Ukraine devient alors une condition de sa souveraineté politique. L’enjeu dépasse également l’Ukraine : il concerne la capacité des Européens à empêcher qu’une puissance puisse modifier durablement les frontières par la force.
Cette position prolonge son récit de la reconstruction : l’Europe doit acquérir suffisamment de puissance pour que ses principes ne dépendent pas entièrement de la protection ou de la volonté d’une autre puissance.
réduire la logique des blocs
↓
négocier un ordre de sécurité partagé
AUTONOMIE
GLUCKSMANN
construire une puissance européenne
↓
négocier sans subir le rapport de force
L’opposition est donc plus subtile qu’une alternative entre « paix » et « guerre ».
Les deux récits cherchent une forme d’autonomie européenne, mais l’un redoute principalement l’enfermement dans la logique des blocs tandis que l’autre redoute principalement l’impuissance d’une Europe incapable de constituer elle-même un rapport de force.
Le test de l’universalité
Gaza introduit une autre épreuve pour les récits politiques : celle de la cohérence des principes lorsqu’ils doivent être appliqués à des alliés, à des adversaires et à des populations avec lesquelles notre histoire n’est pas la même.
Le droit des peuples, la protection des civils, le droit international, la sécurité d’Israël, les droits des Palestiniens et la perspective d’une solution politique durable obligent chaque famille politique à préciser ce qu’elle entend réellement par universalisme.
Jean-Luc Mélenchon place cette question au centre de sa diplomatie. Son programme défend un cessez-le-feu durable, la fin du blocus et des politiques d’annexion, la reconnaissance de l’État palestinien et des mesures de pression sur le gouvernement israélien, notamment en matière de coopération et d’armement.
Mais au-delà des différences de propositions, Gaza pose à tous les récits une même question : le principe que nous invoquons demeure-t-il identique lorsque l’identité de celui qui le viole change ?
Une valeur devient véritablement universelle lorsque nous acceptons qu’elle limite aussi ceux dont nous nous sentons proches.
Lorsque le monde ne se raconte plus uniquement depuis l’Occident
Une autre transformation traverse silencieusement cette campagne : l’Europe n’occupe plus dans le monde la position centrale qu’elle a longtemps supposée.
De nombreux États d’Afrique, d’Asie, d’Amérique latine ou du Moyen-Orient cherchent à multiplier leurs partenariats plutôt qu’à appartenir durablement à un seul camp.
Ils commercent avec la Chine, négocient avec les États-Unis, entretiennent des relations avec l’Europe, dialoguent parfois avec la Russie et revendiquent simultanément leur propre autonomie.
Ce monde multipolaire oblige la France à choisir non seulement ce qu’elle veut défendre, mais la manière dont elle souhaite parler à des sociétés qui ne veulent plus nécessairement adopter notre propre récit de l’ordre mondial.
Accepter l’existence de plusieurs centres de puissance et chercher des coopérations qui ne supposent pas l’alignement durable sur un bloc.
Construire un pôle européen suffisamment puissant pour défendre ses intérêts et ses principes dans un monde structuré par plusieurs grandes puissances.
Nous devons désormais construire du commun avec des sociétés qui ne racontent ni leur histoire, ni leur sécurité, ni leur avenir depuis le même point de vue que nous.
Nous retrouvons alors les sept récits du début, mais transformés par leur rencontre avec le monde.
L’émancipation demande comment ne pas devenir le sujet d’une puissance extérieure. La reconstruction demande comment retrouver suffisamment de puissance pour ne plus dépendre d’elle. L’habitabilité rappelle que la sécurité sera également climatique et matérielle.
L’adaptation cherche à rendre la France et l’Europe capables de répondre à un environnement instable. La crédibilité rappelle qu’aucune stratégie internationale ne dure sans capacités économiques. La responsabilité veut préserver le dernier mot de la nation. La protection cherche à maintenir une frontière politique suffisamment forte pour que la solidarité demeure maîtrisable.
