Quand la carte devient notre monde
Quand la carte devient notre monde
Une carte semble nous montrer le monde tel qu’il est. Pourtant, derrière chaque nom, chaque frontière, chaque proportion et chaque ligne se trouvent des choix. À l’heure où des dirigeants rebaptisent des lieux, où la géographie redevient explicitement politique et où les plateformes numériques peuvent afficher des représentations différentes selon leurs utilisateurs, une question ancienne prend une forme nouvelle : qui fabrique le monde que nous voyons lorsque nous regardons une carte ?
Tout commence par une plaisanterie
Imaginer Donald Trump rebaptisant la planète entière à son nom relèverait évidemment de la caricature.
Et pourtant, quelque chose dans cette exagération nous empêche de la considérer comme totalement absurde.
Car le pouvoir de nommer les lieux est redevenu, ces dernières années, un geste politique particulièrement visible.
Le 20 janvier 2025, dès son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump ordonnait que l’administration fédérale américaine utilise l’appellation « Gulf of America » à la place de Gulf of Mexico.
Puis, le 27 août 2026, un nouveau décret est allé plus loin.
Le président américain a ordonné que le lac Ontario soit désormais désigné sous le nom de « Lake America » dans la nomenclature géographique fédérale des États-Unis.
Le décret demande au secrétaire à l’Intérieur, en coordination avec le Board on Geographic Names, de modifier le Geographic Names Information System — le GNIS — et de remplacer dans cette base les références à Lake Ontario par Lake America.
Le Canada, évidemment, n’a pas changé le nom du lac.
La souveraineté n’a pas changé.
Les frontières n’ont pas bougé.
L’eau n’a pas changé.
Et pourtant…
quelque chose est réellement arrivé au lac.
Un territoire peut-il changer sans changer ?
Si nous nous rendons demain sur ses rives, nous ne constaterons aucune transformation physique provoquée par le décret américain.
Ce qui a changé appartient à une autre couche du réel : celle des noms et des représentations.
Le territoire peut demeurer matériellement identique tandis que les systèmes par lesquels nous le désignons, le classons et le représentons sont modifiés.
Nous rencontrons alors un premier paradoxe.
Le territoire peut être commun alors que sa représentation ne l’est plus nécessairement.
Mais jusqu’où une différence de représentation reste-t-elle une simple différence de carte ?
Et à partir de quand commence-t-elle à modifier notre manière d’habiter mentalement le territoire ?
Lorsque la géographie redevient explicitement politique
Quelques mois avant le décret américain sur le lac Ontario, une autre déclaration avait attiré beaucoup moins l’attention en Europe.
Le 23 octobre 2025, devant le XVIIe congrès de la Société russe de géographie, Vladimir Poutine proposait de faire de 2027 l’Année de la géographie en Russie.
Rien de particulièrement inquiétant en soi.
Mais le président russe soulignait également l’importance politique de la géographie et évoquait, parmi les événements envisageables pour cette année, des cartes — ou de « nouvelles cartes » — de la Fédération de Russie.
Cette formulation ne signifie pas que Vladimir Poutine aurait annoncé de nouvelles conquêtes territoriales pour 2027. Ce serait lui faire dire ce qu’il n’a pas dit.
Mais cette déclaration prend nécessairement un sens particulier dans le contexte ouvert par l’annexion de la Crimée en 2014, puis par les annexions revendiquées par Moscou en 2022 de quatre autres régions ukrainiennes.
Une distinction doit donc être posée immédiatement.
Renommer un lac dans la nomenclature fédérale américaine et annexer militairement le territoire d’un État voisin ne sont pas des actes équivalents.
Nommer n’est pas cartographier.
Cartographier n’est pas revendiquer.
Revendiquer n’est pas contrôler.
Contrôler n’est pas obtenir une souveraineté internationalement reconnue.
Mais ces opérations peuvent se rencontrer.
Et leur rapprochement fait apparaître une question plus générale :
Pourquoi l’exercice du pouvoir territorial s’accompagne-t-il si souvent d’un pouvoir sur les noms, les cartes et les représentations du territoire ?
Le cas russe permet d’observer concrètement cette articulation.
Des cartes et supports scolaires russes ont intégré les territoires ukrainiens revendiqués par Moscou comme appartenant à la Fédération de Russie. Une revendication territoriale peut ainsi quitter le seul registre du discours politique pour entrer dans celui de la représentation quotidienne et de l’apprentissage.
revendication → représentation → répétition → apprentissage
Pour comprendre ce qu’elle implique, il faut cependant remonter bien avant Trump et Poutine.
