CRÉER NE SUFFIT PAS _ De la capacité créative à une écologie du pouvoir de transformation
CRÉER NE SUFFIT PAS
De la capacité créative à une écologie du pouvoir de transformation
Il existe des moments où créer n’est plus un supplément de l’existence.
Créer devient une manière de continuer.
Donner forme à ce qui nous traverse. Trouver une parole lorsqu’aucune parole disponible ne convient. Inventer une réponse qui n’était contenue ni dans la situation ni dans les réponses déjà connues. Transformer ce qui nous arrive afin que cela ne décide pas entièrement de ce que nous deviendrons.
Nous appelons volontiers cela « créativité ».
Mais le mot est trompeur.
Il évoque l’artiste, l’imagination, l’invention, parfois l’innovation. Il semble désigner une faculté particulière, plus développée chez certains que chez d’autres.
Une autre tradition permet pourtant de comprendre la créativité de manière beaucoup plus fondamentale.
Donald Winnicott l’a située au cœur même du sentiment d’être vivant. Didier Anzieu a cherché à comprendre les opérations par lesquelles un saisissement intérieur devient une forme. Henri Maldiney a interrogé notre ouverture à l’événement et à ce qui excède les possibilités déjà constituées. Thierry Delcourt, enfin, a progressivement déplacé son étude de la création artistique vers ce qu’il nomme la « capacité créative », jusqu’à en faire une dimension de l’existence et du soin.
À travers leurs différences apparaît une même question :
comment un être humain peut-il faire quelque chose de ce qui lui arrive ?
Mais cette question en appelle une autre.
Que se passe-t-il lorsque nous pouvons nous transformer, mais que ce que nous habitons ne le peut plus ?
Et une troisième apparaît :
lorsqu’une transformation devient possible, qui possède réellement le pouvoir d’y prendre part ?
C’est entre ces questions que se situe le déplacement proposé ici : de la capacité créative vers une écologie du pouvoir de transformation.
De l’œuvre à la capacité créative
Quand créer cesse d’être un geste réservé à l’artiste et devient une manière d’exister.
Pourquoi l’artiste crée-t-il ?
Thierry Delcourt commence par chercher du côté des artistes.
Dans Au risque de l’Art, publié en 2007, il ne s’intéresse pas seulement aux œuvres achevées. Il rencontre des créateurs afin de comprendre ce qui se produit dans le processus même de création : ce qui affecte, ce qui s’inscrit, ce qui travaille parfois longtemps avant qu’un geste, une esquisse ou une forme n’apparaisse.
L’œuvre cesse alors d’être seulement un objet à interpréter.
Elle devient la trace visible d’une transformation.
Quelque chose a affecté un être humain.
Quelque chose s’est inscrit.
Quelque chose a été repris, déplacé, élaboré.
Et quelque chose qui n’existait pas auparavant apparaît dans le monde.
Mais cette recherche conduit progressivement Delcourt hors du seul domaine artistique.
Dans un texte consacré au processus de création, il présente la capacité créative comme une capacité « d’exister et d’être au singulier ».
Avec Créer pour vivre, vivre pour créer, en 2013, le déplacement devient plus net.
Créer ne signifie plus seulement produire une œuvre.
C’est aussi inventer, s’inventer, se représenter le monde, donner forme à une expérience, parfois recomposer son existence lorsque ce qui semblait la soutenir s’effondre.
Le mouvement qui conduira jusqu’à La capacité créative. Du soin psychique à l’existence, en 2024, est déjà engagé.
La question initiale :
s’est transformée :
Que devient un être humain lorsque sa capacité de créer est empêchée ?
Lorsque le réel demeure jouable
Habiter un monde qui nous résiste sans être entièrement fermé à notre réponse.
habiter un monde qui nous résiste sans être entièrement fermé à notre réponse.
Ce déplacement rencontre une intuition fondamentale de Winnicott.
Dans Jeu et réalité, la créativité ne désigne pas principalement la production artistique. Elle concerne une manière d’éprouver l’existence.
Il existe une différence entre vivre dans un monde auquel il faudrait seulement se conformer et vivre dans un monde que l’on peut suffisamment s’approprier pour avoir le sentiment d’y participer.
L’espace du jeu occupe ici une place décisive.
Le monde n’y est ni entièrement créé ni simplement subi. Entre réalité intérieure et réalité extérieure s’ouvre un espace où quelque chose peut être rencontré et transformé.