Même monde.
Mêmes guerres.
Mêmes dépendances.
Mais pas la même manière de raconter ce qui nous menace, ce qui doit être défendu et avec qui nous devons construire l’avenir.
Nous pouvons maintenant revenir vers la France avec une question différente.
Non plus seulement : que propose chaque candidat ?
Mais : qu’est-ce que son récit lui permet de voir avec une particulière acuité, et qu’est-ce qu’il risque précisément pour cette raison de laisser dans l’ombre ?
Car voir quelque chose avec une grande netteté peut aussi nous empêcher de voir ce qui se trouve juste à côté.
Ce que chaque récit rend visible
Nous pourrions maintenant comparer les programmes ligne par ligne, additionner leurs propositions et chercher lequel semble le plus cohérent.
Mais ce serait revenir trop vite à la surface.
Car les sept récits que nous venons de traverser ne diffèrent pas seulement par leurs réponses. Ils diffèrent d’abord par ce qu’ils considèrent comme suffisamment important pour devenir un problème politique.
Un récit politique n’organise pas seulement des solutions. Il organise notre attention.
Il nous apprend à regarder certaines choses.
À repérer certaines injustices, certaines vulnérabilités, certaines dépendances ou certains dangers avant les autres.
Mais toute focale possède un bord. Plus elle rend une partie du réel nette, plus elle risque de laisser d’autres dimensions dans le flou.
Jean-Luc Mélenchon
Ce que ce récit rend particulièrement visible : les rapports de pouvoir, la concentration économique, les mécanismes de dépossession, les inégalités de richesse, la valeur du temps non marchand et les décisions collectives que le vocabulaire de la nécessité économique peut parfois soustraire au débat.
Ce qu’il risque de laisser dans l’ombre : la résistance propre des contraintes économiques, monétaires et institutionnelles, ainsi que la possibilité qu’une forte réappropriation collective du pouvoir produise elle-même de nouvelles rigidités ou de nouvelles concentrations de décision.
Raphaël Glucksmann
Ce que ce récit rend particulièrement visible : les dépendances industrielles, technologiques, énergétiques et militaires, la fragilité d’une économie trop désindustrialisée et l’impuissance possible d’une Europe qui proclamerait des valeurs sans posséder les moyens de les défendre.
Ce qu’il risque de laisser dans l’ombre : la distance qui peut se creuser entre la construction d’une puissance à grande échelle et la capacité des citoyens à exercer réellement une prise démocratique sur cette puissance.
Marine Tondelier
Ce que ce récit rend particulièrement visible : les limites physiques, les coûts écologiques différés, les vulnérabilités climatiques et le fait qu’aucune liberté politique ou économique ne peut durablement exister lorsque ses conditions matérielles disparaissent.
Ce qu’il risque de laisser dans l’ombre : les résistances sociales, économiques et culturelles que produit une transformation rapide, ainsi que la difficulté de demander les mêmes changements à des individus qui ne disposent pas des mêmes ressources pour les accomplir.
Gabriel Attal
Ce que ce récit rend particulièrement visible : la vitesse des transformations, les rigidités institutionnelles, les risques de décrochage et la nécessité de modifier des dispositifs conçus pour un monde qui n’existe déjà plus tout à fait.
Ce qu’il risque de laisser dans l’ombre : la possibilité que certaines contraintes auxquelles nous cherchons à nous adapter soient elles-mêmes politiquement produites et puissent donc être contestées ou transformées plutôt que simplement intégrées.
Édouard Philippe
Ce que ce récit rend particulièrement visible : la dette, la confiance, la capacité productive et toutes les conditions matérielles qui permettent à une promesse publique de rester soutenable dans le temps.