La carte n’a jamais été seulement une carte
Nous avons longtemps appris à regarder les cartes comme des fenêtres ouvertes sur le réel.
Voici la France.
Voici la Russie.
Voici l’Afrique.
Voici une frontière.
Voici une mer.
La carte semblerait simplement reproduire, à plus petite échelle, quelque chose qui existe indépendamment d’elle.
Une formule célèbre associée à Alfred Korzybski nous avertissait pourtant :
« La carte n’est pas le territoire. »
Aucune représentation du réel ne peut être confondue avec le réel qu’elle représente.
Notre problème contemporain est cependant légèrement différent.
Que se passe-t-il lorsque la carte devient l’une des principales infrastructures à travers lesquelles nous rencontrons quotidiennement le territoire ?
La cartographie critique a depuis longtemps montré que la carte n’est jamais une transcription parfaitement transparente du monde.
J. B. Harley — rendre visible le pouvoir dans la carte
J. B. Harley a notamment analysé les cartes comme des productions sociales traversées par des conventions, des sélections et des rapports de pouvoir.
Tous ces gestes appartiennent à la fabrication de la carte.
Yves Lacoste — connaître un territoire, c’est aussi pouvoir agir sur lui
Yves Lacoste avait, de son côté, rappelé la dimension stratégique de la connaissance géographique : connaître un territoire, ses ressources, ses circulations ou ses populations, c’est aussi disposer d’un savoir permettant d’agir sur lui.
La carte n’est donc pas seulement une image du territoire. Elle est déjà une manière de sélectionner, organiser et rendre le territoire intelligible.
La carte ne montre pas seulement : elle affirme
Denis Wood permet d’aller encore un peu plus loin.
Dans ses travaux sur le pouvoir des cartes, puis avec John Fels, il propose de considérer la carte non comme un simple inventaire d’objets géographiques, mais comme un système capable de produire des propositions sur le monde.
« Ceci se trouve ici. »
Elle peut également faire comprendre :
Le trait paraît descriptif.
Mais il établit aussi une relation.
Le nom paraît informatif.
Mais il associe un territoire à une histoire, une langue ou une souveraineté.
La puissance particulière de la carte vient de ce qu’elle peut présenter une proposition sans nécessairement nous apparaître comme un discours.
Une ligne.
La décision qui a conduit à la tracer.
Nous voyons une ligne.
Nous ne voyons plus nécessairement la décision qui a conduit à tracer cette ligne.
Et c’est précisément là que notre enquête commence à rencontrer la question du récit : lorsqu’une relation construite peut progressivement nous apparaître comme une propriété naturelle du monde.
Quand la carte contribue à fabriquer la nation
Benedict Anderson permet de franchir une nouvelle étape.
Dans Imagined Communities, il montre notamment comment la silhouette cartographique d’un territoire peut, à force d’être reproduite, devenir un signe immédiatement reconnaissable.
Une « carte-logo ».
La forme du territoire peut alors se détacher progressivement de la complexité géographique qu’elle représente.
Elle apparaît dans les administrations, les classes, les journaux, les affiches ou les emblèmes.
Elle circule.
Elle se répète.
Elle devient familière.
Nous connaissons parfaitement ce phénomène en France.
Nous parlons de « l’Hexagone ».
Une approximation géométrique est devenue une manière ordinaire de désigner le pays lui-même.
Ce qui nous intéresse ici n’est donc plus seulement ce que la carte représente, mais ce que sa répétition produit.
Mais que voulons-nous dire exactement par « évidence » ?
Par « évidence », il ne faut pas entendre ce qui aurait été établi comme vrai après examen, mais ce qui n’apparaît plus spontanément comme nécessitant une justification.
À force de voir la même forme, nous ne nous demandons plus nécessairement pourquoi elle est dessinée ainsi.
Nous voyons simplement :
la France.
Mais quelque chose d’immense s’est produit depuis les analyses d’Anderson.
La carte n’est plus seulement reproduite.
Elle est désormais calculée.
La carte sait désormais qui la regarde
Pendant des siècles, une carte imprimée présentait essentiellement la même représentation à tous ceux qui la consultaient.
Deux lecteurs pouvaient interpréter différemment une frontière, mais ils regardaient la même ligne.