Cette possibilité touche à une manière d’habiter le réel.
Nous pourrions la reformuler ainsi :
Mais que se passe-t-il lorsque cet espace se réduit ?
Lorsque nous pouvons encore éprouver, comprendre, parler — mais que nos réponses cessent d’avoir prise sur ce que nous habitons ?
De l’expérience à la forme
Entre ce qui nous affecte et ce que nous pouvons en faire, il faut des passages.
Didier Anzieu permet de regarder de plus près ce qui sépare l’expérience de la création.
Dans Le Corps de l’œuvre, il décrit plusieurs moments du travail créateur : le saisissement, l’émergence d’un représentant psychique, la construction d’un code, la composition, puis la réalisation extérieure de l’œuvre.
Créer n’est donc pas déposer directement dans une œuvre quelque chose qui existerait déjà, entièrement constitué, à l’intérieur de soi.
Il faut des passages.
Ce qui est éprouvé doit pouvoir devenir représentable.
Ce qui devient représentable doit pouvoir être travaillé.
Ce qui est travaillé doit pouvoir trouver une forme.
Et cette forme doit pouvoir entrer dans le monde.
Mais cette traversée peut s’interrompre.
Une expérience peut être éprouvée sans devenir représentable.
Une représentation peut exister sans trouver de langage.
Une parole peut trouver son langage sans trouver d’espace où être entendue.
Et une histoire peut être parfaitement racontée sans que rien ne change.
C’est ici qu’apparaît une autre forme d’empêchement.
Le récit empêché
Une histoire peut continuer tout en cessant de transformer son propre devenir.
Un récit empêché n’est pas simplement une histoire que nous n’arrivons pas à raconter.
Nous pouvons connaître son origine, identifier ses répétitions, comprendre les positions de chacun, nommer les blessures, reconstruire la chronologie — et malgré tout demeurer enfermés dans le même espace de possibilités.
La psychologie narrative connaît une notion voisine : la narrative foreclosure, qui désigne notamment la conviction que de nouvelles expériences ou interprétations ne pourront plus modifier substantiellement l’histoire que nous faisons de notre vie.
Le récit empêché désigne ici quelque chose d’un peu différent.
Il peut exister alors même que nous continuons d’espérer, d’imaginer, de parler et d’essayer.
Une parole est prononcée mais ne modifie pas la relation.
Une limite est formulée mais ne peut être reconnue.
Une personne change mais demeure assignée à son ancien rôle.
Une institution reconnaît un dysfonctionnement sans que cette reconnaissance transforme ses pratiques.
Les événements continuent.
Le récit aussi.
Mais leur capacité d’incidence s’est réduite.
Le problème n’est donc plus seulement :
« Puis-je raconter ce qui m’est arrivé ? »
Il devient :
« Ce qui arrive peut-il encore modifier les conditions de ce qui pourra arriver ensuite ? »
C’est là que le récit empêché devient autre chose qu’un silence.
Il devient une histoire qui continue sans parvenir suffisamment à transformer son propre devenir.
Lorsque le possible lui-même peut changer
Le possible n’est pas seulement ce qui est déjà disponible : il peut lui-même se transformer.
Imaginer autrement n’est pas encore pouvoir faire compter cette différence.
Nous imaginons souvent le possible comme un ensemble de chemins déjà disponibles.
A.
B.
C.
Être libre consisterait à choisir.
Henri Maldiney conduit vers une compréhension plus radicale. À travers notamment les notions de transpassibilité et de transpossibilité, il cherche à penser notre ouverture à l’événement, y compris lorsque celui-ci ne peut être anticipé à partir des possibilités déjà constituées.
L’événement ne réalise pas toujours un possible qui nous attendait.
Il peut transformer notre rapport même au possible.
Les travaux contemporains d’Hanna Meretoja rencontrent cette question depuis un autre territoire. Ils montrent comment les environnements narratifs façonnent notre agence et notre sens du possible : les récits participent à ce que nous sommes capables d’imaginer, d’interpréter et d’envisager.
Une distinction apparaît alors.
Nous pouvons découvrir qu’une autre manière de vivre, de raconter ou d’agir est concevable tout en demeurant dans une situation incapable d’être affectée par cette découverte.
C’est ici qu’intervient la réouverture.