Ce qu’il risque de laisser dans l’ombre : le fait que les règles auxquelles une politique cherche à demeurer crédible ne sont pas toujours neutres et que certaines transformations historiques ont précisément commencé par remettre en question ce qui paraissait jusque-là économiquement ou institutionnellement raisonnable.
Bruno Retailleau
Ce que ce récit rend particulièrement visible : les effets possibles de la bureaucratie, de la complexité normative, des prélèvements et d’une protection qui peut parfois réduire l’initiative ou diluer la responsabilité.
Ce qu’il risque de laisser dans l’ombre : l’inégalité des ressources avec lesquelles chacun est appelé à devenir autonome et toutes les vulnérabilités qui ne peuvent être ramenées à une insuffisance d’effort, de volonté ou de responsabilité individuelle.
Marine Le Pen
Ce que ce récit rend particulièrement visible : les dépendances, les fragilités provoquées par certaines formes d’ouverture, le besoin d’appartenance et la nécessité pour toute solidarité politique de disposer d’un cadre dans lequel elle peut effectivement s’organiser.
Ce qu’il risque de laisser dans l’ombre : les interdépendances qui traversent les frontières, la pluralité interne de toute communauté nationale et le risque qu’une frontière destinée à protéger transforme certains êtres humains en figures permanentes de l’extérieur.
Reconnaître que chaque récit possède un angle mort ne signifie pas que toutes les propositions se valent, que leurs conséquences seraient identiques ou qu’il serait impossible de les confronter aux faits. Cela signifie seulement qu’aucune lecture politique du monde ne peut prétendre épuiser à elle seule la totalité du réel.
C’est ici qu’une campagne présidentielle devient plus qu’une compétition entre programmes.
Elle devient une lutte pour définir ce qui mérite d’être vu.
Quel est le problème premier ?
La domination ? La dépendance ? Le dérèglement écologique ? Le décrochage ? La dette ? La bureaucratie ? La perte des frontières ?
La réponse donnée à cette question organise ensuite presque tout le reste.
Celui qui parvient à imposer la définition du problème possède déjà une partie du pouvoir de déterminer les solutions qui paraîtront possibles.
Pourtant, aucun récit ne gouvernera jamais seul.
La dette continuera d’exister pour celui qui parle d’émancipation. Les rapports de pouvoir continueront d’exister pour celui qui parle de crédibilité. Les limites écologiques continueront d’exister pour celui qui parle de croissance. Les vulnérabilités sociales continueront d’exister pour celui qui parle de responsabilité.
Les interdépendances continueront d’exister pour celui qui parle de frontières. Et les résistances démocratiques continueront d’exister pour celui qui veut construire une puissance à une échelle toujours plus grande.
Le réel commence précisément là où notre récit ne suffit plus à l’expliquer.
Peut-être est-ce alors un autre critère qu’il faudrait introduire pour écouter cette campagne.
Non pas seulement demander quel récit possède les meilleures réponses.
Mais observer ce qu’il fait lorsqu’il rencontre quelque chose qu’il n’avait pas prévu.
Peut-il reconnaître ce qu’il ne voyait pas ?
Peut-il accueillir une contradiction sans transformer immédiatement celui qui la porte en adversaire ?
Un récit politique peut-il rester vivant lorsqu’il rencontre un réel qui lui résiste ?
Écouter autrement la campagne de 2027
Nous étions partis d’un débat économique.
Des retraites. Des salaires. De la dette. Des entreprises. Des impôts. Des dépenses publiques.
Et peu à peu, derrière ces questions techniques, d’autres questions sont apparues.
À qui appartient le temps d’une vie ? Qu’est-ce qu’une société juste ? Que devons-nous aux générations qui viennent ? Où commence la solidarité ? Où doit s’exercer la souveraineté ? Qu’est-ce qu’une paix juste ? Que voulons-nous encore pouvoir transmettre ?
Une présidentielle ne choisit jamais seulement un programme. Elle choisit aussi les questions auxquelles une société décidera d’accorder de l’importance.