Avec les plateformes cartographiques numériques, cette stabilité n’est plus garantie.
Une même plateforme peut désormais afficher des représentations différentes d’un même territoire.
Le chercheur Jean-Christophe Plantin a proposé de comprendre Google Maps non plus seulement comme une carte, mais comme une infrastructure cartographique.
Cette distinction est fondamentale.
Une carte traditionnelle est un objet que nous consultons.
Une infrastructure cartographique est un système de données, de règles, d’interfaces et de services qui produit continuellement la carte que nous consultons.
Une représentation relativement stable est reproduite.
Une représentation peut être générée selon des règles et un contexte.
Les recherches consacrées aux frontières contestées ont montré jusqu’où cette logique pouvait aller.
Selon les services et les situations, le tracé ou la présentation d’une frontière peut varier en fonction du contexte dans lequel la carte est affichée.
Deux personnes peuvent donc consulter « la même carte » sans nécessairement voir exactement la même représentation du monde.
Le phénomène n’est pas entièrement nouveau.
Des controverses ont déjà concerné la représentation de territoires disputés, notamment la Crimée, sur différents services cartographiques. OpenStreetMap dispose lui-même de règles spécifiques pour traiter les territoires contestés.
Mais les changements américains de 2025 et 2026 permettent d’observer le mécanisme avec une netteté particulière.
Après le changement décidé par l’administration américaine, Google Maps a affiché « Lake America » pour ses utilisateurs aux États-Unis.
Au Canada, le service conservait « Lake Ontario ».
Dans d’autres régions du monde, les deux appellations pouvaient apparaître ensemble.
Apple a ensuite adopté à son tour l’appellation Lake America pour ses utilisateurs américains.
Nous ne sommes donc plus seulement devant plusieurs cartes produites par plusieurs États.
Nous sommes devant des infrastructures numériques capables de contextualiser la représentation du territoire.
Anderson avait étudié la reproductibilité de la carte.
Nous entrons dans l’âge de sa calculabilité.
La différence est considérable.
Une représentation ne doit plus nécessairement être imprimée, distribuée puis remplacée pour changer.
Elle peut être modifiée dans une base de données, propagée dans une infrastructure et apparaître ensuite sur des millions d’écrans.
Il ne suffit plus de demander qui dessine la carte. Il faut comprendre comment une décision peut devenir une donnée, puis comment cette donnée peut devenir ce que des millions de personnes voient comme le monde.
Lorsque la politique devient une donnée
Revenons au lac Ontario.
Le décret présidentiel américain ne déplace aucune frontière. Il ne transforme ni les rives ni les eaux du lac.
Mais il ordonne une modification dans un système officiel d’information géographique.
C’est ici que se produit un déplacement essentiel.
Une décision politique peut devenir une donnée.
Et une donnée n’est pas condamnée à rester enfermée dans une base administrative.
Elle peut être reprise par des systèmes cartographiques, intégrée à des services numériques, affichée dans une interface et répétée chaque fois qu’un utilisateur consulte le lieu concerné.
Aucun de ces passages n’est automatique.
Une plateforme peut refuser une nomenclature, la contextualiser, afficher plusieurs noms ou appliquer des règles différentes selon les territoires et les utilisateurs.
Mais l’existence même de cette chaîne change profondément la puissance pratique d’une décision de nomination.
Ce qui relevait autrefois d’un décret, d’un atlas officiel ou d’un programme scolaire peut désormais entrer dans l’environnement numérique quotidien de millions de personnes.
Nous pouvons alors préciser ce qui distingue le pouvoir cartographique contemporain de formes plus anciennes.
Le pouvoir contemporain de la carte ne réside plus seulement
dans ce qu’elle représente.
Il réside dans les infrastructures capables de transformer
une décision en donnée, la donnée en interface,
l’interface en habitude — et l’habitude en évidence.
Le point décisif n’est donc pas seulement qu’une autorité puisse proposer ou imposer un nouveau nom.
Il est que ce nom puisse ensuite être techniquement propagé.
Lorsqu’il apparaît une fois, il peut surprendre.
Lorsqu’il apparaît cent fois, il devient familier.
Lorsqu’il est intégré aux cartes, aux recherches, aux itinéraires et aux interfaces quotidiennes, une autre transformation devient possible : nous pouvons progressivement oublier qu’il fut un jour l’objet d’une décision.