Réouvrir le possible ne consiste pas nécessairement à retrouver une porte qui aurait été fermée.
Cela peut signifier restaurer les conditions dans lesquelles une porte qui n’existe pas encore pourra apparaître.
Réouvrir, ajuster, transformer
Toutes les modifications ne touchent pas la même profondeur.
Créer, c’est produire une différence.
Trois opérations doivent alors être distinguées.
Réouvrir, c’est faire cesser l’épuisement du possible par la situation existante.
Transformer, c’est permettre à une différence d’acquérir une incidence sur cette situation.
Une quatrième opération doit être distinguée de la transformation : l’ajustement.
Les recherches sur les systèmes socio-écologiques ont donné à l’adaptabilité et à la transformabilité des significations déjà établies. Pour éviter de les brouiller, parlons ici d’ajustement lorsqu’un système modifie certains paramètres afin de continuer à fonctionner sans toucher substantiellement aux mécanismes qui l’organisent.
Une relation peut continuellement demander à l’un de s’ajuster sans jamais remettre en cause la distribution des rôles.
Une institution peut multiplier les correctifs sans modifier ce qui reproduit le problème.
Un dispositif interactif peut produire des milliers de réponses différentes tout en conservant une architecture entièrement prédéterminée.
S’ajuster n’est pas nécessairement transformer.
La transformabilité possède elle aussi une histoire théorique antérieure, notamment dans les travaux de Brian Walker, C. S. Holling, Stephen Carpenter et Ann Kinzig sur les systèmes socio-écologiques.
Le terme n’est donc pas revendiqué ici comme nouveau.
La question particulière posée par les Récits Vivants est ailleurs :
ce qui advient peut-il acquérir suffisamment d’incidence pour modifier les conditions dans lesquelles ce qui suivra pourra être interprété, décidé ou produit ?
Et, avec Donella Meadows, une autre question devient nécessaire :
jusqu’à quelle profondeur cette transformation peut-elle atteindre le système ?
Modifier un paramètre n’est pas modifier une règle.
Modifier une règle n’est pas modifier la distribution du pouvoir permettant de définir les règles.
Toutes les transformations n’atteignent pas la même profondeur.
Tout ce qui transforme n’est pas vivant
Changer n’est pas encore libérer.
qu’est-ce qui se transforme ?
Il faut alors résister à une nouvelle confusion.
Transformer n’est pas nécessairement libérer.
Un roman parfaitement fixe peut transformer profondément celui qui le lit.
Inversement, un système extrêmement flexible peut continuellement se modifier tout en réduisant progressivement l’autonomie de ceux qui l’utilisent.
Une institution autoritaire peut apprendre.
Un dispositif numérique peut mémoriser.
Une relation d’emprise peut s’adapter.
Un système peut devenir toujours plus efficace dans sa manière d’empêcher ceux qui l’habitent d’agir sur ce qu’il devient.
La transformabilité ne suffit donc pas.
Il faut demander :
qui peut transformer ?
et que devient la capacité de transformation de ceux qui vivent avec les conséquences ?
Cette dernière question déplace profondément le problème.
Lorsque le passé compte trop
Une histoire vivante se souvient sans laisser son passé épuiser son futur.
Les recherches sur la dépendance au sentier ont montré combien les événements et décisions antérieurs peuvent peser sur les possibilités ultérieures, parfois jusqu’à produire des verrouillages.
Pour qu’une histoire soit vivante, ce qui s’y produit doit pouvoir laisser des traces.
Sans mémoire, chaque événement disparaît.
Mais la mémoire possède elle aussi son danger.
Nous rencontrons alors un paradoxe.
Nous voulions que le passé compte.
Mais le passé peut compter trop.
Un système peut mémoriser nos choix afin de nous proposer toujours davantage de ce que nous avons déjà choisi.
Une institution peut transformer un précédent en trajectoire presque impossible à remettre en cause.
Une histoire personnelle peut devenir si dominante qu’elle absorbe progressivement toute nouvelle interprétation.
Il faut donc distinguer une mémoire qui ouvre d’une mémoire qui verrouille.
Un passé vivant influence le futur sans l’épuiser.
Ce qui a eu lieu doit pouvoir compter.
Mais cela ne doit pas acquérir le monopole de ce qui pourra avoir lieu.
Qui peut transformer ?