L’émancipation nous demande qui décide réellement.
La reconstruction nous demande de quelles capacités nous avons besoin pour rester libres.
L’habitabilité nous demande dans quel monde la liberté pourra encore s’exercer.
L’adaptation nous demande comment ne pas subir les transformations en cours.
La crédibilité nous demande comment préserver les moyens de nos promesses.
La responsabilité nous demande ce que chacun doit pouvoir décider et assumer.
La protection nous demande ce que nous voulons préserver et à l’intérieur de quelles limites.
Il serait tentant, arrivé ici, de chercher lequel de ces récits contient la bonne réponse.
Mais peut-être avons-nous précisément appris autre chose.
Une société doit probablement affronter simultanément des rapports de domination, des dépendances stratégiques, des limites écologiques, des transformations rapides, des contraintes financières, des besoins d’autonomie et des vulnérabilités qui appellent une protection.
Le danger commence peut-être lorsqu’un récit devient si certain de ce qu’il voit qu’il ne peut plus entendre ce que les autres voient depuis un autre endroit.
Un récit vivant n’est donc pas un récit sans convictions.
Il peut défendre une orientation, poser des limites, désigner des injustices et décider.
Mais il demeure capable de rencontrer ce qui n’entre pas entièrement dans son propre cadre.
Il ne demande pas au réel de disparaître lorsqu’il le contredit.
peut rencontrer un fait qui le dérange, reconnaître une contradiction, modifier une réponse, entendre une expérience étrangère à la sienne et rester pourtant identifiable.
doit continuellement réduire ce qui le contredit, disqualifier celui qui apporte une autre expérience ou transformer chaque événement en confirmation de ce qu’il savait déjà.
Habiter le désaccord
Peut-être est-ce aussi l’une des fonctions les plus profondes de la démocratie.
Non pas supprimer le conflit entre les récits, mais empêcher qu’un récit puisse abolir la possibilité même du conflit.
Une démocratie vivante ne demande pas que nous pensions tous la même chose. Elle construit les institutions, les règles et les espaces communs grâce auxquels des conceptions différentes du monde peuvent se confronter sans que l’existence politique de l’adversaire devienne elle-même insupportable.
Le désaccord cesse alors d’être seulement un problème à résoudre. Il devient aussi une information sur la partie du réel que notre propre récit ne voyait peut-être pas.
Peut-être devrions-nous alors écouter les candidats non seulement pour savoir ce qu’ils veulent faire, mais pour découvrir ce qu’ils sont capables d’entendre.
Derrière les mots de la campagne, nous pouvons désormais poser d’autres questions.
Cette dernière question pourrait d’ailleurs contenir toutes les autres.
Nous pouvons vouloir une économie plus puissante. Une France plus puissante. Une Europe plus puissante. Une démocratie plus capable d’agir.
Mais la puissance n’est jamais une fin suffisante en elle-même.
Pour quelle manière de vivre ensemble voulons-nous cette puissance ?
La campagne de 2027 ne fait que commencer.
Les programmes évolueront. Des alliances apparaîtront. Des événements imprévus déplaceront les priorités. Certaines propositions disparaîtront et d’autres surgiront.
Les récits eux-mêmes se transformeront peut-être.
C’est précisément pour cela qu’il peut être utile de ne pas seulement suivre ce que les candidats proposent, mais d’observer la manière dont leurs récits réagissent lorsque le monde change autour d’eux.
Que devient un récit lorsqu’il rencontre une réalité qu’il n’avait pas prévue ?
Peut-être est-ce là que nous reconnaîtrons les récits capables de demeurer vivants.
Non pas parce qu’ils auront réponse à tout, mais parce qu’ils resteront capables de rencontrer ce qui leur échappe.
La question n’est alors plus seulement :
Quel récit gagnera en 2027 ?
Mais peut-être :
Quel récit permettra encore aux autres d’exister ?
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