Le pouvoir devient particulièrement profond lorsque nous ne voyons plus la décision derrière ce que nous voyons.
Orwell : de la réécriture des archives à la personnalisation du présent
À ce stade, la référence à George Orwell vient presque spontanément.
Elle doit pourtant être maniée avec précaution.
Dans 1984, le pouvoir ne se contente pas de surveiller les individus.
Il réécrit continuellement les archives afin que le passé demeure compatible avec les besoins politiques du présent.
Contrôler le présent passe notamment par la capacité à réécrire le passé.
Notre situation n’est évidemment pas celle du roman.
Une plateforme cartographique commerciale, un gouvernement démocratique et le ministère de la Vérité d’Océania ne sont pas des institutions comparables.
Mais la comparaison fait apparaître une mutation intéressante.
Les infrastructures numériques permettent désormais de personnaliser certaines représentations du présent lui-même.
Deux personnes peuvent vivre au même moment historique, consulter le même service cartographique et recevoir pourtant des présentations différentes d’un même territoire.
L’une peut voir un nom.
L’autre un autre nom.
L’une une frontière présentée d’une certaine manière.
L’autre une représentation différente ou contextualisée.
Modifier ce qui peut être retrouvé du passé.
Modifier ce qui apparaît du présent selon le contexte.
De la réécriture du passé à la personnalisation du présent.
Il ne faut pas en déduire que toute contextualisation cartographique constitue une manipulation.
Afficher plusieurs dénominations d’un territoire disputé peut au contraire être une manière de rendre visible le désaccord.
Adapter certaines informations à la langue ou au contexte géographique d’un utilisateur peut également répondre à des nécessités pratiques parfaitement légitimes.
La question critique commence ailleurs.
Elle commence lorsque nous demandons :
Quelles représentations sont adaptées ?
Selon quelles règles ?
Par qui ?
Et avec quel degré de visibilité pour l’utilisateur ?
Autrement dit, le problème n’est pas que la carte interprète le monde.
Toute carte le fait.
Le problème apparaît lorsque les choix incorporés dans cette représentation deviennent suffisamment invisibles pour que nous puissions les confondre avec le monde lui-même.
que la carte transforme nécessairement le réel en mensonge, mais que toute transformation cartographique peut finir par disparaître comme transformation.
Mais changer une carte n’est pas nécessairement manipuler
Il serait tentant, après les exemples précédents, de conclure que toute modification cartographique constitue une tentative de transformer politiquement notre perception du monde.
Ce serait une erreur.
Car toute carte transforme nécessairement ce qu’elle représente.
Représenter la surface courbe de la Terre sur une surface plane impose des choix.
Aucune projection plane ne peut préserver simultanément toutes les propriétés géométriques du globe.
Il faut nécessairement privilégier certaines caractéristiques et accepter d’en déformer d’autres.
Préserver les angles
La projection de Mercator possède des propriétés particulièrement utiles à la navigation. Mais les surfaces y sont de plus en plus agrandies à mesure que l’on s’approche des pôles.
Préserver les surfaces
La projection d’Eckert IV est équivalente : elle conserve les proportions relatives des surfaces. Elle doit, en contrepartie, accepter d’autres déformations de formes et de distances.
En septembre 2026, la France a annoncé vouloir privilégier la projection d’Eckert IV pour certaines représentations officielles du monde, dans le contexte de l’initiative « Correct the Map » portée par l’Union africaine.
L’enjeu est notamment de rendre plus fidèlement perceptibles les superficies relatives des continents, alors que les cartes de type Mercator donnent visuellement une importance considérable aux régions situées aux hautes latitudes.
Passer de Mercator à Eckert IV ne consiste donc pas à remplacer une carte « fausse » par une carte « vraie ».
Il s’agit de modifier le compromis cartographique.
Mercator privilégie certaines propriétés.
Eckert IV en privilégie d’autres.
Cette différence est fondamentale pour notre enquête.
« Cette carte transforme-t-elle le monde ? »
Quels choix incorpore-t-elle ?
Quelles propriétés cherche-t-elle à préserver ?
Dans quel but ?
Selon quelles règles ?
Et ces choix restent-ils visibles et discutables ?
Cette distinction nous permet également d’éviter une confusion plus profonde.
Dire qu’une représentation est construite ne signifie pas qu’elle soit arbitraire.
Dire qu’elle incorpore des choix ne signifie pas que tous les choix se valent.