La question n’est pas seulement de savoir si quelque chose change, mais qui peut faire compter une différence.
qui possède le pouvoir d’y produire une différence qui compte ?
Une situation ne peut donc être évaluée uniquement par sa capacité à changer.
Il faut demander :
Donella Meadows avait déjà montré l’importance de la distribution du pouvoir sur les règles d’un système.
La tradition républicaine contemporaine, notamment chez Philip Pettit, ajoute une autre exigence : la liberté ne consiste pas seulement à ne pas subir actuellement d’interférence. Elle suppose également de ne pas dépendre entièrement d’un pouvoir arbitraire et de disposer de possibilités de contestation.
Ces perspectives permettent de comprendre pourquoi une organisation peut beaucoup changer tout en demeurant profondément fermée.
Une institution peut réviser ses règles, mais réserver ce pouvoir à quelques-uns.
Une relation peut changer continuellement, mais toujours selon les exigences du même partenaire.
Un système technique peut se reconfigurer sans que ceux qui vivent avec ses conséquences puissent agir sur les finalités qui gouvernent cette transformation.
La question n’est donc plus seulement :
« Cette configuration peut-elle changer ? »
mais :
« Qui peut faire compter quelque chose dans la manière dont elle change ? »
Cela ne signifie pas que chacun doive décider de tout.
Une institution doit pouvoir décider.
Une règle doit parfois contraindre.
Une limite doit parfois rester ferme.
Mais les conditions dans lesquelles s’exerce le pouvoir doivent pouvoir être contestées, révisées ou, lorsque cela devient nécessaire, quittées.
Fermer sans clôturer
Certaines fermetures peuvent protéger, voire rouvrir, d’autres possibles.
Nous pouvons alors distinguer, pour les besoins de cette réflexion, fermeture et clôture.
Préserver le possible ne signifie pas préserver tous les possibles.
Une séparation peut mettre définitivement fin à une relation et pourtant rouvrir une existence.
Une règle peut interdire un comportement afin de protéger la possibilité pour d’autres de parler ou d’agir.
Une décision peut être irréversible sans rendre tout avenir impossible.
Une fermeture met fin à un possible particulier.
Une clôture réduit les conditions permettant à d’autres possibles significatifs d’apparaître.
La limite n’est donc pas nécessairement l’opposé de l’ouverture.
Elle peut en devenir la condition.
Et la sortie acquiert ici une importance particulière.
Quitter une situation ne signifie pas l’avoir transformée.
Une personne peut quitter une institution qui demeurera identique.
Elle peut mettre fin à une relation sans que l’autre change.
Mais elle peut ainsi transformer sa propre relation à une situation qu’elle ne pouvait plus suffisamment modifier de l’intérieur.
La sortie peut donc restaurer le possible d’une existence sans restaurer la transformabilité du système quitté.
Tout ne doit pas être réparé.
Tout système ne peut pas être transformé par celui qui le subit.
Parfois, la bifurcation est la transformation décisive.
Les possibilités réelles
Une possibilité affichée n’est pas encore une possibilité réellement accessible.
L’approche par les capabilités, développée notamment par Amartya Sen et Martha Nussbaum, a montré l’importance de distinguer les droits ou ressources formellement disponibles des possibilités réelles dont une personne dispose pour agir et vivre.
Une difficulté supplémentaire apparaît.
Il ne suffit pas qu’un système propose des possibilités.
Encore faut-il qu’elles soient réellement accessibles.
Cette distinction est essentielle ici.
Une sortie peut exister juridiquement et être pratiquement inaccessible.
Une parole peut être autorisée sans avoir aucune chance d’être entendue.
Une contestation peut être prévue par les procédures tout en étant tellement coûteuse qu’elle devient presque impraticable.
Une personne peut même finir par ajuster ses attentes à ce qu’elle pense ne plus pouvoir changer.
L’habitabilité ne peut donc pas être mesurée au nombre d’options affichées.
Elle dépend de la réalité des prises disponibles.
La transformation vivante
Une transformation se juge aussi à ce qu’elle laisse possible après elle.
que la transformation présente ne confisque pas entièrement le pouvoir des transformations futures.
Nous pouvons maintenant préciser ce que nous cherchions depuis le début.
Une transformation vivante n’est pas simplement une transformation qui réussit.
Elle ne se mesure pas seulement au changement produit.
Elle doit aussi être regardée depuis ce qu’elle laisse après elle.
Une transformation peut être profonde et pourtant fermer l’avenir.
Une autre peut supprimer certains possibles tout en en protégeant d’autres.
Une troisième peut modifier le système tout en retirant progressivement aux personnes concernées la possibilité d’infléchir ses évolutions futures.
Nous pouvons alors proposer :
une transformation vivante est une transformation qui produit une incidence réelle sans réduire durablement, pour ceux qu’elle affecte, les conditions leur permettant encore de répondre, de différer, de poser une limite, de réinterpréter, de transformer ou de sortir.
Elle n’exige pas que tout demeure possible.
Elle exige quelque chose de plus subtil :
Le Récit Vivant
Ce qui arrive doit pouvoir compter sans empêcher ce qui viendra ensuite de compter à son tour.
ce qui est arrivé doit pouvoir compter sans empêcher ce qui arrivera ensuite de compter à son tour.
Nous pouvons enfin revenir au mot « récit ».
Un récit vivant n’est pas nécessairement interactif.
Un roman fixe peut ouvrir une existence.
Inversement, une interface proposant cent choix peut demeurer parfaitement fermée si aucun d’eux n’a d’incidence sur ce qui organise la suite.
Le vivant apparaît ailleurs.
Un événement survient.
Il laisse une trace.
Cette trace compte dans ce qui vient ensuite.
Elle peut modifier une relation, une interprétation, une règle, une position ou un possible.
L’histoire devient ainsi causalement active.
Mais elle demeure vivante seulement si ce passé ne transforme pas progressivement le futur en simple répétition de lui-même.
Nous pouvons donc proposer cette définition :
Un Récit Vivant est une configuration dans laquelle les événements peuvent laisser des traces capables de modifier les conditions d’interprétation, d’action et de transformation des événements ultérieurs, sans que cette mémoire causale ne verrouille entièrement le champ des possibles ni ne retire durablement aux acteurs futurs la capacité d’avoir eux-mêmes une incidence sur sa transformation.
Une formulation plus simple en contient peut-être l’essentiel :
C’est ici que le Récit Vivant se distingue à la fois de l’histoire sans mémoire et de l’histoire devenue destin.
L’habitabilité
Un monde habitable n’est pas immobile : il laisse à ceux qui l’habitent des prises sur ce qu’il devient.
le monde continue à se transformer tandis que ceux qui l’habitent perdent progressivement la capacité d’avoir une incidence sur ce qu’il devient.
Un monde habitable n’est pas un monde sans contraintes.
Il peut contenir des règles, des limites, du conflit, de la perte, du désaccord, de l’incertitude et de l’irréversible.
Il peut même exiger certaines fermetures pour préserver les conditions d’un monde commun.
Mais ceux qui vivent avec ses conséquences doivent conserver des prises suffisamment réelles pour répondre, interpréter, poser une limite, contester, transformer, bifurquer ou sortir.
L’inhabitabilité apparaît lorsque ces prises disparaissent les unes après les autres.
Lorsque parler ne change plus rien.
Lorsque poser une limite ne produit aucun effet.
Lorsque changer soi-même ne modifie aucune relation.
Lorsque le passé détermine toujours davantage le futur.
Lorsque la sortie existe en théorie mais devient impraticable.
Et peut-être surtout lorsque :
Un monde n’est donc pas habitable parce qu’il ne change pas.
Il l’est parce que son changement ne nous condamne pas à n’en être que les objets.
Créer ne suffit pas
Créer pour vivre, mais aussi créer des mondes capables de recevoir ce que nous créons.
Créer ne suffit pas si rien ne peut être affecté par ce que nous créons.
Nous pouvons maintenant revenir à Thierry Delcourt.
Créer pour vivre.
L’intuition demeure entière.
Créer permet parfois de transformer ce qui nous affecte, de lui donner forme, de produire une réponse qui n’était pas contenue dans ce qui nous était arrivé.
Créer permet de ne pas être seulement l’objet d’une histoire déjà écrite.
Mais suivre cette intuition jusqu’au bout conduit à découvrir sa limite.
Une parole a besoin d’un monde où elle puisse compter.
Une limite a besoin d’une relation capable d’en recevoir les conséquences — ou d’une possibilité de sortie lorsque cette relation ne le peut plus.
Une transformation personnelle a besoin de ne pas être continuellement ramenée aux rôles anciens.