Et reconnaître le pouvoir des cartes ne signifie pas renoncer à distinguer une représentation documentée, une convention explicite, une revendication politique et une falsification.
Une carte n’est pas problématique parce qu’elle choisit.
Elle le devient lorsque nous ne pouvons plus voir,
comprendre ou discuter les choix qu’elle incorpore.
Nous pouvons maintenant donner un nom au mécanisme que nous suivons depuis le début de cet article.
Car entre une décision cartographique et l’évidence qu’elle peut progressivement devenir, il existe tout un ensemble de dispositifs qui rendent sa circulation possible.
Infrastructure narrative et naturalisation narrative
Nous pouvons maintenant formuler plus précisément ce que les exemples précédents ont progressivement fait apparaître.
Une représentation du territoire ne devient pas socialement puissante uniquement parce qu’elle existe.
Encore faut-il qu’elle puisse circuler.
Il faut des institutions pour la reconnaître, des bases de données pour l’enregistrer, des cartes pour la représenter, des plateformes pour la diffuser, des interfaces pour l’afficher, des usages pour la répéter.
Infrastructure narrative du territoire
l’ensemble des dispositifs institutionnels, techniques, cartographiques, linguistiques et sociaux permettant à une certaine représentation du territoire de devenir répétable, circulante et opérationnelle.
Pourquoi parler ici de « narratif » ?
Parce qu’une carte ne devient pas narrative simplement parce qu’elle comporterait un récit écrit.
Elle le devient lorsqu’elle inscrit les lieux dans des relations d’appartenance, de séparation, de continuité, d’antériorité ou de légitimité qui rendent certaines histoires territoriales plus immédiatement pensables que d’autres.
Comment une représentation du territoire parvient-elle à circuler ?
Mais cette première notion ne suffit pas.
Car la circulation d’une représentation ne nous dit pas encore ce qu’elle devient lorsqu’elle est répétée pendant des années, parfois pendant des générations.
Naturalisation narrative
le processus par lequel la répétition d’une représentation peut progressivement faire oublier son caractère construit.
Le mot « naturalisation » ne signifie pas que la représentation deviendrait vraie simplement parce qu’elle est répétée.
Il désigne autre chose : le moment où ce qui résultait d’une décision, d’une convention ou d’une histoire cesse progressivement de nous apparaître comme tel.
Nous retrouvons ici le sens précis donné plus haut au mot « évidence ».
L’évidence n’est pas ici ce qui a été démontré vrai après examen.
C’est ce qui n’apparaît plus spontanément comme nécessitant
une justification.
Les deux notions doivent donc rester distinctes.
Comment une représentation devient-elle circulante ?
Que devient-elle lorsque sa construction cesse d’être spontanément visible ?
L’infrastructure rend la répétition possible.
La répétition peut produire la familiarité.
La familiarité peut rendre moins visible la décision initiale.
Et ce qui fut un jour explicitement choisi peut alors commencer à nous apparaître comme simplement donné.
Le récit atteint peut-être une forme particulièrement profonde
d’efficacité lorsqu’il cesse d’être perçu comme récit.
Il devient environnement.
Le récit devient puissant lorsqu’il disparaît comme récit
Nous appelons facilement « récit » ce qui se présente comme tel.
Un discours.
Une histoire.
Une propagande.
Une campagne politique.
Mais les formes les plus durables de récit ne se présentent pas toujours devant nous comme des récits.
Elles peuvent être incorporées dans les catégories que nous utilisons, les noms que nous répétons, les lignes que nous regardons et les interfaces que nous consultons.
Un récit n’a plus besoin de nous convaincre lorsqu’il organise déjà ce que nous percevons.
La différence est considérable.
Face à un discours, nous pouvons répondre.
Face à une thèse, nous pouvons objecter.
Face à une carte devenue familière, il est parfois plus difficile de percevoir qu’il y aurait même quelque chose à discuter.
Il demande à être cru.
Il peut ne plus apparaître comme quelque chose qu’il faudrait croire.
Il devient simplement le cadre dans lequel le monde nous est présenté.
Nous ne nous demandons pas chaque matin pourquoi une ville porte son nom.
Nous ne reconstituons pas l’histoire de chaque frontière avant de consulter un itinéraire.
Nous n’interrogeons pas la généalogie de chaque catégorie géographique affichée sur notre écran.
Et nous ne pourrions d’ailleurs pas vivre ainsi.
La naturalisation n’est donc pas un accident exceptionnel. Elle constitue aussi une condition ordinaire de notre rapport au monde : nous devons pouvoir tenir certaines représentations pour acquises afin d’agir.
Le problème apparaît lorsque cette nécessité pratique devient une invisibilité politique.
Lorsque nous ne savons plus qu’une autre représentation était possible.
Lorsque nous oublions qu’un nom a été choisi.
Lorsqu’une frontière historique nous apparaît comme une forme naturelle.
Lorsque l’interface elle-même ne nous permet plus de distinguer le fait géographique, la convention, la revendication et la décision.
Ce qui reste visible, c’est seulement le résultat.
Voilà pourquoi la question des cartes rejoint celle des récits vivants.
Un récit n’agit pas seulement lorsqu’il nous raconte explicitement ce que le monde signifie.
Il agit aussi lorsqu’il modifie ce qui devient spontanément pensable.
Si une carte associe durablement un lieu à un nom, elle rend ce nom plus immédiatement pensable.
Si elle répète une frontière, elle rend cette séparation plus immédiatement perceptible.
Si elle représente constamment un territoire comme appartenant à un ensemble donné, elle peut rendre cette relation plus familière que les récits concurrents qui la contestent.
La carte ne raconte pas nécessairement une histoire
avec un début, un milieu et une fin.
Elle peut faire quelque chose de plus discret :
organiser les conditions dans lesquelles certaines histoires
du territoire deviennent plus faciles à penser que d’autres.
C’est peut-être là que le numérique modifie le plus profondément notre relation cartographique au monde.
Nous n’allons plus seulement chercher une représentation du territoire dans un atlas que nous savons être une carte.
La carte est devenue l’un des endroits où nous allons chercher le territoire.
Pour savoir où se trouve une rue, nous ouvrons une carte.
Pour connaître le nom d’un lieu, nous ouvrons une carte.
Pour préparer un déplacement, situer une frontière ou comprendre un espace inconnu, nous ouvrons une carte.
L’infrastructure cartographique ne se contente donc plus de représenter le territoire après coup.
Elle participe de plus en plus à la manière dont nous l’identifions.
Et pourtant, ce qui devient invisible peut parfois redevenir visible.
Mais une évidence peut redevenir visible
La naturalisation n’est jamais nécessairement définitive.
Une représentation que nous avions cessé d’interroger peut soudain redevenir étrange.
Il suffit parfois qu’un nom change.
Qu’une frontière soit dessinée autrement.
Qu’une plateforme affiche deux versions d’un même territoire.
Ou qu’une controverse nous oblige à regarder de nouveau ce que nous ne regardions plus.
La controverse est parfois le moment où l’infrastructure cesse d’être invisible.
Tant que la représentation demeure stable, nous voyons surtout le résultat.
Lorsqu’elle change, nous pouvons commencer à voir le mécanisme.
Nous voyons la carte.
Nous pouvons recommencer à voir les choix qui ont produit la carte.
Le cas de Lake America est révélateur précisément parce que le changement est récent.
Nous pouvons encore nous souvenir du nom antérieur.
Nous savons qu’une décision politique a eu lieu.
Nous pouvons observer sa traduction dans des bases de données, puis dans certaines interfaces numériques.
Autrement dit, le mécanisme est encore historiquement visible.
Dénaturaliser une carte ne consiste pas à démontrer
qu’elle est fausse.
Cela consiste à rendre à nouveau visibles
les choix qu’elle incorpore.
Cette précision est essentielle.
Une frontière peut être juridiquement reconnue et historiquement construite.
Un nom peut être officiellement établi et avoir une histoire.
Une projection peut être scientifiquement rigoureuse tout en résultant d’un compromis géométrique explicite.
Rendre visibles ces choix ne signifie donc pas abolir toute distinction entre le vrai et le faux, le légal et l’illégal, le documenté et l’inventé.
Cela signifie retrouver la possibilité d’interroger comment une représentation est devenue celle que nous voyons.
Ce dernier terme est important.
Car rendre visible une construction ne sert pas uniquement à la critiquer.
Cela permet également de retrouver une capacité de transformation.
Ce qui a été construit peut être discuté.
Ce qui peut être discuté peut parfois être transformé.
À l’inverse, ce qui nous apparaît comme naturel, immuable ou simplement donné tend à sortir du champ des possibilités politiques.