Une invention a besoin d’un espace où quelque chose qui n’était pas prévu puisse réellement modifier ce qui suit.
La capacité créative nous conduit ainsi vers une question qui la dépasse.
Non plus seulement :
comment pouvons-nous transformer ce qui nous arrive ?
Mais :
quelles relations, quels récits, quelles œuvres, quels dispositifs et quelles institutions permettent à ce qui arrive de transformer ce qui pourra encore arriver ?
Et plus profondément encore :
comment permettre au passé de compter sans lui abandonner le futur ?
Peut-être est-ce là que se situe le seuil entre une histoire qui se répète et une histoire qui demeure vivante.
Non dans l’absence de contraintes.
Non dans l’ouverture infinie.
Non dans la transformation permanente.
Mais dans une propriété plus fragile :
la capacité d’avoir une histoire sans devenir prisonnier de son histoire.
Créer pour vivre, alors.
Mais aussi créer des mondes capables de recevoir ce que nous créons.
Des mondes où quelque chose puisse encore arriver.
Et où ce qui arrivera demain puisse, à son tour, compter.
Repères bibliographiques
Les perspectives développées dans cet article s’inscrivent dans un dialogue avec plusieurs traditions de recherche. Les références suivantes permettent d’en retrouver les principaux points d’appui.
Thierry Delcourt, Au risque de l’Art, L’Âge d’Homme, coll. « Écrits sur l’art », 2007.
Thierry Delcourt, Créer pour vivre, vivre pour créer, L’Âge d’Homme, 2013.
Thierry Delcourt, La capacité créative. Du soin psychique à l’existence, érès, coll. « Questions de psychiatrie », 2024.
Donald W. Winnicott, Jeu et réalité. L’espace potentiel, traduction de Claude Monod et J.-B. Pontalis, Gallimard, coll. « Connaissance de l’inconscient », 1975. Édition originale : Playing and Reality, 1971.
Didier Anzieu, Le Corps de l’œuvre. Essais psychanalytiques sur le travail créateur, Gallimard, coll. « Connaissance de l’inconscient », 1981.
Henri Maldiney, Penser l’homme et la folie. À la lumière de l’analyse existentielle et de l’analyse du destin, Jérôme Millon, coll. « Krisis », 3e éd., 2007, notamment « De la transpassibilité ».
Brian Walker, C. S. Holling, Stephen R. Carpenter & Ann Kinzig, « Resilience, Adaptability and Transformability in Social–ecological Systems », Ecology and Society, vol. 9, no 2, article 5, 2004.
Donella H. Meadows, « Leverage Points: Places to Intervene in a System », Sustainability Institute, 1999.
Hanna Meretoja, « Implicit Narratives and Narrative Agency: Evaluating Pandemic Storytelling », Narrative Inquiry, vol. 33, no 2, 2023, p. 288–316.
Hanna Meretoja, « Expanding our Sense of the Possible: Ten Theses for Possibility Studies », Possibility Studies & Society, vol. 1, nos 1–2, 2023, p. 137–144.
Mark Freeman, « When the Story’s Over: Narrative Foreclosure and the Possibility of Self-Renewal », dans Molly Andrews, Shelley Day Sclater, Corinne Squire et Amal Treacher (dir.), Lines of Narrative: Psychosocial Perspectives, Routledge, 2000, p. 81–91.
Ernst Bohlmeijer, Gerben Westerhof, William Randall, T. Tromp et Gary Kenyon, « Narrative Foreclosure in Later Life: Preliminary Considerations for a New Sensitizing Concept », Journal of Aging Studies, vol. 25, 2011, p. 364–370.
Amartya Sen, Development as Freedom, Oxford University Press, 1999.
Martha C. Nussbaum, Creating Capabilities: The Human Development Approach, Harvard University Press, 2011.
Philip Pettit, Republicanism: A Theory of Freedom and Government, Oxford University Press, 1997.
Le cadre des « Récits Vivants » proposé dans cet article ne revendique pas comme découvertes les notions de transformabilité, d’agence narrative, de capabilités, de contestabilité ou de dépendance au sentier. Il cherche à les mettre en relation autour d’une question particulière : comment ce qui advient peut-il acquérir une incidence sur les conditions de ce qui pourra advenir ensuite, sans que l’histoire ainsi produite ne réduise progressivement la capacité du futur à produire, à son tour, une différence ?
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