C’est pourquoi la dénaturalisation n’est pas seulement une opération critique.
Elle peut être une manière de rouvrir le possible.
Reste alors une question plus difficile : qui possède aujourd’hui le pouvoir de décider quelles représentations du monde deviennent visibles, répétables et familières ?
Qui décide alors du monde que nous voyons ?
Pendant longtemps, répondre à cette question semblait relativement simple.
Les États produisaient leurs cartes.
Les administrations fixaient des nomenclatures.
Les éditeurs publiaient des atlas.
Les écoles transmettaient des représentations relativement stables du territoire.
Ces pouvoirs n’ont évidemment pas disparu.
Mais ils coexistent désormais avec une autre puissance : celle des infrastructures numériques mondiales.
L’État peut décider d’un nom.
Mais une plateforme peut contribuer à déterminer
comment ce nom sera effectivement vu,
par qui, où et sous quelle forme.
Cela ne signifie pas que les plateformes possèdent une souveraineté territoriale.
Elles ne décident pas juridiquement des frontières internationales.
Mais elles disposent d’un pouvoir différent : celui de médiatiser l’accès quotidien au territoire.
Nomme et réglemente
Enregistre et structure
Sélectionne et affiche
Voit, apprend et s’habitue
Voilà pourquoi la transparence cartographique devient une question politique importante.
Lorsque plusieurs représentations sont possibles, l’utilisateur devrait pouvoir comprendre pourquoi celle-ci lui est montrée plutôt qu’une autre.
Lorsqu’un territoire est disputé, il devrait être possible de rendre le désaccord perceptible.
Lorsqu’un nom a récemment changé, son histoire pourrait rester accessible.
Et lorsqu’une représentation dépend du lieu depuis lequel nous la consultons, cette contextualisation ne devrait pas nécessairement demeurer invisible.
La pluralité des représentations n’est pas nécessairement
un problème.
Leur invisibilité comme représentations peut le devenir.
Peut-être faut-il alors apprendre à regarder une carte avec une question supplémentaire.
Non plus seulement :
« Où suis-je ? »
Mais aussi :
« Quelles décisions ont rendu visible le monde sous cette forme ? »
Entre la Terre et la carte
La Terre existe indépendamment de nos représentations.
Mais nous ne la rencontrons jamais entièrement sans médiation.
Nous lui donnons des noms.
Nous traçons des limites.
Nous construisons des projections.
Nous organisons des données.
Nous fabriquons des cartes.
Et désormais, des infrastructures numériques calculent en permanence certaines des cartes à travers lesquelles nous nous orientons dans le monde.
Nous ne devons donc pas choisir entre la naïveté qui confond la carte avec le territoire et le relativisme qui prétendrait que toutes les cartes se valent.
Nous pouvons faire autre chose.
Reconnaître qu’une carte incorpore toujours des choix tout en continuant à distinguer les représentations selon leur exactitude, leurs conventions, leurs finalités et leur légitimité.
Examiner qui produit ces choix.
Comprendre comment ils circulent.
Observer ce que leur répétition rend familier.
Et préserver la possibilité de voir encore ce qui aurait pu être représenté autrement.
Peut-être est-ce cela, au fond,
habiter lucidement nos cartes :
ne pas cesser de les utiliser,
mais ne jamais oublier qu’entre elles et le monde
subsiste une histoire de choix, de pouvoirs,
de conventions et de possibles.
Car entre la Terre et la carte que nous regardons, il demeure toujours quelque chose.
Une décision.
Et notre vigilance commence peut-être lorsque nous pouvons encore la voir.
Repères et sources
Les références suivantes permettent de distinguer les faits récents, les décisions institutionnelles et les travaux théoriques mobilisés dans cet article. Elles constituent également des points de départ pour poursuivre l’enquête sur le pouvoir politique, narratif et infrastructurel des cartes.
États-Unis — noms géographiques et Lake America
Executive Order 14172, 20 janvier 2025 —
Restoring Names That Honor American Greatness.
Le texte prévoit notamment l’usage fédéral de
« Gulf of America » pour le golfe du Mexique.
Consulter le décret
Executive Order 14422, 27 août 2026 —
Honoring the American History of the Great Lakes and
Renaming Lake Ontario as Lake America.
Le décret ordonne l’adoption du nouveau nom dans les usages
cartographiques et administratifs fédéraux américains.
Consulter le décret
·
Version PDF
30 août 2026 — Reuters rapporte que Google Maps
affiche « Lake America » aux utilisateurs situés
aux États-Unis, « Lake Ontario » au Canada,
et les deux noms dans d’autres contextes géographiques.
Cette différence d’affichage constitue l’un des exemples centraux
de l’article.
Lire l’article
1er septembre 2026 — Reuters documente
l’adoption du nom « Lake America » par Apple Maps
pour les utilisateurs américains.
Lire l’article
Russie — géographie, cartes et revendications territoriales
Lors du XVIIe congrès de la Société géographique russe,
Vladimir Poutine propose de faire de 2027 une
« Année de la géographie » et évoque notamment
la consolidation de cartes — « ou de nouvelles cartes » —
de la Fédération de Russie. Cette déclaration doit être distinguée
de toute annonce explicite de futures annexions, qu’elle ne constitue pas.
Consulter la source
L’Assemblée générale des Nations unies condamne les tentatives
d’annexion par la Russie des régions ukrainiennes de Donetsk,
Kherson, Louhansk et Zaporijjia, par 143 voix contre 5,
avec 35 abstentions.
Consulter le communiqué des Nations unies
Analyse de la nouvelle carte de l’État russe et de l’intégration
cartographique des territoires ukrainiens revendiqués par Moscou :
Power, silences and production of space: New map of Russian State 2023.
Lire l’analyse
France — Mercator, Eckert IV et « Correct the Map »
La France annonce son soutien à une représentation cartographique
mondiale jugée plus équitable et à l’usage de la projection
d’Eckert IV dans le contexte de l’initiative africaine
« Correct the Map ». Eckert IV préserve les superficies
relatives, contrairement à Mercator, tout en impliquant d’autres
déformations inhérentes à toute projection plane.
Lire l’article
Penser le pouvoir des cartes
Alfred Korzybski — Science and Sanity (1933). La formule « the map is not the territory » constitue l’un des points de départ classiques pour distinguer le réel de ses représentations.
J. B. Harley —
« Deconstructing the Map »,
Cartographica, vol. 26, n° 2, 1989.
Harley invite à considérer les cartes comme des constructions
traversées par des conventions, des sélections et des rapports de pouvoir.
Référence académique
Yves Lacoste —
La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre,
1976. Un ouvrage majeur pour penser la géographie
comme savoir stratégique et politique.
Présentation de l’ouvrage
Denis Wood —
The Power of Maps, 1992.
Wood montre que les cartes ne se contentent pas de décrire :
elles produisent également des propositions sur le monde.
Présentation de l’ouvrage
Benedict Anderson —
Imagined Communities, notamment le chapitre
« Census, Map, Museum ».
Anderson analyse entre autres le rôle de la carte reproductible
et de la « map-as-logo » dans l’imaginaire national.
Consulter le texte
Cartographie numérique et infrastructures
Jean-Christophe Plantin —
« Google Maps as Cartographic Infrastructure:
From Participatory Mapmaking to Database Maintenance »,
International Journal of Communication, 2018.
L’article analyse Google Maps comme une infrastructure
cartographique hybride plutôt que comme une simple carte.
Lire l’article
Gary Soeller et al. —
MapWatch: Detecting and Monitoring International Border
Personalization on Online Maps, WWW 2016.
Une étude consacrée à la personnalisation des frontières
affichées par les services cartographiques numériques.
Lire l’étude
OpenStreetMap —
documentation consacrée aux territoires disputés et aux conventions
utilisées pour leur représentation.
Consulter la documentation
Pierre Depaz —
étude sur le calcul politique des frontières étatiques
dans Yandex Maps, publiée dans
AI & Society.
Elle permet de prolonger l’analyse vers la manière dont
les systèmes numériques encodent et rendent visibles
des conceptions politiques du territoire.
Consulter l’article
Pierre Gautreau —
« Farewell to maps. Reformulating critical cartography
in the digital age », 2022.
Une réflexion sur les transformations de la cartographie critique
lorsque la carte devient base de données, service et infrastructure.
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Les expressions « infrastructure narrative du territoire » et « naturalisation narrative » sont proposées dans cet article comme outils de recherche. Elles prolongent, sans se confondre avec eux, les travaux sur la cartographie critique, les infrastructures numériques, la construction des imaginaires territoriaux et la circulation sociale des représentations.
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